CE QU'ON CACHAIT — Chapitre 3
Deux hommes sous un ciel étrange
Précédemment, sur SONAR Fictions : Raymond, chimiste retraité de Sherbrooke, roule seul vers l’ouest depuis la mort de son mari Michel, en mars. À Medicine Hat, il a relevé un dépôt inconnu sur sa fourgonnette et commencé, sur un forum de voyageurs, une correspondance avec un dénommé Earl — ancien homme de chantier albertain, veuf depuis trois ans, un homme qui a passé sa vie à taire ce qu’il était. Dans son dernier message, Raymond a écrit le prénom de Michel. Et le mot mari. Earl l’a lu quatre fois. Puis il a fermé les yeux.
* * *
Drumheller, novembre 2026
La route 1 filait vers l’ouest en une seule ligne, plate, entre les champs moissonnés et un ciel qui ne changeait pas de nature — cette même blancheur plate qu’à Medicine Hat, tirée vers le jaune à présent, comme si le camping n’avait jamais vraiment cessé. Quatre heures et demie, avait dit l’application. Raymond avait appris à ne plus faire confiance aux estimations de temps depuis que Michel n’était plus là pour les contredire, de mémoire, et avoir raison.
Il s’arrêta au Husky de Brooks pour un café qu’il but debout, contre la fourgonnette, dans le stationnement à moitié vide. Sortit le téléphone. Le fil de prairie_earl_AB s’était rallumé pendant la nuit — sept réponses nouvelles depuis l’avis d’Alberta Health sur les particules en suspension. Glasgow, Montana. Saskatoon. Fort McMurray. Le même dépôt, les mêmes questions sans réponse, à quatre cents kilomètres les unes des autres. Ce n’était plus un camping. C’était une région.
Il remonta dans la fourgonnette. La route descendit vers les badlands sans prévenir — un long ruban d’asphalte plongeant soudain dans un paysage que rien, avant, n’annonçait : des collines rayées, ocre et grises, sculptées à des échelles de temps que Raymond, professionnellement, savait nommer et n’arrivait toujours pas à concevoir. Sous la couche nuageuse plus basse qui s’accrochait au fond de la vallée, le ciel reprit, l’espace de deux ou trois kilomètres, sa couleur normale — un bleu pâle, presque timide, comme si quelque chose, ici, avait momentanément oublié de faire son travail. Puis la route remonta, sortit de la couche, et le blanc-jaune revint se refermer par-dessus, aussi net qu’un couvercle.
Michel aurait aimé cette vallée. Michel aurait voulu s’arrêter, prendre des photos, lire à voix haute la plaque historique sur le pétrole et les fossiles. C’était une conversation qu’ils avaient eue une fois, en février 2025, penchés sur une carte routière étalée sur la table de la cuisine — Michel traçant du doigt un trajet imaginaire à travers l’Alberta, expliquant, avec l’enthousiasme d’un homme qui n’était pas chimiste et qui riait toujours un peu avant la fin de ses propres phrases, comme s’il connaissait déjà la chute, que le pétrole, c’était de la vie très ancienne, comprimée, retournée en poussière noire, et que le carbone qu’on en tirait finissait quelque part, dans l’air, en train de faire quelque chose. On va finir en bougeant, avait-il dit ce jour-là, sans lien apparent avec ce qui précédait, un doigt distrait vers la fenêtre de la cuisine. Raymond n’avait pas compris tout de suite qu’il parlait aussi du ciel — il ne le comprendrait vraiment qu’ici, sur cette route, avec le mot aérosol dans la bouche.
Il ne formula pas le souvenir. Il le laissa traverser, comme une nappe de nuage, et continua de rouler.
Le terrain de camping municipal de Drumheller était presque vide en novembre — trois emplacements occupés sur les quarante que comptait la carte plastifiée à l’entrée, un abri-cuisine couvert au centre, une table de pique-nique en métal vert dont la peinture s’écaillait sur les coins. Earl avait choisi cet endroit-là. Pas chez lui. Il l’avait écrit clairement dans son dernier message : On se voit au camping. J’suis pas encore prêt pour la maison. Raymond n’avait pas posé de question.
Il arriva en fin d’après-midi, la lumière déjà oblique, dorant tout ce qu’elle touchait — les hoodoos au loin, colonnes de grès coiffées chacune d’un chapeau de pierre plus dure que le reste, tenant debout par une logique que l’œil mettait un moment à accepter ; la table de métal vert ; ses propres mains sur le volant.
Le pickup d’Earl était déjà là, une glacière blanche posée sur le siège passager, visible par la vitre. Earl lui-même se tenait debout près de l’abri-cuisine, une casquette maculée de gris tirée bas sur le front. Un homme plus grand que Raymond ne s’y attendait, les épaules encore larges malgré l’âge, les mains d’un homme qui avait longtemps travaillé avec elles.
Earl descendit vers lui sans se presser. Tendit la main.
Raymond hésita l’espace d’un souffle avant de la prendre — pas par réticence, plutôt le vertige bref de celui qui a longtemps regardé une porte de l’extérieur et qui doit maintenant décider s’il entre.
— Raymond.
— Earl.
Une poignée de main. Ferme, brève. Pas d’étreinte — ni l’un ni l’autre n’aurait su comment la commencer. Earl avait préparé trois phrases d’ouverture pendant le trajet depuis Red Deer — et il les avait toutes oubliées en voyant la fourgonnette tourner dans l’entrée.
— T’as trouvé facilement, dit-il à la place.
— Le GPS. Facile.
Ils restèrent là un instant, chacun à mesurer l’autre sans le montrer, dans la lumière ocre qui n’allait plus durer très longtemps.
Earl avait apporté une soupe. Il l’annonça sans en faire une affaire — sortit du camion un thermos cabossé, le posa sur la table de métal, souleva le couvercle. Pois jaune. Cuisinée la veille, à Red Deer, dans une cuisine où personne d’autre n’était entré depuis trois ans pour préparer quoi que ce soit qui sente en entrant. Il ne le dit pas ainsi. Il dit :
— J’avais de la soupe qui traînait.
Ce n’était pas vrai. Earl servit les deux bols avec un soin presque cérémonieux, une main sous chacun. Raymond ne dit rien — mais remarqua, sans se le formuler, qu’une soupe qui traîne ne se verse pas comme ça.
Ils mangèrent sous l’abri-cuisine, une bière Big Rock pour Earl, de l’eau pour Raymond. Le vent se levait par intermittence, roulait entre les formations rocheuses avec un bruit différent de celui des Prairies ouvertes — capté, retenu, relâché, comme si le paysage lui-même respirait par à-coups.
— Ton fil s’est réveillé, dit Raymond, tendant son téléphone par-dessus la table. Sept réponses de plus depuis hier soir.
Earl lut, mâchoire serrée, faisant défiler l’écran avec un pouce trop gros pour la précision du geste.
— Fort McMurray, dit-il enfin. Si les vieux du chantier, à Fort McMurray, l’ont vu, ça fait un bout qu’on est en retard là-dessus.
— Quatre villes, dit Raymond. Quatre cents kilomètres d’écart, minimum, en même temps. Un dépôt qui voyage de même, c’est pas de la pollution locale. C’est un déploiement.
— Fait par qui ?
— Je sais pas encore. Mais quelqu’un sait pourquoi ça tombe pareil à Glasgow, Montana, qu’à Saskatoon. Ça, c’est pas un accident.
Earl reposa le téléphone. Regarda sa soupe un moment sans la manger.
— On n’est pas juste deux gars qui comparent des dépôts de bord de route, à c’t’heure.
— Non, dit Raymond. On n’est plus juste ça.
Après le repas, les échantillons sortirent — chacun le sien, posés côte à côte sur le métal vert, comme deux pièces à conviction dans une enquête que personne n’avait ouverte officiellement. Le sachet Ziploc de Raymond, étiqueté de son écriture serrée : Medicine Hat, 04 nov 2026, 06 h 00, rétroviseur gauche. La canne de café Folger’s d’Earl, vide de café depuis longtemps, jamais étiquetée.
Raymond ouvrit les deux contenants sur la table. Regarda. Toucha, du bout de l’index, d’abord son propre échantillon, puis celui d’Earl. Approcha son nez, une fraction de seconde, professionnellement, sans y penser.
— Même texture, dit-il. Peut-être même substance. Peut-être une famille de substances proches. Je ne peux pas confirmer sans laboratoire.
— Mais tu penses que oui.
— Je pense que oui.
Earl hocha la tête, une seule fois, comme on accuse réception d’un diagnostic qu’on attendait sans le vouloir.
Puis il retourna au pickup et revint avec un carnet à couverture noire, taché de gras de moteur aux coins, la reliure fatiguée par vingt ans de poche arrière et de tableau de bord. Il l’ouvrit à une page marquée d’un Post-it jaune, décoloré, qui tenait encore par habitude plus que par colle.
— Ça, dit-il, poussant le carnet vers Raymond. Dix-sept septembre 2019.
Raymond lut l’écriture d’Earl, dense, sans fioriture, l’écriture d’un homme qui notait pour se souvenir et non pour être lu :
Cuves 4 et 7. Dépôt blanc poudreux, identique aux pluies des 12-14 sept. Nettoyage standard. Pas de fiche SIMDUT applicable. Demander à GZ. Suivi : aucune réponse.
— Pas de fiche SIMDUT, répéta Raymond. Ça veut dire que personne, en 2019, avait de protocole pour identifier c’est quoi, cette poudre-là. Pas de fiche de sécurité. Pas de classification. Rien.
— C’est en plein ça.
— GZ, c’est qui ?
— Un gars de jour. Parti de la compagnie en 2020, si je me souviens bien. J’ai jamais eu de réponse.
— Sept ans, dit Raymond, plus pour lui-même que pour Earl.
— J’ai pas fait le lien avant cette semaine. J’ai juste noté. C’est de même que j’ai toujours fait les affaires. Tu notes. Ça sert un jour ou ça sert pas.
Raymond referma le carnet avec précaution, comme s’il pouvait encore abîmer quelque chose qui avait déjà survécu sept ans dans une boîte à gants. Il remarqua, en le faisant, une légère rougeur à la base de l’ongle de son propre index — celui qui avait touché l’échantillon sur le rétroviseur, à Medicine Hat, sans gant.
— Ça, dit-il, montrant son doigt. Depuis Medicine Hat. Ça guérit pas.
Earl leva sa propre main. La jointure de son index était sèche, presque blanche, comme frottée trop souvent contre un jean.
— Pareil. J’ai pensé que c’était juste l’hiver qui commence.
— Moi aussi, au début.
Ils restèrent un moment les mains ouvertes sur la table de métal vert, sans rien ajouter. Deux hommes qui avaient touché le ciel à mains nues, chacun de son côté, à des centaines de kilomètres et sept ans de distance — et qui savaient, maintenant, tous les deux, que ce n’était pas juste l’hiver.
Ils marchèrent, une fois la nuit presque tombée, le long de la rivière Red Deer, sur un sentier de gravier que le camping entretenait mal. Le ciel s’éteignait par degrés dans ce blanc désormais jauni qui suivait Raymond depuis Medicine Hat — une couleur qui ne ressemblait à aucun crépuscule que l’un ou l’autre se rappelait avoir vu dans sa jeunesse.
Earl parlait de Linda par fragments, sans prévenir, entre deux silences.
— Elle faisait cette soupe-là toutes les deux semaines. Trente-neuf ans. J’ai compté une fois, pour rire. Ça fait proche de mille fois.
Raymond ne dit rien. Mais quelque chose, dans le mot mille, lui traversa la poitrine avant qu’il ait eu le temps de le nommer — trente-cinq ans, lui aussi, et plus personne, maintenant, pour compter les soupers à sa place.
Earl s’arrêta à son tour, comme si le sentier lui avait renvoyé une phrase qu’il n’avait pas invoquée. Toi pis ton ciel, disait Linda, chaque fois qu’elle le trouvait dehors à regarder le couchant trop longtemps. Il ne répondait jamais. Il ne savait toujours pas quoi répondre.
Plus loin, sans transition, ce fut le tour de Raymond. Michel lui revint, une phrase seulement — Un chimiste qui se trompe jamais a pas assez essayé — et Raymond ne sut plus, cette fois, si c’était de lui ou de Michel.
Aucun des deux ne demanda à l’autre depuis quand il avait su — su, pour lui-même, pour ce qu’il était, avant même Michel, avant même Linda. La question flottait entre eux, aussi présente que le gravier sous leurs pieds, et aucun ne la ramassa.
Earl trébucha sur une pierre mal plantée dans le sentier, un faux pas de rien, le genre qu’on rattrape seul d’habitude. Raymond posa la main sur son épaule — trois secondes, peut-être quatre, un geste de stabilisation, rien d’autre, la main d’un homme qui empêche un autre homme de tomber. Earl ne dit rien. Ne se raidit pas. Ne bougea pas non plus — et ce fut ce non-mouvement, plus que la main elle-même, qui dura. Raymond retira la main, aussi lentement qu’il l’avait posée.
La digue tenait. Et elle ne tenait pas.
Ils revinrent à l’abri-cuisine sans reparler. Earl proposa, rangeant le thermos vide dans la glacière, qu’ils dorment chacun dans son véhicule, garés côte à côte sur le gravier du terrain — la cabine allongée de son pickup, dossier baissé, et le sac de couchage qu’il gardait toujours derrière le siège, vieille habitude d’hiver albertain. Raymond accepta sans hésiter, avec un soulagement qu’il ne se serait pas avoué à voix haute.
À trois heures du matin, Earl se réveilla pour aller à la latrine du camping, un petit bâtiment de bois à moitié éclairé au bout de l’allée. En sortant, il ne remonta pas tout de suite dans le pickup. Il resta debout entre les deux véhicules, dans le froid sec de novembre, la tête renversée vers le ciel.
La Voie lactée était là, comme toujours à cette distance des villes — mais plus pâle qu’il ne l’avait jamais vue, une traînée diluée plutôt que ce fleuve dense qu’il se rappelait de son enfance dans les Prairies, avant les chantiers, avant Linda, avant tout. Il compta, par habitude d’homme qui avait passé sa vie à évaluer des quantités à l’œil : moins d’étoiles qu’avant. Beaucoup moins.
Il pensa à août 2003 — une panne d’électricité qui avait vidé le nord-est de l’Amérique en une soirée, des millions de gens à Toronto, à New York, à Détroit, sortis dehors pour voir, peut-être pour la première fois de leur vie, ce que le ciel de Cold Lake leur offrait tous les soirs sans qu’ils y pensent. Les gars du chantier avaient ri de ça, sortis des roulottes eux aussi cette nuit-là, en pointant vers le haut — pas parce que leur ciel avait changé, mais parce que, pour une fois, quelqu’un d’autre voyait ce qu’eux voyaient tout le temps. Earl se rappelait ça très précisément — le rire des gars, la fraîcheur, l’impression rare d’assister à quelque chose qui appartenait à tout le monde en même temps.
Ce n’était pas la même chose, cette nuit-ci. Personne n’avait coupé le courant. Quelque chose, au contraire, avait été ajouté — versé, dispersé, quelque part au-dessus de leurs têtes, par des gens qu’Earl ne connaissait pas et ne connaîtrait jamais, pour des raisons qu’on ne lui avait jamais donné le droit de comprendre.
Quelqu’un nous a rendu le ciel plus pâle, pensa-t-il, sans les mots exacts, dans cette langue plus lente que la pensée dont il se servait pour les choses qui comptaient vraiment. Et personne nous l’a dit.
Il resta encore un moment, immobile, entre la fourgonnette de Raymond et son propre pickup, deux véhicules garés côte à côte comme deux bêtes qui dorment. Puis il remonta se coucher, sans bruit, pour ne pas réveiller un homme qu’il connaissait depuis six heures et qui dormait déjà comme s’il le connaissait depuis plus longtemps que ça.
FIN DU CHAPITRE III
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Bande-son du Chapitre III
🎵 Townes Van Zandt — Pancho and Lefty
Deux hommes. Deux destins qui s’entrecroisent. Deux façons d’être fidèle à quelqu’un qui n’est plus là. Van Zandt la présentait lui-même comme « a medley of my hit » — avec cet humour doux-amer qui est exactement le ton de Drumheller. La version de Heartworn Highways, guitare seule, dans un salon, est la bonne. Brute. Vivante.


