2042 — la maldición
Du soleil en conserve, 24 h/7
Le ciel au-dessus de Playa Bagdad, au Mexique, n’avait plus de nuit.
Depuis que les essaims étaient montés — ces constellations de miroirs réflecteurs déployés en orbite haute pour capter la lumière du soleil et la rediriger vers la Terre sous forme de micro-ondes, six mille unités d’abord, puis douze mille, puis un chiffre que personne ne prenait plus la peine de compter —, le crépuscule ne durait que quelques secondes. Un battement de paupière entre le jour et cette clarté bleutée, artificielle, que les ingénieurs de Houston, aux États-Unis, appelaient soft dawn et que les pêcheurs d’ici appelaient la maldición.
Rosalía éteignit sa lampe frontale. Inutile. À trois heures du matin, on y voyait comme à l’aube. Les crabes fantômes avaient disparu les premiers. Puis les tortues lora avaient cessé de venir pondre. Leurs petits, autrefois guidés vers l’océan par le reflet de la lune sur l’eau, partaient désormais à l’intérieur des terres, attirés par cette fausse lumière venue de l’orbite basse. On les retrouvait au matin, desséchés dans les dunes.
Elle descendit vers la grève. Le sable crissait sous ses bottes d’un bruit nouveau, granuleux. Depuis un an, une fine poussière métallique se mêlait aux grains de quartz — résidu des rentrées atmosphériques, des miroirs en fin de vie qui se consumaient par grappes, semant sur le golfe du Mexique une bruine de titane et d’aluminium que les bulletins météo ne mentionnaient jamais.
Son téléphone vibra. Alerte de l’appli CielClair : « Passage d’essaim prévu à 03h17. Luminosité estimée : 12 lux. Protégez vos yeux. » Douze lux. L’équivalent d’un couloir éclairé au néon. Pour dormir, il fallait désormais des volets en acier ou des masques de sommeil distribués gratuitement par SolarOrbit Inc. — le même consortium qui avait installé les miroirs. Générosité exquise : offrir des pansements après avoir allumé l’incendie.
Elle entendit la détonation sourde avant de la voir. Vers le nord, du côté de Boca Chica, au Texas, un panache orange trouait le halo bleuté. Un autre lancement. Le quatre-vingt-septième de l’année, et on n’était qu’en avril. Chaque fusée emportait son lot de miroirs neufs pour remplacer ceux qui tombaient. Un cycle parfait, se disait-elle — parfaitement absurde. Fabriquer, lancer, brûler, retomber, polluer, refabriquer. Le mot propre n’avait jamais autant menti.
Le lendemain, le vent du nord apporterait l’odeur. Kérosène, résine brûlée, quelque chose d’âcre et de chimique que les autorités texanes qualifiaient de « résidu non significatif » et que les enfants de Matamoros, au Mexique, qualifiaient de « l’haleine du dragon ». L’action en justice intentée par le gouvernement mexicain traînait depuis deux ans dans un tribunal fédéral. Les avocats de SolarOrbit produisaient des rapports en anglais de mille pages démontrant que la contamination était « dans les limites acceptables ». Acceptables pour qui, Rosalía n’avait jamais réussi à le savoir.
Elle s’assit sur un morceau de carénage tombé la semaine précédente. Un fragment de coiffe de lanceur, large comme une table de cuisine, encore marqué du logo souriant de la compagnie : un soleil stylisé traversé d’un éclair. Les gamins du village s’en servaient de toboggan. Les adultes n’avaient plus la force de s’étonner.
Au large, les crevettiers dormaient à quai. Les prises s’étaient effondrées. Pas à cause de la surpêche — pour une fois — mais parce que le phytoplancton, perturbé par l’éclairage orbital permanent, avait modifié ses cycles de migration verticale. Moins de plancton en surface la nuit, moins de poisson, moins de crevettes. Les biologistes marins de l’UNAM — la Universidad Nacional Autónoma de México — publiaient article sur article. Les journaux du Nord en faisaient un entrefilet en page douze.
Rosalía regarda le ciel. Les essaims passaient, lents et silencieux, comme un banc de méduses incandescentes. C’était beau, elle devait l’admettre. Obscènement beau. À Mexico, à Berlin en Allemagne, à Séoul en Corée du Sud, on célébrait la fin du pétrole, la victoire sur le carbone, l’énergie infinie tombée du ciel. Sur les réseaux, des influenceurs filmaient la « nouvelle aurore » avec des filtres pastel. The cleanest energy humanity has ever known, répétait le PDG de SolarOrbit dans chaque interview, son sourire aussi calibré que la trajectoire de ses satellites.
Propre. Le mot la faisait rire, maintenant. L’énergie était propre comme un appartement dont on a poussé la poussière sous le tapis. Le tapis, c’était ici. C’était Boca Chica, Matamoros, Playa Bagdad. C’était chaque zone sacrifiée au pied de chaque pas de tir, chaque littoral sous la pluie invisible des miroirs morts.
Elle ramassa une poignée de sable. Dans la lumière bleue, les particules de titane scintillaient entre ses doigts comme des paillettes de fête. Elle les laissa couler lentement, puis se releva et marcha vers le village.
Demain, il y aurait un autre lancement. Un autre communiqué triomphant. Un autre masque de sommeil gratuit dans la boîte aux lettres.
Et le ciel, toujours, refuserait de s’éteindre.
FIN


