CE QU'ON CACHAIT — Chapitre 5
Le cœur a ses raisons que la chimie ne peut ignorer
Précédemment, sur SONAR Fictions : Earl et Raymond ont prélevé des échantillons près d’une mare aux abords de Drumheller. À la radio, le gouvernement du Canada a reconnu l’existence d’essais de gestion du rayonnement solaire menés depuis 2019. Earl a répondu par deux mots qui ne disaient pas tout à fait à quoi ils répondaient — Moi aussi. De retour à Red Deer, il a entrepris d’appeler sa fille Stephanie, sans réussir à finir son geste.
* * *
Earl reste assis dans le pickup, moteur éteint, dans l’entrée de son garage à Red Deer. La maison est devant lui, noire, éteinte. Il n’entre pas tout de suite.
Il regarde le téléphone posé sur le siège passager, à côté de la canne Folger’s qu’il n’a toujours pas vidée. Il compose le numéro de Stephanie. Il raccroche avant la première sonnerie. Il recompose.
— Papa.
— Stephanie.
Un silence. Pas un silence gêné — un silence qui attend.
— Tu m’appelles jamais un mardi soir, dit-elle.
— J’avais de quoi à te dire.
Elle ne répond rien tout de suite. Quelque chose, dans la façon dont il l’a dit — plus lent que d’habitude, presque prudent — lui fait resserrer la prise sur le téléphone. Earl regarde la maison, la fenêtre de la cuisine, le rectangle noir où Linda mettait une lampe allumée même l’été.
— Je pars pour le Québec, dit-il. Demain ou après-demain. Rencontrer quelqu’un.
— Je sais, papa, dit-elle, plus doucement que d’habitude.
— Tu sais pas encore c’est qui.
— Je le sais, dit-elle. Je l’ai toujours su, papa.
Earl ferme les yeux. Il ne demande pas depuis quand. Il ne demande pas comment. Il y a des questions qu’on pose pour apprendre quelque chose, et il y a des questions qu’on pose juste pour retarder le moment où on n’a plus le droit de reculer. Celle-là appartient à la deuxième catégorie, et Earl la connaît assez pour la laisser tomber.
— Maman le savait aussi, dit Stephanie. Elle m’en a jamais parlé. Mais je le sais qu’elle le savait.
— Je sais.
— C’est correct, papa.
Deux mots. Earl les prend comme on prend un objet trop chaud — vite, puis on le pose, puis on revient le reprendre parce qu’il faut bien le porter quelque part.
— Comment il s’appelle, demande Stephanie.
— Raymond.
Il n’ajoute rien. Elle n’en demande pas plus.
* * *
Quatre jours plus tard, le pickup d’Earl se gare devant un triplex de la rue de Vimy, à Sherbrooke. Raymond l’a entendu depuis la cuisine avant de le voir — ce bruit de six cylindres avec un silencieux qui aurait dû être changé depuis deux ans, celui qu’il avait eu dans les oreilles pendant tout le trajet vers la mare, quelques jours plus tôt. Il l’aurait reconnu n’importe où, maintenant. Il ne va pas à la fenêtre. Il finit d’essuyer ses mains sur son tablier et attend que la sonnette sonne.
Earl remplit l’embrasure de la porte, trop grand pour le cadre, le corps encore raide de la route, comme si une partie de lui roulait encore. Il porte ses bottes de travail, les mêmes qu’à Drumheller, et il les regarde un moment sur le parquet de bois franc de l’entrée avant de les enlever, sans qu’on le lui demande.
— C’est beau chez toi, dit Earl.
— C’était chez nous, dit Raymond.
Le mot de trop reste entre eux une seconde. Earl ne s’excuse pas. Raymond ne retire rien.
Earl avance dans le salon comme un homme qui visite un endroit qu’il n’est pas certain d’avoir le droit de regarder. Il s’arrête devant la bibliothèque — les livres de Michel, classés par langue puis par sujet, parce que Michel lisait de la philosophie entre deux quarts aux soins palliatifs et ne jetait jamais rien. Earl passe un doigt sur le dos d’un livre sans l’ouvrir. Celui-là, il faut le relire un jour, disait Michel, à peu près une fois par année, devant le même titre, sans jamais le relire.
Sur la petite table de l’entrée, une pile de courrier attend, plus haute qu’elle ne devrait. En dessous d’un dépliant d’épicerie, une enveloppe de l’Ordre des chimistes du Québec, jamais ouverte, adressée à R. Lemieux. Earl la voit. Il ne dit rien. Raymond le voit voir. Il ne dit rien non plus.
Sur le mur de la cuisine, un calendrier est resté ouvert à mars.
* * *
Raymond a préparé un ragoût — une chose longue à cuisiner, pour avoir de quoi faire de ses mains pendant qu’il attendait. L’odeur remplit la cuisine — oignon doré, thym, le fond de veau que Michel faisait toujours lui-même et congelait en portions, jamais en cube. Il en restait une dernière, tout au fond du congélateur, que Raymond a sortie ce matin sans réfléchir. Raymond avait oublié que la maison pouvait sentir ça. C’est un plat que Michel aimait, qu’il commandait presque chaque fois qu’ils allaient chez sa mère, avant. Raymond n’en avait pas refait depuis mars. Il goûte une cuillerée debout devant le poêle. Ça goûte exactement pareil. Ça goûte complètement différemment.
Ils mangent à la table de la cuisine, pas dans la salle à manger — Raymond n’a pas remis les pattes de la troisième chaise depuis qu’elle s’est brisée, l’automne dernier, et il ne l’a pas remplacée non plus. Deux chaises suffisaient. Elles suffisent encore.
Earl mange lentement, comme un homme qui goûte quelque chose de nouveau et qui ne veut pas le montrer. Il dit que c’est bon. Il ne dit pas trop de thym, mais Raymond l’entend quand même, dans sa tête, dans une autre voix — trop de thym, encore — et il sourit sans expliquer pourquoi. Il regarde les mains d’Earl autour de la fourchette — les mêmes mains qui avaient gratté un lichen du bout de l’ongle, quelques jours plus tôt, à des milliers de kilomètres d’ici.
Earl se lève, va rincer son assiette à l’évier. Il prend le pain de savon posé sur le rebord pour se laver les mains, sans y penser, sans savoir à qui il a appartenu. L’odeur, ordinaire, flotte une seconde dans la cuisine.
Après le repas, Earl reste debout dans la cuisine plus longtemps qu’il ne faudrait, à respirer.
— Ça sent bon ici, dit-il, sans savoir ce qu’il dit.
Raymond s’arrête, la main sur le comptoir. Il reste immobile une seconde de trop, sans savoir pourquoi, puis il essuie une casserole qui n’avait pas besoin de l’être et change de sujet.
Raymond sort une enveloppe kraft du tiroir du bas, reçue plus tôt cette semaine, qu’il n’a pas encore ouverte devant personne.
— Mon collègue a regardé nos échantillons, dit-il.
Il étale les feuilles sur la table débarrassée. Earl s’approche, les mains dans les poches, comme un homme qui n’ose pas toucher un document qu’il ne comprend pas.
— Dioxyde de soufre, dit Raymond. Une famille de particules qu’on utilise pour refroidir, en théorie. Le problème, c’est que ça ne reste pas du dioxyde de soufre. Au contact de l’humidité — la pluie, la peau, n’importe quoi de mouillé — ça devient de l’acide sulfurique. Pas assez pour brûler. Juste assez pour irriter. Assécher. Rougir.
Il prend la main d’Earl sans demander la permission, tourne le poignet vers la lumière, montre du pouce la peau craquelée à la jointure.
— Ça, dit-il. C’est ça.
Earl regarde sa propre main comme si elle appartenait à quelqu’un d’autre.
— Pis la tienne ? demande-t-il.
Raymond lève sa propre main, l’ongle de l’index encore marqué d’une ligne rouge qui ne partait plus depuis Medicine Hat.
— Pareil.
Ils restent là un moment, les deux mains presque jointes sous la lumière, sans que ni l’un ni l’autre ne fasse le geste de les rapprocher tout à fait.
* * *
Earl dort sur le canapé. C’est lui qui l’a proposé, avant que Raymond n’ait à choisir comment le proposer.
Le canapé est du même beige que celui de son propre salon, à Red Deer — celui où Linda passait ses soirées avec ses revues, celui sur lequel Earl ne s’assoit plus depuis octobre 2023, sans jamais avoir décidé de ne plus s’y asseoir. Il touche l’accoudoir avant de s’allonger, une seconde, comme on touche une clôture électrique pour vérifier qu’elle est éteinte.
De l’autre côté du couloir, Raymond ne dort pas non plus. Les draps du côté de Michel sont froids depuis huit mois. Ils sont froids encore ce soir. Ce n’est pas pire que d’habitude. Ce n’est pas mieux non plus. C’est exactement pareil, et c’est ça, peut-être, la première chose qui a changé — que ce soit pareil, un soir où il y a quelqu’un d’autre dans l’appartement pour la première fois depuis mars.
Dans le noir, Raymond pense à une phrase de Michel, courte, qu’il ressort sans l’avoir cherchée : Reviens pas trop tard. Michel la disait pour rien, pour un aller à l’épicerie, pour une soirée de chimie entre collègues. Ce soir, la phrase revient sans destinataire précis, et Raymond la laisse flotter dans la chambre sans essayer de savoir à qui, maintenant, elle pourrait s’adresser.
* * *
Le matin, Raymond hésite une demi-seconde devant l’armoire du haut — celle où sont encore rangées les tasses en grès que Michel préférait, jamais données, jamais utilisées depuis mars. Il l’ouvre quand même. Il verse le café dans deux tasses avant même d’avoir entendu Earl se lever — un geste qu’il n’a pas fait depuis huit mois, refait sans y penser.
Il se rince les mains avant de les porter aux tasses. Le pain de savon a encore un peu de mousse au creux — une bulle y éclate sous ses doigts, sans qu’il l’ait cherchée. Une seconde, rien qu’une seconde, il est dans une autre cuisine, trente ans plus tôt, et c’est Michel qui rit de quelque chose que Raymond n’entend déjà plus.
Les deux tasses fument doucement sur le comptoir. L’odeur du savon de Michel. Le café infiltré dans les murs après trente ans de matins. Il comprend avec un jour de retard ce qui l’avait arrêté, la veille, devant le comptoir. Il reste une seconde de trop, la paume encore humide, avant de se secouer.
Earl entre dans la cuisine en chaussettes, les cheveux aplatis d’un côté. Il prend la tasse que Raymond lui tend. Ses doigts effleurent le poignet de Raymond au passage — une fraction de seconde, peut-être involontaire, peut-être pas.
Raymond ne retire pas la main.
Dehors, la rue de Vimy est blanche d’un ciel de novembre qui n’est ni couvert ni dégagé, un blanc-jaune plat que Raymond reconnaît maintenant partout où il va, à Sherbrooke comme à Medicine Hat. Il ne dit rien à ce sujet. Il n’y a plus rien à en dire, depuis l’annonce. Le silence sur le ciel a changé de sens sans changer de forme.
Earl regarde par la fenêtre, la tasse dans les deux mains.
— Va falloir que je reparte, dit-il. Pas tout de suite.
— Non, dit Raymond. Pas tout de suite.
Ni l’un ni l’autre ne précise ce que pas tout de suite veut dire, en heures ou en jours. Ils boivent leur café, debout, dans la cuisine de Michel, et pour l’instant, ça suffit.
FIN DU CHAPITRE V
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🎵 Johnny Cash — Hurt
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Reprise de la composition originale de Trent Reznor (Nine Inch Nails, 1994), enregistrée par Cash en 2002.
Cash avait soixante et onze ans au moment du tournage de ce clip. Il allait mourir sept mois plus tard. June Carter y apparaît aussi, le regardant — elle partira avant lui. Ce n’est pas une chanson de désespoir : c’est le bilan lucide d’un homme qui ne se raconte plus d’histoires. C’est exactement l’état dans lequel Raymond referme la porte de cette cuisine.


