CE QU'ON CACHAIT — Chapitre 6
Quand tout change, que reste-t-il de vrai ?
Un an, presque jour pour jour, après avoir quitté Sherbrooke seul pour la première fois, Raymond arrive à Percé par la 132 qui longe la côte, en fin d’après-midi. Earl suit derrière dans le pickup, comme pour toute la dernière partie de la route depuis Trois-Rivières. Ils n’ont plus besoin de se donner rendez-vous sur un forum ; Earl suit, simplement, et Raymond, plutôt que de regarder le paysage qui défile, vérifie de temps en temps dans le rétroviseur que les phares sont toujours là, un peu en retrait, à la même distance depuis des heures.
Ils ont chacun gardé leur véhicule — Earl son pickup, Raymond sa fourgonnette — moins par manque de place que par une entente tacite : chacun garde un endroit à soi, même après tout ce temps.
Le village se referme tôt en octobre. Les quelques restaurants encore ouverts affichent complet ou fermé, et ça leur convient : ni l’un ni l’autre n’a envie d’une salle, d’un menu, d’une serveuse qui demanderait d’où ils viennent. Ils se garent au belvédère, dans le stationnement presque vide, les deux véhicules côte à côte comme ils le font maintenant sans y penser, et ils mangent assis sur le pare-chocs du pickup — du pain, le fromage qu’Earl aime et que Raymond achète maintenant sans avoir à s’en souvenir, une poignée d’olives prises à Rimouski sur un coup de tête. Earl passe la moitié d’un sandwich à Raymond sans un mot, et Raymond le prend sans un mot non plus — un geste qui, un an plus tôt, aurait demandé une phrase pour s’excuser d’exister. Earl regarde Raymond en mâchant, assez longtemps pour que Raymond lève les yeux et le regarde en retour, et ils restent comme ça une seconde, avant de se retourner tous les deux vers l’eau.
Le rocher leur apparaît une dernière fois avant que la nuit tombe tout à fait — une masse sombre au bout de la baie, à peine plus dense que le ciel qui s’assombrit autour d’elle. Ni l’un ni l’autre ne dit rien. Ils le regardent disparaître dans le noir comme on regarde quelque chose qu’on sait retrouver le lendemain.
Earl dit qu’il fera froid, cette nuit, et remonte dans le pickup sans refermer tout de suite — la vitre reste à moitié baissée.
— Y’a de la place au motel du quai, dit-il. J’ai vu la pancarte en entrant dans le village.
Ce n’est pas une question, celle-là non plus. Raymond cherche, dans sa mémoire de l’année, un seul soir où l’un d’eux a proposé ça — Drumheller, Medicine Hat, Rimouski, toujours les deux véhicules, jamais un lit qu’on partage sans y être forcé par le manque de place ailleurs. Il n’en trouve pas. Rien, ce soir, ne les force.
— Bonne idée, dit Raymond.
La chambre sent le chauffage électrique et un tapis qui a vu bien des voyageurs de passage. Un lit, une lampe de chevet, un rideau qui ne ferme pas tout à fait sur le stationnement. Aucun des deux ne dit qu’après un an, après toutes ces nuits séparées par quelques mètres d’asphalte, c’est la première fois qu’ils dorment sous un même toit. Il n’y a rien à en dire.
Earl éteint la lampe. Raymond, dans le noir, n’a plus de rétroviseur à vérifier, plus de distance à mesurer entre deux phares — seulement le poids d’Earl qui s’installe contre le matelas, et puis, presque aussitôt, sa chaleur qui traverse le drap froid entre eux. Raymond ne bouge pas vers lui. Il reste de son côté du lit, à sentir cette chaleur gagner du terrain toute seule, sans qu’il ait à faire un geste pour ça. Earl s’endort le premier, presque tout de suite — sa respiration change, s’alourdit, puis un léger ronflement s’installe, irrégulier, sans grâce aucune. Raymond l’écoute un moment dans le noir, sans y voir un défaut. Il n’a besoin ni de s’approcher ni de faire taire ce bruit-là : il suffit qu’Earl dorme, juste à côté, pour que la chambre entière change de sens. Dehors, le vent se lève un peu ; ici, le radiateur cliquette contre le mur, et Raymond s’endort à son tour, sans avoir eu le temps d’y penser trop longtemps.
* * *
Il y a un an, Raymond quittait Sherbrooke seul. Ce matin, il se réveille dans la chambre du motel, la lumière encore éteinte, Earl endormi à côté de lui — une nouveauté, en soi, après tout ce temps, de ne pas se réveiller seul.
Il fait encore noir. Il sort du lit sans allumer et remplit le thermos — celui qu’il a acheté pour remplacer l’original de Michel, perdu quelque part entre Trois-Rivières et Québec au fil de l’année, le même modèle, la même couleur rouille. Le café coule dans le noir, sans bruit. Il ne réveille pas Earl, qui dort profondément. Contrairement à Drumheller, presque un an plus tôt, ce n’est pas un véhicule garé à côté d’un autre, cette fois — c’est un lit, une chambre, un mur commun, et personne n’a eu à le proposer deux fois.
Dehors, l’air le prend d’un coup — le vrai froid d’octobre en Gaspésie, pas un inconfort, un froid qui réveille, qui confirme qu’on est là, vivant, présent dans son propre corps. Raymond respire cet air une fois, deux fois. Il le connaît depuis avant Michel, celui-là — un été à quinze ans, une chambre de motel à Percé avec ses parents, sa mère qui disait que la mer sentait le fer. Il ne l’avait pas senti depuis presque cinquante ans, et il le reconnaît quand même — il traverse encore les poussières qui ne partent plus.
La porte de la chambre s’ouvre. Earl sort en bottes, sans blouson, comme s’il avait décidé que le froid ne le concernait pas ce matin.
— Café, dit Raymond. Pas une question.
— Ouais.
Ils marchent jusqu’au bord du belvédère, deux gobelets fumants, sans se presser. Le rocher est encore une masse noire contre un ciel qui commence tout juste à perdre sa nuit — pas rouge, pas encore, quelque chose entre les deux qui n’a pas de nom simple. En bas, le Saint-Laurent ne fait pas de vagues, ici — il fait un bruit continu, une respiration trop grande pour être celle d’un être vivant, qui a commencé avant eux et qui continuera après. Quelque part à gauche, une mouette crie, puis une autre, avant même qu’il fasse vraiment jour.
Raymond boit une gorgée. Le goût ne rappelle rien de précis — sauf que la dernière fois qu’il a bu un café seul, debout, dehors, dans le froid, c’était contre la carrosserie de la fourgonnette à Medicine Hat, un an plus tôt. Il n’est plus seul. C’est tout ce que le café lui apprend, ce matin.
Le rocher se détache lentement du noir. Cette masse impossible, trouée par le temps, coiffée de couches plus dures que le reste — la même pierre, ailleurs, plus jeune de quelques millions d’années que celle des badlands. Elle perd de la matière depuis toujours. Un pan s’est effondré dans le fleuve il y a plus d’un siècle. Un autre tombera un jour, personne ne sait quand. Elle continue d’être le rocher Percé en perdant, chaque année, un peu d’elle-même.
Earl ne dit rien pendant un moment. Puis :
— Ça change vite, le matin, ici.
— Le ciel a toujours fait ça, dit Raymond. C’est juste qu’avant, personne regardait d’aussi proche.
Earl hoche la tête, sans qu’on sache s’il a compris la phrase comme une remarque sur la lumière ou sur autre chose. Raymond ne précise pas. Il n’y a plus rien à préciser, depuis l’année dernière. Le silence sur le ciel a changé de sens sans jamais changer de forme, et ce matin, comme tous les matins depuis, personne n’a besoin d’en reparler pour que ça reste vrai.
Earl regarde longtemps la mer, sans rien dire.
— Ils vont pas arrêter, dit-il enfin. Personne va arrêter en premier.
— Non, dit Raymond. On a ouvert le robinet ben grand. On n’est plus maîtres du débit.
Raymond regarde le fleuve, en bas, qui n’arrête jamais de bouger. Il pense — sans le dire, parce qu’il n’y a personne à qui le dire, sinon peut-être lui-même, dans le silence du matin — que l’espèce humaine a mis longtemps à comprendre qu’elle ne maîtrisait presque rien de ce qui se passait au-dessus de sa tête, et qu’elle a fini par y toucher quand même, à tâtons, comme un apprenti qui n’a jamais vu le sorcier travailler au grand complet, et qui doit maintenant continuer le geste, seul, sans savoir où il s’arrête. Il n’y a plus vraiment de retour possible, comprend-il, sinon vers pire. Ce n’est pas un ennemi qu’on affronte, ici, sur cette rambarde. C’est un choix que quelqu’un d’autre a fait un jour, quelque part, pour tout le monde en même temps — et qu’il faut maintenant tenir, faute d’en avoir un meilleur.
La lumière monte d’un coup, comme elle fait toujours au dernier moment, après tout ce temps où elle semblait ne pas bouger. Le rocher devient gris, puis ocre, puis quelque chose qui n’est pas loin de la couleur qu’avaient les badlands à dix-sept heures, un an plus tôt, un continent plus loin.
— C’est beau pareil, dit Earl.
Il se tourne vers Raymond, une seconde, avant de reporter les yeux sur l’eau. Il ne précise pas de quoi il parle. Le pareil contient tout — le ciel qui n’est plus tout à fait le même depuis qu’on sait ce qu’on lui a fait, les années perdues à tenir la digue, les deux hommes qu’ils n’étaient pas censés devenir. Pareil comme malgré tout. Pareil comme quand même.
La pénombre recule autour d’eux, lentement, pendant que la main d’Earl trouve celle de Raymond sur la rambarde, sans regarder, comme on trouve quelque chose qu’on savait être là. Raymond ne bouge pas. Les deux mains restent, posées sur la rambarde froide, pendant que le jour finit de se lever.
Aucun des deux ne dit rien. Le rocher continue de s’éroder sous eux, imperceptiblement, comme il le fait depuis toujours. Le fleuve continue son bruit. Les mouettes se sont tues, ou peut-être que personne ne les entend plus, maintenant que le jour est levé pour de bon.
Le monde, en bas, reste immense — le fleuve qui avale plus de carbone qu’il ne devrait pouvoir en porter, le rocher, le ciel qui n’appartient plus tout à fait à personne. Sur la rambarde froide, la main d’Earl reste sur la sienne.
FIN
« Nous allons vers un futur climatique très inconfortable, et la géo-ingénierie sera la seule option pour limiter l’augmentation des températures. »
— John Shepherd, océanographe, 2009
Note de l’auteur
Cette histoire utilise la géo-ingénierie solaire comme hypothèse de fiction. Son véritable sujet est ailleurs : ce que deviennent l’amour, le deuil et l’espérance lorsque le monde lui-même entre dans une époque de transformation. Plus simplement encore, c’est l’histoire de deux hommes qui apprennent à aimer de nouveau.
Mary Gauthier — Mercy Now


