Ce qu'on cachait — Chapitre I
Épisode 1 de 6 · Une novella des Prairies canadiennes
Chapitre I · Raymond
Medicine Hat, novembre 2026
La pluie avait commencé vers trois heures du matin.
Raymond ne dormait pas — il ne dormait plus vraiment depuis mars, pas d’un sommeil continu, pas sans se réveiller deux ou trois fois pour chercher quelque chose à côté de lui qui n’était plus là. Il avait entendu les premières gouttes sur le toit de la fourgonnette, ce son de tambour léger et irrégulier qui était l’un des sons qu’il préférait depuis l’enfance, et il avait pensé : Michel aurait aimé ça. Puis il avait pensé à autre chose, parce qu’il fallait bien.
Il se leva à cinq heures quarante. Le camping municipal de Medicine Hat était silencieux — une douzaine de véhicules dispersés sur l’asphalte mouillé, des retraités pour la plupart, des gens qui roulaient vers le sud avant que l’hiver rende la chose impossible. Raymond mit l’eau à chauffer sur le petit réchaud de la cuisinette, s’habilla dans le froid de novembre — le chauffage de la fourgonnette prenait du temps le matin, Michel l’allumait toujours dix minutes avant de se lever, Raymond avait oublié de le faire et il avait froid maintenant, il avait froid comme on a froid quand on oublie les choses que l’autre faisait sans qu’on s’en rende compte.
Il ouvrit la porte arrière de la fourgonnette pour prendre l’air.
C’est là qu’il vit le dépôt.
Pas du gel — il connaissait le gel, ses cristaux hexagonaux, leur façon de capter la lumière des lampadaires du camping. Pas de la rosée non plus, trop froide pour novembre, trop plate. Quelque chose d’autre : une fine couche blanchâtre, légèrement cristallisée, qui recouvrait la carrosserie d’un mat uniforme. Une surface qui aurait dû réfléchir les lumières du camping et qui les absorbait à la place. Raymond sortit en chaussettes sur le marchepied — une seconde, juste assez — et passa l’index sur le métal. Frotta doucement. Regarda ce qui restait sur la peau.
Une poudre presque invisible. Légèrement grasse.
Il rentra, se fit son café, s’assit à la table de deux personnes avec sa tasse d’une personne, et pensa : sulfate, peut-être. Ou quelque chose dans cette famille-là.
Il était chimiste. Il avait passé trente-deux ans comme consultant pour des papetières au Québec — pas de la grande chimie, de la chimie industrielle, des procédés, des bilans de matières, des rapports d’incidents. Il savait reconnaître une substance inconnue à la texture. Son nez de professionnel lui avait dit quelque chose à l’extérieur : un léger arôme minéral, presque métallique, que la pluie normale ne laissait pas. Il n’avait pas les outils pour analyser ici, dans ce camping de Medicine Hat par moins quatre degrés. Mais il avait la mémoire.
Il but son café trop fort — il ne savait toujours pas faire du café pour un — et regarda par la fenêtre de la fourgonnette les autres véhicules du camping. Même dépôt sur tous. Une motorisée Winnebago blanche d’un couple de l’Ontario — il les avait vus la veille, la femme avec un carlin en laisse, l’homme avec un chapeau de pêcheur en novembre. Un pickup Alberta avec une tente-caravane à l’arrière. Deux ou trois petites fourgonnettes comme la sienne. Toutes recouvertes de ce blanc mat qui n’était pas de la neige.
C’est quoi, ça ? Michel disait toujours ces trois mots à voix basse lorsqu’une chose lui semblait anormale. Trente années comme infirmier lui avaient appris qu’avant de s’inquiéter, il fallait regarder, puis décrire. Les conclusions viendraient après. Raymond l’entendait encore, comme si Michel était assis devant lui, une tasse de café fumante entre les mains.
Quelque chose en lui recula, une demi-seconde, avant que le chimiste ne reprenne le dessus.
Raymond prit un sachet Ziploc dans le tiroir sous la couchette — il en avait toujours une réserve, vieille habitude de chimiste de terrain — et sortit de nouveau. Referma la fourgonnette derrière lui pour garder la chaleur. Préleva soigneusement, à l’aide d’un bâtonnet à café, un échantillon du dépôt sur le rétroviseur gauche, là où la concentration semblait la plus dense. Referma le sachet. Rentra.
Il resta là un moment, le sachet entre les doigts, à regarder cette poudre blanche presque invisible dans la lumière de la fourgonnette.
Puis il ouvrit son ordinateur et écrivit un courriel à l’adresse générale de Santé Canada.
Il savait qu’on ne lui répondrait pas.
Il l’avait su avant de commencer à taper. Santé Canada avait une adresse courriel générale qui menait vers un formulaire automatisé qui menait vers un accusé de réception qui menait vers le silence. Il avait envoyé des courriels à des organismes gouvernementaux toute sa carrière et il avait appris à distinguer les adresses qui menaient à une personne de celles qui menaient à un système. Celle-ci menait à un système.
Il l’envoya quand même.
Michel aurait insisté. Envoie. On sait jamais.
C’était Michel qui avait eu l’idée de la fourgonnette.
Pas Raymond. Raymond n’avait jamais été un homme de routes — il était un homme de laboratoires, de rapports, de procédures, de la même tasse dans la même armoire depuis trente ans. Michel était l’autre genre d’homme : celui qui regardait les cartes pour le plaisir, qui découpait des articles sur les campings des Maritimes, qui avait une opinion sur les fourgonnettes aménagées avant même qu’ils aient une raison d’en avoir une.
On a fait notre vie en restant tranquilles, avait dit Michel un soir de février 2025, les deux assis à la table de cuisine de Sherbrooke avec un verre de rouge chacun et la neige dehors. On va finir en bougeant.
Ils avaient acheté la fourgonnette à l’automne suivant. Une Pleasure-Way Tofino d’occasion, 2021, soixante-huit mille kilomètres au compteur, un propriétaire précédent qui l’avait traversée jusqu’en Colombie-Britannique deux fois et qui s’en séparait à contrecœur pour des raisons de santé. Ils avaient passé l’hiver à l’équiper — les panneaux solaires, le matelas à mémoire de forme, les rangements sous la couchette, le petit réchaud à deux brûleurs que Michel avait choisi après avoir comparé douze modèles pendant trois semaines avec un sérieux qui amusait Raymond parce que Michel ne cuisinait presque jamais à la maison.
Pour la fourgonnette je vais cuisiner, avait-il dit.
Pourquoi pour la fourgonnette ?
Parce que dans la fourgonnette, on pourra pas commander du St-Hubert.
Raymond avait ri. Michel avait ri. Ils avaient commandé le réchaud.
Le départ était prévu pour octobre 2026. Michel avait pris sa retraite en juin 2024 — trente et un ans comme infirmier au CHUS, les urgences d’abord, puis les soins palliatifs les dix dernières années, ce qu’il appelait la médecine de la vérité avec un mélange de gravité et de douceur qui était exactement ce qu’il était. Raymond avait pris la sienne en 2022, plus tôt que prévu, parce que la papetière qui le retenait depuis vingt ans venait d’être rachetée et que les nouveaux propriétaires torontois avaient des idées différentes sur ce qu’était un consultant nécessaire.
Ils avaient annoté les cartes ensemble. Planifié les étapes. Discuté des Prairies.
Tu sais ce qui me fascine dans les badlands ? avait dit Michel, le doigt sur la carte. C’est pas les dinosaures. C’est ce qu’ils sont devenus. La mer se retire, les espèces disparaissent, les ossements deviennent de la pierre — et les corps, eux, deviennent du pétrole. Le monde change de nature, Raymond.
— Ça s’arrête jamais. Il y a toujours quelque chose qui continue… autrement.
Il avait levé les yeux de la carte.
— Toi et moi aussi, on continue.
Raymond n’avait pas répondu. Il était chimiste — il savait exactement comment le kérogène devient du pétrole brut, par quelle pression, quelle chaleur, combien de millions d’années. Il savait aussi ce que ce pétrole devenait ensuite : du CO₂, de la chaleur, un ciel qui se dérègle. La transformation ne s’arrêtait pas à la pompe. Elle continuait, invisible, dans l’atmosphère au-dessus de leurs têtes.
Raymond avait baissé les yeux.
Continuer.
Comme le bois devient cendre. Comme la neige devient eau.
Mais leur amour ?
Michel n’avait rien dit de plus.
En novembre 2026, garé au belvédère surplombant la rivière South Saskatchewan, Raymond pensait à cette soirée. Sur presque tout, Michel avait eu raison. Raymond aurait voulu pouvoir le lui dire, encore.
En mars 2026 — sept mois avant le départ prévu — Michel avait eu son AVC.
Un mardi matin. À la maison. Raymond était dans son bureau à lire les derniers relevés météo pour l’itinéraire — il avait pris cette habitude depuis qu’ils planifiaient le voyage, consulter les prévisions comme on vérifie que le chemin est encore là — quand il avait entendu le bruit sourd depuis la cuisine. Pas un bruit fort. Un bruit de quelqu’un qui s’assoit par terre sans le décider.
Tout avait été très rapide après ça, et très lent, et Raymond ne gardait de cette période qu’une série d’images discontinues : les ambulanciers dans le couloir, la lumière des urgences du CHUS — les urgences où Michel avait passé vingt ans —, le médecin qui parlait avec des mots précis que Raymond entendait parfaitement et ne parvenait pas à assembler en phrase, et plus tard la chambre, et plus tard encore le silence de l’appartement.
Michel était mort un jeudi soir de mars. Rapidement, à la fin, ce qui était une grâce, avait dit le médecin. Raymond avait hoché la tête comme si la grâce était quelque chose qu’il pouvait recevoir à ce moment précis.
Il avait attendu six mois.
Le 14 octobre il avait démarré la fourgonnette.
Pas parce qu’il était prêt. Pas parce que ça avait du sens. Parce que Michel avait dit on va finir en bougeant et que Raymond ne voyait pas d’autre façon d’honorer ça que de bouger, même seul, même sans savoir vers quoi, même avec les cartes annotées de l’écriture de Michel étalées sur le siège passager comme une présence qui n’en était pas une.
Il avait vérifié la pression des pneus à Magog.
La journée passa comme les journées passaient depuis mars : lentement et trop vite à la fois, remplie de petits gestes qui prenaient deux fois plus de temps que nécessaire parce que Raymond calculait encore pour deux avant de se corriger. Il acheta de l’épicerie au IGA de Medicine Hat — une boîte de soupe, du pain, du fromage, une seule pomme parce que Michel était le seul qui en mangeait et qu’il avait acheté un sac complet la première semaine et regardé les pommes ramollir une à une avant de comprendre. Il fit le plein de diesel. Il lava les vitres de la fourgonnette au lave-glace de la station-service — un geste mécanique, les deux mains sur le racloir, et l’idée soudaine et absurde que Michel aurait fait une blague sur le fait que les vitres étaient maintenant plus propres que la carrosserie.
Il rit. Seul, dans la station-service de Medicine Hat, les deux mains sur le racloir.
Ça arrivait encore.
Vers dix-neuf heures il roula jusqu’au belvédère surplombant la rivière South Saskatchewan et se gara face à l’eau. Le ciel au-dessus de Medicine Hat était blanc — pas nuageux, pas couvert. Blanc. Cette blancheur plate sans profondeur qu’il observait depuis Magog, depuis le matin où il avait quitté Sherbrooke avec les cartes annotées de Michel, le thermos de Michel, l’itinéraire de Michel, et la vie que Michel n’était plus là pour vivre avec lui.
Il prit son téléphone. Trouva le forum. VR Nomads 55+ — LGBTQ+ Friendly. Le fil de prairie_earl_AB, posté six jours plus tôt : Quelqu’un d’autre remarque que les couchers de soleil ont changé de couleur depuis l’été ?
Raymond lut le fil trois fois.
S’inscrivit sous le nom chimiste_libre.
Écrivit sa réponse — le spectre de diffusion atmosphérique, les aérosols réfléchissants, le prélèvement de la nuit — et ajouta à la fin, après une hésitation : Raymond. Chimiste retraité. Sherbrooke, Québec.
Appuya sur Envoyer.
Posa le téléphone face contre le siège passager.
Il y avait un Post-it dans la boîte à gants.
Raymond le savait depuis Magog — depuis qu’il avait ouvert la boîte à gants en cherchant les documents d’assurance et qu’il était tombé dessus, l’écriture de Michel, ce stylo bille bleu qu’il utilisait toujours, les lettres légèrement penchées à droite comme si elles se dépêchaient :
Vérifier la pression des pneus passé Montréal. Les Prairies, c’est long.
Il l’avait remis sans le lire vraiment. Avait fermé la boîte à gants. Avait regardé droit devant lui la 10 vers Montréal et avait conduit deux heures sans penser à rien de précis.
Il n’avait pas rouvert la boîte à gants depuis.
Ce soir-là, garé au belvédère surplombant la rivière, Raymond l’ouvrit.
Prit le Post-it entre deux doigts. Le papier légèrement gondolé. L’encre à peine décolorée sur les bords. Les lettres qui se dépêchaient — Michel qui avait toujours l’air pressé même quand il ne l’était pas.
Vérifier la pression des pneus passé Montréal. Les Prairies, c’est long.
Montréal était à deux mille kilomètres derrière lui maintenant. Il était à Medicine Hat, avec un sachet Ziploc de poudre blanche sur la table et un message sur un forum auquel personne n’avait encore répondu sérieusement.
Il remit le Post-it dans la boîte à gants.
Le téléphone vibra.
prairie_earl_AB vous a envoyé un message privé — 23h14
Raymond lut le message d’Earl une fois. Deux fois. Regarda par la vitre le ciel noir au-dessus de la rivière. Relut.
Il pensa à plusieurs choses en même temps, ce qui ne lui arrivait plus depuis mars : à la texture du dépôt sous son index, à Red Deer sur la carte — quatre heures au nord-ouest —, à la question qu’Earl avait posée sans vraiment la poser, à Michel qui aurait dit réponds-lui ce soir, Raymond, pas demain matin.
Il retourna sa main droite, paume vers le haut, sous la lumière de la fourgonnette.
La rougeur à l’index était là depuis ce matin. Il l’avait remarquée sans la noter vraiment — un chimiste de terrain accumule les petites irritations cutanées, c’est le métier. Mais ce soir, sous la lumière, elle lui parut plus étendue qu’au réveil. Légèrement plus chaude au toucher.
Il regarda le sachet Ziploc sur la table.
Regarda son index.
Regarda le message d’Earl sur l’écran.
Il commença à écrire sa réponse à Earl.
Dehors, dans le camping silencieux de Medicine Hat, quelque chose semblait différent.
Raymond leva les yeux.
Le ciel était le même.
Celui qui le regardait ne l’était plus.
FIN DU CHAPITRE I
Bande-son du Chapitre I
🎵 Colter Wall — Sleeping on the Blacktop
De la Saskatchewan, justement. Une voix de vieillard dans un corps de jeune homme — grave, lente, poussiéreuse. La route des Prairies sans destination. Le silence comme condition permanente. C'est la chanson d'un homme qui roule pour ne pas s'arrêter, et qui sait très bien pourquoi.


