45,8 °C
En hommage à Steven Guilbeault
Chez l’animal, au-delà d’un certain seuil thermique, le poisson prend son reflet pour un rival : il s’épuise à frapper le miroir et continue d’attaquer sa propre image.
Chez l’humain, dans une salle d’examen surchauffée, les résultats chutent, et l’élève bute sur des questions qu’il aurait résolues au frais.
La chambre climatique tient 21 °C, à un dixième près. C’est le dernier essai de la série, et Camille en connaît l’issue avant même de lire l’écran : le bruant — un petit oiseau de prairie, gros comme un poing, dont le moindre renard, la moindre belette, le moindre épervier ferait une bouchée — a fui dès qu’elle a découvert la fouine empaillée. Il a crié, il a balayé la pièce du regard, il s’est plaqué contre le grillage le plus loin possible de la chose. Quand elle remet la boîte de bois sous le drap — même forme, même couleur sable, rien dedans —, l’oiseau l’ignore. Il revient manger.
L’expérience ne mesure qu’une chose : la capacité de la bête à faire la différence entre ce qui la tuerait et ce qui ne lui ferait rien. Au frais, le bruant la fait sans hésiter.
Elle note. Discrimination intacte. Condition témoin.
Puis elle monte le thermostat de la chambre et attend que l’air s’épaississe. 36 °C. 38 °C. Elle refait le protocole à l’identique : le drap, la fouine, les vers. Cette fois, le bruant ne bouge pas. Il regarde le prédateur exactement comme il a regardé la boîte vide une heure plus tôt. Il picore. Il reste à portée d’une gueule qui, dehors, l’aurait tué.
Au-delà du seuil, plus de tri. Le sujet ne distingue plus ce qui le mange de ce qui ne lui fait rien.
Ce n’est ni neuf ni propre aux oiseaux. Camille a lu — a vérifié elle-même, sur d’autres bêtes — toujours la même histoire. Les bourdons, quand il fait chaud, n’arrivent plus à retenir quelle fleur les nourrit ; ils oublient où butiner et rentrent les pattes vides. Les souris s’égarent dans un labyrinthe qu’elles parcouraient les yeux fermés la veille. Les chèvres de montagne, qui partageraient un pré au frais, se déchirent pour une touffe d’herbe dès que le mercure grimpe. Les chiens mordent davantage les jours de canicule. Partout le même constat, tranquille, répété : la chaleur brouille les cervelles.
Camille relit sa phrase, la trouve juste, ferme le fichier. Son téléphone vibre sur la paillasse. C’est Marc. Elle ne répond pas. Ce matin, il a dit qu’il fallait en parler comme du monde, et elle a répondu que c’était tout parlé, qu’elle avait décidé, qu’elle n’avait pas l’intention de se faire expliquer son propre pays par un gars qui n’a jamais vécu ailleurs qu’ici. Elle ne sait plus, maintenant, pourquoi c’est sorti aussi dur. Elle range les cages, débranche la chambre. Il est seize heures. Les bureaux de vote ferment à dix-neuf.
Le couloir de l’Université de l’Alberta est climatisé, le hall aussi, et c’est seulement à la double porte vitrée que la chaleur l’attend, debout, comme quelqu’un. Elle pousse. L’air la frappe au visage et aux poumons en même temps. Son téléphone affiche l’alerte qu’il répète depuis trois jours : Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) — avertissement de chaleur extrême. Limitez vos efforts. Vérifiez l’état des personnes vulnérables. En dessous, le chiffre du moment : 44 °C.
On est en octobre. D’habitude, à cette date, il a déjà neigé une fois ou deux. Cette année, un dôme de chaleur s’est posé sur la province et n’en finit plus de battre, jour après jour, le record de la veille ; les gens en parlent encore comme d’une curiosité — du jamais-vu, un automne pour les livres d’histoire.
Le stationnement n’est plus du goudron, c’est une plaque qui ondule. Au loin, un chevalet de pompage s’incline et se relève, lent, indifférent, et l’air au-dessus de lui tremble comme au-dessus d’un feu. Ça sent le bitume amolli. Camille marche vers sa camionnette en respirant par la bouche.
Le volant brûle. Elle le tient du bout des doigts, met la climatisation à fond — elle souffle de l’air chaud, puis tiède, jamais froid. La radio parle du référendum depuis le matin. Forte affluence malgré la chaleur. La question est claire : la voix d’homme lit l’anglais avec application, do you agree that the Province of Alberta should cease to be a part of Canada to become an independent state. Camille connaît la phrase par cœur. Elle l’a retournée cent fois. Elle sait ce qu’elle en pense.
Un pick-up lui coupe la sortie. Elle klaxonne, longtemps, beaucoup trop longtemps, et s’entend crier quelque chose dans l’habitacle, seule, la gorge sèche. Le conducteur ne l’a même pas vue. Elle reste les mains crispées sur le volant tiède, le cœur qui cogne, à se demander d’où sort cette colère-là, et n’arrive pas à la faire redescendre. Elle pense à Marc, à ce qu’elle a dit. Elle pense qu’elle avait raison. Elle ne sait plus sur quoi.
45 °C.
L’école primaire qui sert de bureau de vote a un gymnase et un seul appareil de climatisation, posé dans une fenêtre, qui rend l’âme. La file déborde dehors, sur l’asphalte, le long du mur, là où il n’y a pas un pouce d’ombre. Les gens s’éventent avec leur carte d’électeur. Personne ne parle. C’est une foule d’un calme bizarre, lourde, à cran, le genre de calme qui précède.
Devant Camille, un homme et sa femme se disputent à voix basse pour savoir s’ils auraient dû venir plus tôt. Derrière, quelqu’un appuie sa poussette contre son talon, une fois, deux fois, et à la troisième elle se retourne et dit câlisse d’un ton qu’elle ne se connaît pas, et la femme à la poussette la regarde avec une haine immédiate, totale, pour rien. Pour dix centimètres d’asphalte. Plus loin, deux hommes se sont mis à se pousser près de l’entrée ; des bras les séparent ; ça retombe.
Une femme s’entête auprès d’une bénévole : elle n’est pas dans la bonne file, on l’a mal dirigée. La bénévole lui montre une première fois, une deuxième, une troisième que c’est la bonne ; chaque fois la femme recommence, incapable de lâcher l’idée, plantée là comme si la file finissait par lui donner raison. Près de la porte, un homme âgé s’est assis sur le bord du trottoir, gris, la bouche ouverte ; deux personnes l’éventent avec des cartons, une autre réclame de l’eau à voix haute, et la file, elle, n’avance pas, ne se défait pas, regarde sans regarder.
La vitre de la porte du gymnase lui renvoie son propre reflet, déformé par la chaleur, et pendant une seconde elle ne se reconnaît pas et trouve à cette inconnue un air dur, mauvais, qu’elle juge avant de comprendre que c’est elle.
Une bénévole passe avec des verres d’eau tiède. Camille en prend deux. Sa tête bat. Elle a relu la question sur l’affiche, à l’entrée, trois fois, et les mots anglais ont commencé à se décrocher les uns des autres, cease, independent, state, des blocs séparés qui ne forment plus de phrase. Elle se dit que c’est la fatigue. Elle se dit qu’elle a décidé depuis longtemps, que c’est précisément pour ça qu’on décide à froid, à l’avance, pour ne pas avoir à penser dans des moments pareils.
45,8 °C — sur le thermomètre numérique de la pharmacie, de l’autre côté de la rue, qui alterne l’heure et le degré au-dessus du stationnement qui tremble.
Dans l’isoloir, il y a enfin de l’ombre, et c’est presque pire, parce que le corps comprend qu’il devrait avoir frais et qu’il n’a pas frais. Le carton monté sur trois côtés. Le crayon attaché par une ficelle. Le bulletin, et la question, et les deux cases.
Camille regarde les deux cases.
Elle est venue avec une réponse. Elle en est sûre. Elle l’a défendue ce matin au téléphone, assez fort pour blesser quelqu’un qu’elle aime. Mais là, le crayon dans la main, elle cherche le raisonnement qui tenait la réponse, et il n’y a plus de raisonnement, il n’y a plus que les deux cases, identiques, deux carrés blancs de la même taille, du même blanc, l’un à côté de l’autre, et aucun des deux ne ressemble plus à un danger ni l’autre à un abri. Elle pourrait aussi bien tirer à pile ou face. L’idée ne l’effraie pas. Rien ne l’effraie. Sa main bouge.
Elle plie le bulletin, le glisse dans l’urne, rend le crayon. La présidente de table la remercie. Camille sort par la porte du gymnase, repasse devant son reflet sans le regarder cette fois, retrouve la fournaise blanche du dehors et la lumière qui fait mal.
Elle se sent calme. Elle se sent, même, étrangement fière — d’avoir tenu, d’avoir tranché vite, sans se laisser embrouiller par la chaleur et par les cris, là où tous les autres autour d’elle perdaient visiblement la carte.
La camionnette reprend la route. De chaque côté, à intervalles, des chevalets de pompage montent et descendent leur tête de fer, lents, patients, plantés dans les champs jaunis comme des bêtes qui broutent sans jamais lever les yeux. Plus loin, une torchère brûle un panache qu’on ne voit pas dans le blanc du ciel. L’asphalte, devant, se change en flaque d’eau qui recule à mesure qu’elle avance, et n’est jamais là. Elle roule au milieu de tout ça sans rien voir, la climatisation crachant son air tiède, la radio qui donne les premiers chiffres d’une circonscription de l’est — trop tôt pour rien dire. Elle ne les écoute pas. Elle rappellera Marc ce soir, quand il fera moins chaud, et elle lui expliquera calmement pourquoi elle a eu raison. Elle est certaine d’avoir eu raison.
Derrière elle, dans le gymnase, sur des milliers de bulletins pliés, les deux cases attendent qu’on les compte, et rien ne les distingue.
Devant elle, une mère coyote et ses petits s’engagent sur l’asphalte sans voir venir la camionnette ; et Camille, qui roule trop vite, ne les voit pas non plus.
Elle continue.



… !!
« Elle continue. »… toi aussi j’espère - cette histoire n’est pas terminée je suis drôlement restée sur ma faim…