CE QU'ON CACHAIT — Chapitre 4
Le ciel finit par parler
Précédemment, sur SONAR Fictions : Raymond et Earl se sont rencontrés au camping municipal de Drumheller. Comparaison des échantillons, carnet de chantier vieux de sept ans confirmant le même dépôt, marche au bord de la rivière Red Deer. À trois heures du matin, seul dehors, Earl a remarqué que le ciel nocturne avait perdu une partie de ses étoiles.
* * *
Raymond se réveilla avec la buée sur la vitre côté conducteur, un rectangle plus clair là où son souffle avait fondu le givre pendant la nuit. Sept heures moins vingt. Le pickup d’Earl était déjà allumé, moteur au ralenti, un mince filet de fumée blanche sortant du tuyau d’échappement dans l’air froid.
Earl cogna deux coups sur la portière coulissante, pas plus fort qu’il ne fallait.
— Café est fait. Embarque, on va où je pense.
Pas d’explication. Raymond prit son carnet, le sachet de prélèvements resté sur la table de la veille, et monta.
L’habitacle du pickup sentait le café, le cuir vieilli, une pointe de diesel qui ne partait jamais tout à fait. Earl conduisait une main sur le volant, l’autre sur le levier de vitesse même si le camion était automatique — un geste resté d’un autre véhicule, plus vieux, disparu depuis longtemps.
— On va où, exactement ?
— Chemin de gravier, à vingt minutes. Y’a une mare, là. Je chassais dans le coin, jeune. Si y’a de quoi voir, ce sera là.
Raymond ne demanda rien de plus.
* * *
La mare tenait entre deux buttes, une nappe d’eau stagnante bordée de quenouilles jaunies, plus petite que ce que Raymond avait imaginé. Earl coupa le moteur. Le silence qui suivit avait une texture particulière — pas l’absence de bruit, mais l’absence d’un bruit précis, que Raymond mit un moment à identifier.
— Manque de bernaches, dit Earl, comme s’il répondait à une question posée. Là-dedans, à cette date-là, ça devrait cacarder fort. Écoute.
Raymond écouta. Rien qu’un bruant, loin, et le vent dans les quenouilles.
Il s’accroupit au bord de l’eau, sortit un flacon vide de sa poche. L’eau, en surface, portait une pellicule verdâtre, presque huileuse, qui n’avait pas la texture normale d’une efflorescence d’algues — trop uniforme, trop régulière, comme peinte plutôt que poussée. Il en préleva un peu, referma le flacon, l’étiqueta au feutre : date, lieu approximatif, heure.
Earl, accroupi de l’autre côté, grattait avec l’ongle un lichen sur une roche à fleur d’eau. Gris pâle, presque blanc, là où Raymond se souvenait — sans savoir pourquoi il s’en souvenait, une image plutôt qu’un fait — que le lichen des Prairies tirait normalement sur l’orangé.
— C’est censé être plus coloré que ça ?
— Ouais. Beaucoup plus.
Raymond nota la décoloration sans y toucher. Ce genre de blanchiment, chez un lichen, portait un nom qu’il connaissait sans le prononcer — une famille de composés qu’il avait manipulés en laboratoire, des décennies plus tôt, et qui devenaient autre chose, plus corrosifs, au contact de l’humidité. Il n’en dit rien à Earl. Pas encore.
Earl en détacha un fragment, le glissa dans un sac de type Ziploc, identique à celui de Raymond — il en avait apporté toute une boîte, remarqua Raymond, comme s’il avait anticipé qu’ils en auraient besoin de plusieurs.
Michel aurait pris des photos de tout, avant même de comprendre ce qu’il regardait.
Raymond chassa la pensée sans la chasser vraiment — elle resta là, en bordure, pendant qu’il vissait le bouchon du flacon.
Ils travaillèrent en silence pendant vingt minutes, chacun de son côté de la mare, se rejoignant parfois pour comparer un prélèvement, sans grande conversation. Ce n’était pas un silence gêné. Raymond nota, sans le formuler clairement, que c’était le premier silence entre eux qui ne portait pas de poids.
* * *
La radio du pickup s’alluma quand Earl remit le contact pour faire tourner le chauffage — CBC Radio One, en sourdine, laissée là depuis la veille. Ils s’apprêtaient à repartir quand la voix du lecteur de nouvelles changea de registre, ce ton particulier, plat et neutre, réservé aux communiqués officiels.
« Le gouvernement du Canada reconnaît que certaines expérimentations en gestion du rayonnement solaire ont eu lieu sur le territoire canadien depuis 2019, dans le cadre de projets de recherche menés en partenariat avec des organismes internationaux. Le ministère de l’Environnement précise que l’ampleur exacte de ces essais fait l’objet d’un examen interne, et qu’aucune conclusion ne sera communiquée avant la fin de ce processus. »
Rien de plus. Le lecteur enchaîna sur la météo.
Ni l’un ni l’autre ne parla. Earl retira sa casquette, la posa sur ses genoux, sans geste appuyé — comme on fait dans une église, sans y penser. Raymond baissa les yeux vers ses mains. Le chauffage soufflait, régulier. Dehors, le vent faisait plier les quenouilles. La radio continuait, une autre voix, un autre sujet — la circulation sur la 2, quelque part à Calgary.
Earl ne coupa pas la radio. Il resta la main sur la clé de contact, sans tourner, le moteur toujours au neutre.
Raymond regarda le flacon d’eau verdâtre posé entre eux sur le banc du pickup.
— Sept ans, dit-il, presque pour lui-même. Ton carnet le disait déjà. On n’avait pas besoin qu’on nous le confirme.
— Non.
Un temps. Earl ne bougeait pas.
— On porte des affaires de même longtemps avant d’avoir les mots pour les dire, dit Raymond, la voix plus basse, sans savoir tout à fait s’il parlait encore du ciel.
Earl ne dit rien pendant un moment. Le chauffage soufflait toujours.
Earl garda la main sur la clé de contact, sans tourner. Ses jointures blanchirent, une seconde, pas plus.
— Moi aussi, dit Earl. Je veux dire — j’ai passé ma vie comme ça.
Il ne regardait pas Raymond en le disant. Il regardait la radio, ou rien, le regard fixé quelque part devant le pare-brise. Raymond ne répondit rien. Il n’y avait rien à répondre qui n’aurait pas, en le disant, obligé moi aussi à ne choisir qu’un sens.
Earl tourna la clé. Le moteur démarra.
* * *
Le trajet du retour se fit presque sans un mot, mais ce n’était plus le silence du matin. Earl conduisait un peu plus lentement qu’à l’aller.
Au camping, la fourgonnette de Raymond attendait à sa place, seule sur le terrain presque vide. Earl se gara à côté, laissa tourner le moteur.
— Faut que je remette ça à un ancien collègue, dit Raymond en soulevant le sac contenant les flacons. Un chimiste. Fiable. Il va savoir quoi en faire, comment le documenter comme du monde.
— Où ça ?
— Sherbrooke. Faut que j’y retourne de toute façon.
Earl hocha la tête, les mains sur le volant.
— Tu me diras ce qu’il trouve.
— Je te dirai.
— Si c’est du sérieux — Earl s’arrêta, reprit — quand tu sauras ce que ça donne. Je descendrai.
Ce n’était pas une question. Raymond ne la traita pas comme telle.
— Tu descendras.
Aucun des deux ne précisa rien de plus. Pas de date, pas d’itinéraire, pas de promesse formulée en mots qui l’auraient rendue plus fragile en la rendant plus grande. Raymond descendit du pickup, referma la portière. Par la vitre, il leva la main, un geste bref. Earl leva la sienne, à peine.
Le pickup recula, tourna, disparut sur le chemin d’entrée du camping.
* * *
Earl conduisit jusqu’à Red Deer sans allumer la radio.
Dans l’entrée de son bungalow, le moteur coupé, les clés encore dans sa main, il resta assis un moment sans sortir. La maison, devant lui, avait ses stores encore fermés depuis son départ. Personne pour les avoir ouverts.
Il sortit son téléphone. Trouva le nom de Stephanie dans la liste des contacts, le pouce suspendu au-dessus.
Toi pis ton ciel, avait dit Linda, une fois, en riant, en le regardant scruter l’horizon pour rien. T’as jamais menti, Earl. T’as juste pas tout dit. C’est pas la même affaire.
Il resta un moment la main sur le téléphone sans qu’elle bouge, comme un homme qui attend que quelque chose en lui se décide à sa place.
Il commença un message texte à la place — plus facile, pensait-il, qu’une voix qui pourrait trembler. Stephanie, faut que je te dise — Il effaça. Recommença. Stephanie, je pars pour — Effaça encore.
Par le pare-brise, le ciel du soir commençait à peine à foncer au-dessus des toits du quartier. Il leva les yeux vers lui, une seconde, sans vraiment le regarder — un réflexe, maintenant, depuis septembre. Maintenant que la radio l’avait annoncé tout haut, le ciel avait exactement la même couleur que la veille. Rien n’avait changé, sinon ce qu’Earl savait en le regardant.
Il referma le clavier du texto. Composa plutôt le numéro. Le pouce resta au-dessus du bouton d’appel, sans appuyer.
Il resta assis dans le camion refroidissant, à composer dans sa tête une phrase qu’il ne savait pas encore comment finir.
FIN DU CHAPITRE IV
* * *
🎵 Brandi Carlile — The Story
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Carlile est ouvertement queer, ouvertement country, ouvertement politique. Cette chanson est un cri — pas de colère, de vérité accumulée qui finit par déborder. Elle parle d’un visage qui cesse de cacher ce qu’il porte depuis des années. Tout ce qu’on a caché finit par s’y lire. C’est le chapitre où les deux histoires — SRM et coming out — sortent simultanément. La chanson monte exactement comme ça.


