Pour Guy Picotte Pico, collectionneur passionné par l’histoire de la conquête spatiale. Ce feuilleton t’est dédié.
***
2030.
— Tu veux vraiment refaire la simulation ?
Marc Chen-Lemaire garde une main sur la poignée du grand meuble technique aux parois métalliques fixé dans Columbus, le laboratoire européen de la Station spatiale internationale — l’ISS. De l’autre, il désigne les trois boulons déjà libérés.
Kenji Satō consulte sa tablette.
— Non.
Marc attend.
— Alors ?
— Je vérifie.
— C’est donc oui.
À près de quatre cents kilomètres sous leurs pieds — façon de parler, ici — la Terre défile derrière un hublot. À cette altitude, la Station fait le tour du globe en un peu plus d’une heure et demie. À l’intérieur, pourtant, leur monde tient dans quelques mètres de cylindre blanc, encombrés de câbles, d’écrans, de poignées et d’expériences scientifiques.
Kenji lève enfin les yeux.
— Tu as dit quatre boulons.
— J’ai dit trois.
— Tu as dit quatre.
Marc regarde les fixations, compte ostensiblement.
— Un. Deux. Trois. Je maintiens ma version.
— Si tu veux, je peux te repasser l’enregistrement.
Marc sourit.
— Voilà pourquoi personne ne t’invite à bricoler chez lui.
Ils flottent à quelques mètres l’un de l’autre. Ici, le mot meuble est trompeur. Celui devant Marc est un bâti standard, une grande armoire technique conçue pour recevoir les expériences et leurs équipements. Elle monte presque du plancher au plafond — autant que les notions de plancher et de plafond puissent encore avoir un sens lorsqu’on flotte.
Sur Terre, un ensemble pareil pèserait plusieurs centaines de kilos une fois chargé.
Ici, il paraît ne rien peser.
Il conserve néanmoins toute sa masse.
Marc le sait mieux que quiconque : en apesanteur, il peut déplacer un objet pareil d’une poussée. Mais une fois cette masse lancée, l’arrêter peut exiger une force considérable.
Le bâti est monté sur des points de pivot. Lorsqu’un astronaute doit accéder aux câbles, conduites ou appareils cachés derrière lui, il peut le déverrouiller et le faire basculer vers l’intérieur du module. Une opération rare, encombrante, mais parfaitement prévue.
Marc glisse deux doigts sous une courroie de maintien et vérifie son engagement.
— Assistant, état du bâti C-4.
La voix arrive des haut-parleurs de Columbus, calme, neutre, presque sans présence.
— Alimentation principale isolée. Circulation de refroidissement sécurisée. Trois fixations de service libérées. Aucune contrainte active détectée sur le mouvement prévu.
Marc regarde Kenji.
— Tu vois ?
— Je n’ai rien dit.
— Tu pensais très fort.
Marc se replace. Il cale un pied sous une barre de retenue fixée à la paroi. En apesanteur, il lui faut ce point d’appui pour tirer sur le bâti sans repartir lui-même dans la direction opposée.
Il exerce une légère traction sur la poignée, juste assez pour sentir la résistance du mécanisme.
— Temps estimé pour l’accès arrière ?
— Dix-sept minutes et quarante secondes pour la séquence complète, répond l’assistant.
Marc tourne la tête vers le haut-parleur.
— Tu viens de me sauver vingt minutes.
— Dix-sept minutes et quarante secondes.
Kenji sourit enfin.
— Même lui te corrige.
— Voilà pourquoi personne ne l’invite à souper non plus.
À l’autre extrémité de la Station, Sarah Lindqvist a les deux bras engagés jusqu’aux coudes dans une paroi transparente.
Devant elle flotte un torse humain de plastique couvert de capteurs.
Le nouveau système médical occupe presque tout un côté d’un petit espace autrefois réservé au rangement. On l’appelle le caisson parce que c’est le mot le plus simple pour décrire ce qu’il est : une enceinte transparente dans laquelle on peut immobiliser un patient, surveiller ses signes vitaux et pratiquer certaines interventions sans laisser s’échapper dans la cabine les liquides, les instruments ou les déchets médicaux.
En apesanteur, le sang, l’eau ou les sécrétions ne tombent pas au sol. Ils peuvent former des globules flottants, adhérer aux surfaces ou dériver dans la cabine. Dans un environnement fermé comme l’ISS, ce qui serait une simple éclaboussure sur Terre devient un problème de confinement.
Deux manchons souples terminés par des gants sont intégrés à la paroi. Sarah y glisse ses mains comme dans une boîte à gants de laboratoire.
Sur son écran, elle demande une aspiration.
Un mince filet d’eau colorée apparaît sur le faux abdomen du mannequin.
Il ne tombe pas.
Il forme une grosse perle tremblante qui se soulève, s’étire, hésite.
L’aspiration l’avale avant qu’elle ne puisse quitter la zone de confinement.
— Temps de récupération ? demande Sarah.
— Deux virgule six secondes, répond l’assistant de bord.
— Débit maximal.
L’aspiration augmente.
La perle disparaît.
Dans son oreillette, une médecin du contrôle de mission à Houston observe le test par caméra.
— On a gagné quatre dixièmes depuis la dernière séance.
— Avec de l’eau.
— C’est pour ça qu’on commence avec de l’eau.
Sarah retire ses mains du caisson.
— Et c’est pour ça qu’on ne l’appelle pas un bloc opératoire.
— Personne ne l’appelle comme ça.
Sarah regarde le mannequin.
— Tant mieux.
Le caisson fait partie d’une série d’expériences préparant les missions où un astronaute malade ne pourra plus être ramené vers un hôpital en quelques heures. Autour de la Lune d’abord. Plus loin ensuite.
Sur une route vers Mars, la Terre ne pourra pas envoyer une ambulance.
Il faudra emporter une partie de l’hôpital avec soi.
Pour l’instant, cependant, le patient de Sarah est en plastique et son hémorragie est faite d’eau colorée.
— Cycle terminé, dit Houston. On reprend demain avec la séquence d’immobilisation.
Sarah ferme le système.
— J’espère qu’on ne deviendra jamais bons là-dedans.
— Pardon ?
— Rien.
Une alarme courte retentit dans son oreillette.
Pas une alarme générale.
Un signal de travail.
La voix de l’assistant se superpose presque aussitôt.
— Événement de sécurité dans Columbus. Impact détecté.
Sarah a déjà quitté le caisson lorsque la phrase suivante arrive.
— Un membre d’équipage est impliqué.
Elle pousse sur la paroi.
Son corps traverse le module.
— Qui ?
Une fraction de seconde.
— Marc Chen-Lemaire.
Il avait vérifié deux fois.
C’est la première chose que Marc pense.
Pas la douleur.
Pas Kenji.
Pas même le bâti qui remplit désormais presque tout son champ de vision.
Il avait vérifié deux fois.
Quelques secondes auparavant, l’écran lui avait donné l’autorisation de poursuivre. Le voyant était passé au vert. Il avait libéré la retenue, mis les deux mains sur la poignée et tiré comme il l’avait fait à l’entraînement.
Le bâti avait commencé à pivoter.
Normalement.
Puis il avait accéléré.
Pas beaucoup.
Assez.
Marc avait vu le bord venir vers lui et son corps avait réagi avant sa pensée.
Il avait tendu les bras pour retenir la masse.
Erreur.
Ses mains n’avaient presque rien changé.
La grande armoire avait continué.
En apesanteur, un objet peut sembler sans poids et pourtant vous écraser s’il est déjà en mouvement.
Kenji arrive à sa hauteur et bloque le mouvement avec la retenue secondaire. Le claquement sec du mécanisme résonne dans Columbus.
— Marc.
— Ça va.
Kenji ne répond pas.
— Sérieux. Ça va.
Marc essaie de repousser le bâti.
Une douleur lui traverse le côté droit du ventre.
Brève.
Tranchante.
Il cesse aussitôt.
— Bon. Presque.
— Ne bouge plus.
— Il faut sécuriser… dit Marc.
— C’est fait.
Marc regarde enfin Kenji.
Il connaît cette voix.
Pas celle qui corrige le nombre de boulons.
L’autre.
— Qu’est-ce que j’ai cassé ?
— Rien que je vois.
— Alors c’est encourageant.
Kenji approche une main sans le toucher.
— Sarah arrive.
— Ça, c’est moins encourageant.
Marc essaie de sourire.
La douleur revient, plus diffuse cette fois. Elle s’étend sous les côtes, comme une chaleur profonde.
Sarah traverse l’ouverture du module quelques secondes plus tard, une petite trousse médicale accrochée contre sa poitrine.
Elle ne demande pas ce qui est arrivé.
— Marc, regarde-moi.
— Bonjour à toi aussi.
— Regarde-moi.
Il obéit.
Elle éclaire ses pupilles.
— Perte de connaissance ?
— Non.
— Étourdissement ?
— Non.
— Nausée ?
— Pas encore.
— Douleur ?
— Deux.
Sarah pose deux doigts contre son cou.
— Sur dix.
— J’avais compris.
— Combien ?
Marc hésite.
— Quatre.
Sarah regarde Kenji.
— Six, dit Kenji.
— Traître.
Sarah n’a pas souri.
Marc le remarque.
Elle passe rapidement ses mains sur ses épaules, ses côtes, son bassin. Rien d’évident. Pas de membre déformé. Pas de sang qui s’échappe d’une combinaison. Pas de plaie spectaculaire.
C’est presque rassurant.
Sarah arrive au ventre.
Marc se raidit.
— Là ?
— Oui.
Elle appuie légèrement à droite.
Cette fois il aspire brusquement.
Sarah retire sa main.
— Ça, c’était combien ?
— Six.
Kenji intervient :
— Huit.
Marc ferme les yeux.
— Je commence à regretter de vous avoir présentés.
Sarah accroche à son doigt un petit capteur qui mesure l’oxygène dans son sang et la fréquence de son pouls.
— Assistant, constantes de Marc depuis dix minutes.
— Fréquence cardiaque en augmentation. Pression artérielle en diminution progressive. Saturation en oxygène stable.
— Valeurs.
L’assistant les donne.
Sarah écoute sans expression.
Marc la regarde écouter.
— C’est grave ?
Elle ne répond pas immédiatement.
Il connaît aussi ce silence-là.
— Je veux l’échographe, dit-elle.
Kenji part le chercher.
Marc tourne la tête vers elle.
— Sarah.
— Ne bouge pas.
— Je flotte.
— Alors flotte sans bouger.
Il ferme la bouche.
L’appareil d’échographie portable ressemble davantage à un ordinateur renforcé qu’aux énormes machines d’un hôpital terrestre. Les astronautes utilisent depuis longtemps les ultrasons en orbite : une sonde posée contre le corps envoie des ondes sonores et transforme leurs échos en images des tissus et des organes.
Sarah a effectué l’examen des dizaines de fois pendant sa formation.
Jamais comme ça.
Kenji maintient Marc en position pendant qu’elle applique le gel sur la sonde.
— Froid, dit Marc.
— Excellent signe.
— Pourquoi ?
— Tu te plains encore.
Elle pose la sonde sous ses côtes.
L’écran affiche une image grise, mouvante, difficile à lire pour un œil non entraîné.
Sarah ne dit rien.
Elle change l’angle.
Recommence.
Puis déplace la sonde.
Kenji observe son visage plutôt que l’écran.
— Sarah ?
— Attends.
Marc a cessé de plaisanter.
Elle revient au premier endroit.
La zone sombre est toujours là.
Du liquide.
À cet endroit, après un traumatisme pareil, il n’y a pas trente explications rassurantes.
Sarah passe à une autre zone abdominale.
Encore du liquide.
— Houston médical, Lindqvist.
La réponse arrive immédiatement.
— On vous reçoit.
— Échographie positive. Liquide libre abdominal. Deux zones. Je répète maintenant.
Marc fixe Sarah.
— Du sang ?
Elle continue son examen.
— Probablement.
Le mot reste entre eux.
Dans Columbus, rien n’a changé. Les ventilateurs continuent à pousser l’air. Les voyants restent allumés. La Terre poursuit sa course derrière les hublots.
Et pourtant l’accident recommence.
Cette fois à l’intérieur du corps de Marc.
Sarah répète l’examen.
Même résultat.
Elle donne les valeurs à Houston.
Le médecin de vol demande une nouvelle mesure de pression.
Sarah la prend.
Plus basse.
Pas catastrophique.
Pas encore.
— Marc, tu as des vertiges ?
— Non.
— Maintenant ?
— Non.
— Difficulté à respirer ?
— Non.
— Douleur ?
Il ne répond pas tout de suite.
— Six.
Kenji ne corrige pas.
— Sarah, dit Houston, on commence l’évaluation de retour médical.
— Faites-le.
Le médecin de vol poursuit :
— Dragon peut être préparé.
Dragon est la capsule de SpaceX qui a amené Marc, Sarah et deux autres membres d’équipage jusqu’à la Station. Amarrée à quelques modules de là, elle sert également de véhicule de secours. En cas de problème grave, leur équipage peut quitter l’ISS et revenir sur Terre.
Mais quitter n’est pas arriver.
Sarah connaît chaque étape qui sépare Marc d’un véritable bloc opératoire.
Il faut préparer quatre astronautes au départ. Installer Marc dans son siège. Fermer les écoutilles. Vérifier l’étanchéité. Désamarrer. Modifier l’orbite. Orienter la capsule. Allumer les moteurs pour quitter définitivement l’orbite. Traverser l’atmosphère. Ouvrir les parachutes. Amerrir. Attendre les équipes de récupération. Ouvrir enfin la capsule.
Puis seulement commencer le transport vers un hôpital.
— Temps minimal jusqu’à prise en charge chirurgicale terrestre ? demande Sarah.
Houston ne répond pas tout de suite.
Plusieurs équipes calculent déjà.
L’assistant de bord intervient.
— Je peux produire une estimation selon les fenêtres orbitales actuellement disponibles.
Sarah regarde Kenji.
— Fais-le.
Quelques secondes.
La réponse arrive.
Sarah écoute.
Marc aussi.
Quand l’assistant termine, Marc ferme les yeux.
— C’est long.
Sarah reprend sa pression.
Encore plus basse.
— Houston, donnez-moi votre meilleure fenêtre réaliste. Pas théorique.
La réponse arrive.
Elle est meilleure que la première.
Pas assez.
Sarah regarde l’écran de l’échographe.
Puis Marc.
Puis les chiffres.
— Il n’a pas ce temps-là.
Le médecin de vol répond immédiatement.
— Sarah, on ne sait pas encore à quelle vitesse il saigne.
— Sa pression descend.
— Lentement.
— Pour l’instant.
— On peut soutenir la pression, préparer le retour et réévaluer pendant le transfert.
Sarah regarde Marc.
Il écoute tout.
Elle ne demande pas qu’on coupe la liaison.
— Et si ça accélère pendant la rentrée ?
Silence.
— On le stabilise avant le départ.
— Comment ?
Cette fois, Houston ne répond pas immédiatement.
Marc entrouvre les yeux.
— Vous pourriez faire semblant que je ne suis pas là.
Sarah le regarde.
— Non.
— J’ai essayé.
Elle reprend l’échographe.
Le liquide n’a pas disparu.
Elle en voit peut-être davantage.
Peut-être.
Dans un hôpital, Marc serait déjà entouré d’une équipe, d’analyses de laboratoire, de sang pour transfusion, d’un scanner capable de montrer précisément l’organe blessé. Un chirurgien disposerait d’une salle conçue autour de lui.
Ici, ils ont une sonde à ultrasons, des médicaments, des réserves médicales limitées et une capsule qui peut les ramener chez eux.
Et, à quelques modules de distance, un équipement que personne n’a jamais utilisé pour ça.
Sarah lève les yeux.
Kenji comprend avant qu’elle parle.
— Non, dit Houston.
Sarah n’avait encore rien dit.
— Alors vous y avez pensé aussi.
— Le caisson n’est pas certifié pour une chirurgie abdominale majeure.
— Je ne propose pas une chirurgie majeure.
— Sarah—
— Je propose de contrôler le saignement assez longtemps pour qu’il survive au retour.
Marc tourne légèrement la tête vers elle.
— Le caisson ?
Sarah acquiesce.
Il connaît l’appareil. Tout l’équipage le connaît. Ils ont participé aux essais, certains comme opérateurs, d’autres comme faux patients. Marc avait lui-même aidé à intégrer une partie de son alimentation électrique et de ses capteurs lorsqu’il avait été installé à bord.
Jusqu’à aujourd’hui, personne n’y avait placé un patient réellement en danger.
— Vous avez testé l’aspiration ce matin, dit Marc.
Sarah le regarde.
— Comment tu sais ça ?
— Tout le monde sait quand tu testes l’aspiration. Ça fait vibrer la cloison.
Même maintenant.
Une plaisanterie.
Sarah connaît ce réflexe.
Marc plaisante quand il a peur.
Houston reprend.
— Le confinement a été conçu pour des interventions limitées. Pas pour ouvrir un abdomen traumatisé.
— Je sais.
— On n’a pas d’imagerie suffisante pour savoir exactement ce que tu vas trouver.
— Je sais.
— Tu peux transformer un saignement partiellement contenu en hémorragie incontrôlable.
— Je sais.
— Et si tu commences, ton retour sera retardé.
Sarah regarde les chiffres.
— Si je ne commence pas, il n’y aura peut-être personne à ramener.
Personne ne répond pendant deux secondes.
C’est Kenji qui rompt le silence.
— De quoi as-tu besoin ?
Sarah tourne vers lui un regard bref.
— Du caisson prêt. Aspiration complète. Surveillance médicale complète. Réserve électrique sécurisée. Refroidissement maximal autorisé.
— Le système n’est pas configuré pour tout ça en même temps.
— Combien de temps ?
Kenji regarde sa tablette.
Avant qu’il réponde, la voix de l’assistant arrive.
— Une configuration temporaire est possible avec délestage de deux charges scientifiques non prioritaires et transfert d’une partie du traitement des données vers le réseau secondaire.
Kenji lève les yeux.
— Montre.
Un schéma apparaît sur son écran.
Sarah ne le regarde déjà plus.
Elle revient à Marc.
— Je vais t’expliquer.
— Je préférerais que tu ne le fasses pas.
— Tant pis.
Elle s’accroche à une poignée près de lui.
— Tu saignes dans l’abdomen. Je ne peux pas dire encore exactement d’où. Pour le moment, ton corps compense. Ça peut durer. Ça peut aussi s’arrêter très vite.
Marc ne la quitte pas des yeux.
— Et le retour est trop long.
— Oui.
— Alors tu veux me mettre dans ta boîte.
— Oui.
— Tu as déjà fait ça ?
— Ce genre d’intervention ? Oui.
Il attend.
Sarah ajoute :
— Pas ici.
Marc regarde autour de lui.
— Évidemment.
Il ferme les yeux une seconde.
Quand il les rouvre, il demande :
— Si tu ne fais rien ?
Sarah pourrait lui parler de probabilités.
Elle pourrait employer des mots prudents.
Elle choisit autre chose.
— Je pense que tu peux mourir avant qu’on arrive.
Marc avale difficilement.
Puis :
— Et si tu le fais ?
— Tu peux mourir pendant.
Il hoche très légèrement la tête.
Voilà leur contrat.
Pas de promesse.
Pas de consolation obligatoire.
La vérité.
— D’accord.
Sarah pose une main sur son avant-bras.
Une seconde seulement.
Puis elle repart travailler.
Le contrôle de mission à Houston n’a toujours pas donné son autorisation définitive lorsqu’ils commencent à préparer le matériel.
Personne ne perd de temps.
Sarah rassemble les instruments dont elle pourrait avoir besoin et écarte ceux qu’elle ne pourra pas utiliser. Dans une urgence, chaque objet inutile devient un obstacle supplémentaire.
Kenji rejoint le caisson.
Il ouvre le panneau de service.
L’assistant projette la configuration proposée sur sa tablette.
— Tu veux couper quoi ? demande Kenji.
— Deux expériences à faible priorité peuvent être mises en sommeil sans perte de données, répond l’assistant. Une troisième peut fonctionner en puissance réduite.
— Et le refroidissement ?
— Capacité suffisante pour la durée estimée de l’intervention.
— Estimée par qui ?
— Par moi.
Kenji agrandit le schéma.
— Hypothèse de durée ?
La valeur apparaît.
— Et si Sarah dépasse ?
— Une seconde configuration est disponible.
— Montre-la.
Elle apparaît immédiatement.
Kenji la parcourt.
Rien d’absurde.
Rien d’interdit.
Seulement une utilisation de la Station plus agressive que lors d’un exercice.
— Houston, Satō. Je confirme que la première configuration est techniquement réalisable. Je veux votre validation pour les délestages.
— Reçu.
Sarah flotte derrière lui avec une trousse fixée à la taille.
— Kenji.
— Deux minutes.
— Tu en as une.
Il acquiesce.
Au centre de contrôle, sur Terre, des dizaines de spécialistes évaluent maintenant un problème qu’aucune simulation n’avait jamais placé exactement sous cette forme.
Le médecin de vol revient enfin.
— Sarah.
— Oui.
— Nous appuyons une intervention de contrôle temporaire sous protocole exceptionnel. Objectif limité : stabilisation pour retour terrestre. Si les paramètres sortent des critères convenus, tu arrêtes.
Sarah ferme les yeux une fraction de seconde.
Pas de soulagement.
Simple transition.
— Reçu.
— Le retour Dragon est préparé en parallèle.
— Reçu.
— Sarah.
Elle attend.
— On n’a jamais fait ça.
— Je sais.
Cette fois, elle coupe la liaison.
Pas par insolence.
Parce qu’elle n’a plus besoin d’entendre cette phrase.
Déplacer Marc sur quelques mètres prend plus de temps que prévu.
Ils le fixent dans une civière légère conçue pour immobiliser un blessé en apesanteur.
En apesanteur, ils n’ont pas à soulever son poids.
Mais sa masse, elle, n’a pas disparu.
Lorsqu’ils mettent son corps en mouvement, quelqu’un doit ensuite arrêter ce mouvement. Toute poussée trop forte peut le faire dériver, heurter une paroi ou tirer sur une perfusion ou un tuyau d’oxygène.
Kenji guide la civière.
Un autre membre d’équipage protège les perfusions et les tuyaux.
Sarah reste près de la tête de Marc.
— Lentement.
Ils franchissent l’écoutille de Columbus et s’engagent dans le module voisin.
Marc serre les dents.
— Ça va ?
— Oui.
Sarah voit sa pression chuter.
— Stop.
Tout le monde s’immobilise.
Marc ferme les yeux.
Une alarme douce retentit sur le moniteur.
— Marc.
— Je suis là.
— Regarde-moi.
Ses yeux s’ouvrent.
— J’avais prévu d’aller ailleurs.
— Moi aussi.
— Ça me rassure.
Sarah attend.
La pression remonte légèrement.
— On reprend. Deux fois plus lentement.
Ils avancent.
L’intérieur de la Station est fait de passages que l’équipage franchit habituellement sans y penser. Avec une civière, des perfusions, des tuyaux, un moniteur et un homme qui saigne à l’intérieur, chaque ouverture devient trop petite.
À un passage, un tuyau accroche une poignée.
Kenji arrête immédiatement la civière.
Sarah libère le tuyau.
Ils repartent.
Marc ne parle plus.
C’est ce qui l’inquiète le plus.
Lorsqu’ils atteignent enfin le caisson, le mannequin utilisé par Sarah moins d’une heure auparavant flotte attaché contre la paroi.
Kenji le détache et le pousse vers un sac de rangement.
Le faux patient cède sa place au vrai.
Sarah regarde l’enceinte transparente.
Ce matin encore, elle trouvait son système d’aspiration trop lent de quatre dixièmes de seconde.
Maintenant elle va lui demander de contenir le sang d’un homme.
— Prêt, dit Kenji.
L’assistant confirme :
— Alimentation médicale sécurisée. Aspiration disponible. Surveillance active. Confinement prêt à être fermé.
Ils font glisser Marc à l’intérieur.
À mi-chemin, son visage se contracte.
Le moniteur sonne.
— Stop.
Encore.
Sarah pose deux doigts contre son cou.
Trop rapide.
— Marc ?
Il répond sans ouvrir les yeux.
— Présent.
— On termine le mouvement.
— J’avais deviné.
Ils le positionnent.
Fixations.
Capteurs.
Oxygène.
Sarah vérifie chaque connexion elle-même.
Kenji lui montre le tableau de puissance.
— Tu as ce que tu voulais.
— Pour combien de temps ?
— Assez.
— Ce n’est pas une durée.
— Quatre-vingt-dix minutes sans autre délestage. Après, je peux en trouver.
Elle acquiesce.
À l’intérieur du caisson, Marc tourne légèrement la tête vers elle.
Sarah passe ses mains dans les deux manchons souples intégrés à la paroi transparente. Ses gants apparaissent de l’autre côté, près du corps de Marc.
Ce matin, ils entouraient un mannequin.
Marc les regarde.
— Sarah.
— Oui.
Il hésite.
Pour la première fois depuis l’impact, il n’a aucune plaisanterie prête.
— Dis-moi si ça tourne mal.
Sarah soutient son regard.
— Oui.
Il acquiesce.
Elle ferme l’enceinte.
Le verrou s’engage.
Autour d’eux, la Station continue de voler à près de quatre cents kilomètres au-dessus de la Terre.
Houston écoute.
Kenji surveille les systèmes.
L’intelligence artificielle annonce calmement :
— Configuration médicale prête.
Sarah inspire.
Puis elle regarde Marc.
— On commence.
FIN DE L’ÉPISODE 1


