PRÉCÉDEMMENT
À bord de l’ISS, un bâti technique de plusieurs centaines de kilos a pivoté plus loin que prévu et comprimé Marc Chen-Lemaire contre la structure. D’abord conscient, Marc commence pourtant à perdre de la pression. L’échographie de Sarah Lindqvist révèle du sang dans son abdomen. Un retour immédiat vers la Terre prendrait trop de temps. Sarah n’a plus qu’une option : utiliser le caisson médical expérimental de la Station pour tenter de contrôler l’hémorragie et rendre Marc transportable.
• • •
— On commence.
Sarah Lindqvist garde les yeux sur Marc.
À travers la paroi transparente du caisson, son visage paraît déjà plus loin.
Pas à cause de la distance.
À cause de tout ce qu’elle vient d’interposer entre eux : capteurs, oxygène, sangles d’immobilisation, manchons étanches, aspiration, écrans.
Et maintenant les médicaments.
— Marc, je vais t’endormir.
— J’espérais que tu allais dire ça.
Sa voix manque de force.
Sarah vérifie une dernière fois la pression affichée devant elle.
Plus basse.
— Assistant, dernière série complète.
La voix calme énumère les chiffres.
Pression.
Pouls.
Oxygène.
Respiration.
Température.
Sarah les écoute sans quitter Marc des yeux.
— Tendance à dix minutes.
— La pression devrait continuer de baisser. Probabilité : soixante-dix-huit pour cent.
— Merci.
Marc sourit faiblement.
— Tu viens de lui apprendre les bonnes manières.
— Ferme les yeux.
— Ça, c’est une prescription ?
— Oui.
— Alors je coopère.
Sarah injecte le médicament.
Marc la regarde encore quelques secondes.
Puis ses paupières se ferment.
Le moniteur continue de parler pour lui.
• • •
Kenji Satō flotte devant le panneau technique ouvert du caisson.
Sur sa tablette, le plan électrique de la Station ressemble à une carte de métro dessinée par quelqu’un qui aurait détesté les passagers.
Des lignes.
Des dérivations.
Des charges prioritaires.
Des secours.
Des systèmes qui se remplacent les uns les autres.
L’assistant a déjà proposé une nouvelle configuration.
Kenji la relit.
Puis encore une fois.
— Tu maintiens cette recommandation ?
— Oui.
— Risque de surchauffe ?
— Dans les limites autorisées pendant soixante-trois minutes.
— Et après ?
— Il faudra mettre d’autres systèmes en veille.
— Lesquels ?
Trois expériences scientifiques apparaissent sur son écran.
Kenji en reconnaît deux.
Des mois de travail.
Des années, probablement, si l’on compte tout ce qui a précédé leur arrivée à bord.
Il les met en sommeil, libérant de l’électricité et une partie de la capacité de refroidissement pour le caisson.
Les voyants correspondants changent de couleur.
— Mise en veille confirmée, dit l’assistant.
Kenji observe la puissance transférée vers le caisson.
Elle monte.
— Refroidissement ?
— Stable.
— Aspiration ?
— Stable.
— Surveillance médicale ?
— Stable.
— Dragon ?
— Préparation en cours.
Tout est stable.
C’est exactement ce qu’il veut entendre.
• • •
Sarah n’a pas de bloc opératoire.
Elle a un caisson expérimental, deux bras enfermés dans des manchons, un champ médical restreint et un homme qui saigne quelque part dans l’abdomen.
Elle commence par refaire l’échographie.
Même résultat.
Peut-être pire.
Le médecin de vol à Houston regarde les mêmes images.
— Je confirme la présence de liquide libre.
— Je sais.
— Sarah—
— Je sais.
Elle ne le dit pas sèchement.
Elle le dit parce que chaque seconde passée à répéter une évidence est une seconde pendant laquelle Marc continue de saigner.
Le caisson comporte une seconde enceinte plus petite qui vient se fixer contre l’abdomen du patient.
Une sorte de coupole transparente.
Elle sert à créer autour de la zone d’intervention un espace encore plus fermé que le reste du caisson.
Sarah la met en place.
Les joints se verrouillent.
— Étanchéité ?
— Conforme, répond l’assistant.
— Aspiration locale.
Un léger bourdonnement monte.
Sarah vérifie le système.
Dans un hôpital terrestre, la gravité emmène naturellement les liquides vers le bas.
Ici, rien ne va nulle part tout seul.
Il faut aspirer ce qui pourrait flotter.
Capturer ce qui pourrait s’échapper.
Maintenir chaque instrument.
Retenir chaque compresse.
Même les mains de Sarah doivent être ancrées.
Elle fixe ses avant-bras dans les manchons.
— Houston, je commence l’accès.
— Reçu.
Le ton du médecin de vol change.
Plus lent.
Plus précis.
— Rappel : objectif de contrôle temporaire. Pas de réparation définitive.
— Reçu.
Contrôle temporaire.
Sur Terre, les chirurgiens parlent parfois de damage control, littéralement « contrôle des dégâts ».
Quand un patient est trop instable pour supporter une longue opération, on ne cherche pas à tout réparer.
On cherche à empêcher qu’il meure maintenant.
On arrête ou on ralentit le saignement.
On gagne du temps.
On remet le reste à plus tard.
Sarah fait une petite ouverture contrôlée.
L’aspiration réagit aussitôt.
Une bulle sombre apparaît.
Elle ne tombe pas.
Elle se déforme.
S’allonge.
Puis disparaît dans le tube.
Sarah retient son souffle.
— Aspiration.
— Dans la norme.
Elle poursuit.
Une seconde bulle.
Plus grande.
L’aspiration la capture également.
Puis une troisième.
Le débit augmente.
Houston le voit.
— Sarah.
— Je sais.
Elle n’a toujours pas trouvé exactement la source.
Mais elle sait maintenant une chose.
Marc saigne encore.
• • •
Dans un autre module, la commandante de Dragon flotte à moitié engagée dans l’écoutille de la capsule.
Le quatrième membre de l’équipage est déjà à l’intérieur.
Ils préparent le véhicule pour un départ anticipé.
Normalement, chaque objet possède sa place exacte.
Chaque sachet.
Chaque câble.
Chaque tablette.
Chaque combinaison.
Aujourd’hui, il faut en plus créer un espace pour Marc.
Le siège est conçu pour un astronaute capable de s’y installer.
Pas pour un homme fraîchement opéré.
— Houston, Dragon. On retire le rangement inférieur autour du siège de Marc.
— Approuvé.
— On aura besoin de davantage de jeu pour les perfusions.
— Reçu.
— Et je veux une alimentation médicale sur batterie indépendante pendant le désamarrage, quand Dragon se séparera de la Station.
Quelques secondes.
— Possible.
La commandante regarde autour d’elle.
— Possible comment ?
Une nouvelle voix intervient.
L’assistant de bord de l’ISS.
— Une batterie médicale portable est rangée avec le matériel de secours du caisson. Elle peut alimenter la surveillance des constantes, l’oxygène et deux pompes pendant le transfert et la première phase du départ.
La commandante ne répond pas tout de suite.
— Autonomie ?
La valeur apparaît sur son écran.
— Suffisant, dit-elle.
Houston :
— Nous validons.
Le quatrième membre d’équipage quitte Dragon pour aller la récupérer. La commandante, elle, continue de dégager le siège de Marc.
• • •
Dans le caisson, Sarah atteint enfin ce qu’elle cherchait.
Pas une image parfaite.
Pas un organe présenté comme dans un atlas médical.
Une zone.
Une origine probable.
Suffisante.
Elle observe.
Attend une seconde.
Voit le sang revenir.
— Houston.
— On voit.
— Je vais comprimer.
— Reçu.
Sarah introduit une compresse spéciale imprégnée d’un produit qui favorise rapidement la coagulation.
Elle la place.
Appuie.
Attend.
La pression de Marc continue à descendre.
— Ça ne suffit pas.
Le médecin de vol répond :
— Attends encore.
— Je n’ai pas encore vu un saignement attendre parce qu’on lui demandait gentiment.
Elle ajoute une seconde compresse.
Puis une troisième.
Elle exerce une pression.
Dans les manchons, ses gestes sont plus lents qu’ils ne le seraient sur Terre.
Elle ne sent pas exactement la même résistance.
Le plastique.
Les joints.
Les gants.
Tout lui vole une petite part de précision.
Son propre corps flotte derrière elle.
Ses pieds sont retenus.
Ses hanches touchent une barre d’appui.
Elle ne peut pas se pencher.
Elle doit amener le patient vers ses mains plutôt que ses mains vers le patient.
— Pression ? demande-t-elle.
L’assistant donne la valeur.
Plus basse.
— Encore.
Nouvelle mesure.
Presque identique.
— Tendance.
— Stabilisation possible.
Sarah serre les dents.
— Possible n’est pas une tendance.
— Baisse ralentie.
Voilà.
Elle garde la pression.
Une minute.
Deux.
Personne ne parle.
Marc dort.
Les ventilateurs de la Station continuent leur travail.
Quelque part derrière Sarah, Kenji respire.
Quelque part à Houston, des dizaines de personnes respirent également.
Sarah regarde le moniteur.
La pression cesse de descendre.
Puis remonte à peine.
Un chiffre.
Un seul.
Mais dans le caisson, c’est presque un événement.
— Encore une minute, dit-elle.
Houston ne répond pas.
Il n’y a rien à ajouter.
• • •
Une alarme retentit.
Pas médicale.
Kenji tourne immédiatement la tête.
— Quoi ?
Son écran affiche une hausse de température dans le circuit qui refroidit le caisson.
— Assistant.
— Le circuit de refroidissement chauffe plus que prévu.
Kenji ouvre le détail.
— De combien ?
La valeur s’affiche.
— Cause ?
— Fonctionnement simultané de l’aspiration maximale, du système de surveillance et du traitement d’images médicales.
— Tu avais prévu les trois.
— Oui.
Kenji relève les yeux.
— Alors pourquoi ça chauffe plus ?
Une pause.
Très courte.
— Le débit réel de l’aspiration dépasse l’hypothèse initiale.
Kenji regarde vers Sarah.
Il comprend.
Plus de sang.
Plus d’aspiration.
Plus de chaleur produite.
— Combien de temps avant limite ?
— Onze minutes.
Sarah l’entend.
— J’en ai besoin de vingt.
Kenji revient à son écran.
— Donne-moi vingt.
— Il faut mettre d’autres systèmes en veille.
— Lesquels ?
D’autres systèmes apparaissent.
Cette fois, ce ne sont plus seulement des expériences.
Un serveur de traitement scientifique.
Une partie du stockage temporaire.
Un système vidéo non essentiel.
Kenji fait défiler.
— Si je coupe ce serveur, qu’est-ce qu’on perd ?
— Aucun contrôle critique. Certaines données expérimentales seront enregistrées localement et transférées ultérieurement.
— Et le stockage ?
— Une copie de secours est disponible ailleurs.
— Le réseau vidéo ?
— Une seule vue externe sera indisponible.
Kenji regarde Sarah.
— Fais-le, dit-elle.
— Je demandais pas ton avis.
— Tu l’avais quand même.
Il sélectionne les trois charges.
— Houston ?
La réponse arrive presque immédiatement.
— Autorisé.
Kenji exécute.
Les températures commencent à ralentir.
— Ça nous donne combien ?
— Vingt-sept minutes.
Kenji hoche la tête.
— Voilà.
L’assistant ajoute :
— Une optimisation supplémentaire permettrait trente-six minutes.
— Laquelle ?
Une nouvelle proposition apparaît.
Cette fois, l’assistant propose de réunir temporairement des données jusque-là consultées séparément : système médical, refroidissement, préparation de Dragon et plusieurs bases de données.
Kenji fronce les sourcils.
— Pourquoi tu as besoin de tout ça ?
— Pour anticiper en même temps l’état de Marc Chen-Lemaire, la consommation du caisson et le meilleur créneau de retour de Dragon.
La logique est impeccable.
Kenji l’examine.
— Accès en lecture seulement ?
— Oui.
— Écriture ?
— Uniquement sur les horaires et réglages temporaires déjà autorisés.
Houston intervient.
— Satō, nous recommandons cette mise en commun.
Kenji regarde encore le schéma.
Puis Sarah.
Puis Marc.
— D’accord.
Il valide.
Sur l’écran, plusieurs réseaux jusque-là séparés apparaissent désormais dans une seule vue.
L’assistant dit simplement :
— Mise en commun temporaire active.
Et Kenji retourne au refroidissement.
• • •
Sarah retire lentement la pression.
Attend.
Rien.
Une seconde.
Deux.
Puis un mince filet revient.
Moins important.
Elle remet la compresse.
— Ce sera ça.
Houston :
— Tu penses que ça tiendra ?
— Je pense qu’il mourra moins vite.
Silence.
Sarah ferme les yeux une seconde.
— Désolée.
— Non. Continue.
Elle complète le contrôle temporaire.
Pas une réparation.
Pas une victoire.
Un barrage construit à la hâte.
Elle vérifie la zone.
Aspiration.
Stabilité.
Pression.
Pouls.
— Assistant, tendance à quinze minutes.
La réponse arrive immédiatement.
— Sous maintien des paramètres actuels : pression artérielle probablement stable ou légèrement croissante.
— Probabilité ?
— Soixante et onze pour cent.
Sarah regarde Marc.
— On prend.
Houston :
— D’accord. On prépare la fermeture.
Le mot fermeture paraît presque obscène.
Comme si l’intervention pouvait être considérée terminée.
Elle ne l’est pas.
Il faut seulement arrêter.
Parce que chaque minute supplémentaire dans le caisson retarde le retour.
Sarah referme ce qu’elle a ouvert.
Pas comme elle le ferait pour un patient qui resterait sous surveillance dans un hôpital.
Juste assez pour permettre le transport.
Juste assez pour gagner encore quelques heures.
• • •
Marc ouvre les yeux vingt minutes plus tard.
Il ne comprend pas immédiatement où il se trouve.
Le plafond est trop proche.
Puis il voit Sarah à travers la paroi.
— Salut.
Sa voix est rauque.
Sarah vérifie ses pupilles.
— Tu sais où tu es ?
— Dans ta boîte.
— Très drôle.
— Alors ça va mieux.
— Non.
Il la regarde.
— Ah.
Elle n’a pas changé.
Toujours cette vérité.
Marc laisse passer quelques secondes.
— Tu as trouvé ?
— Oui.
— Réparé ?
— Non.
— Donc tu as gagné du temps.
Sarah acquiesce.
— Combien ?
— Assez pour essayer de rentrer.
Il ferme les yeux.
— J’aurais préféré un chiffre.
— Moi aussi.
Une voix arrive par le haut-parleur.
— Marc.
La commandante de Dragon.
Il ouvre les yeux.
— Oui ?
— On prépare ton siège.
— Vous avez pensé aux cacahuètes ?
— Je les ai jetées pour faire de la place.
— Là, ça devient sérieux.
La commandante rit.
Une seule fois.
Puis :
— On vient te chercher dès que Sarah nous donne le feu vert.
Marc regarde Sarah.
— Tu me le donnes ?
— Pas encore.
Il ferme de nouveau les yeux.
— Je savais que t’étais difficile.
• • •
Le problème suivant apparaît lorsque Sarah essaie de réduire l’assistance du caisson.
La pression redescend.
Pas beaucoup.
Assez.
— Non.
Elle rétablit les réglages.
La pression remonte.
Kenji regarde l’écran.
— Il dépend encore du système.
— Oui.
— Alors comment on le sort ?
Sarah ne répond pas.
Parce que c’est maintenant la seule question qui compte.
Le caisson peut maintenir Marc.
Dragon peut le ramener.
Entre les deux se trouvent plusieurs dizaines de mètres d’ISS, des écoutilles, des passages étroits et un transfert vers un siège qui n’a jamais été conçu pour accueillir un homme dans cet état.
Houston demande :
— Peut-on reproduire les fonctions essentielles du caisson en transport ?
Sarah passe en revue les données.
— Oxygène, oui. Surveillance des constantes, oui. Médicaments, oui. Aspiration minimale, peut-être.
— Compression ?
Elle regarde le dispositif qui maintient les compresses en place.
— C’est le problème.
Kenji s’approche.
— On peut le transférer avec le support abdominal.
Sarah le regarde.
— Le support n’est pas prévu pour sortir du caisson.
— Je n’ai pas dit prévu.
Il examine les fixations.
— J’ai dit possible.
Marc, les yeux fermés :
— C’est exactement le genre de phrase que je ne veux pas entendre.
Kenji ne sourit pas.
— Tu veux rester ici ?
Marc ouvre un œil.
— Continue.
Kenji se rapproche du caisson.
Le support médical est fixé sur des rails.
Il peut être retiré pour maintenance.
Pas avec un patient.
Mais les attaches existent.
Kenji observe.
— Si on détache ici, ici et là, on peut sortir tout le support avec lui.
Sarah regarde les trois points.
— Ça va bouger.
— Moins que si on le déplace séparément.
— Et après ?
— On fixe le support sur la civière.
— Avec quoi ?
Kenji regarde autour de lui.
Puis sa tablette.
Avant même qu’il parle, l’assistant intervient.
— Deux sangles de transfert disponibles dans le module Harmony sont compatibles avec les points d’ancrage du support.
Kenji lève les yeux.
— Tu es sûr ?
— Oui.
— Charge maximale ?
La valeur apparaît.
Largement suffisante.
Sarah regarde Kenji.
— Va les chercher.
Il part.
Marc soupire.
— J’ai l’impression qu’on déménage un piano.
Sarah vérifie sa pression.
— Le piano parle trop.
• • •
Pendant les vingt minutes suivantes, toute la Station travaille autour de Marc.
Les trois astronautes qui resteront à bord préparent les passages.
Ils retirent des sacs de rangement.
Fixent des câbles contre les parois.
Dégagent les poignées susceptibles d’accrocher une perfusion.
La commandante de Dragon transforme la capsule en véhicule médical improvisé.
Houston révise le plan de départ.
L’assistant met à jour les listes de vérification au fur et à mesure.
Chaque tâche en déclenche une autre.
Chaque solution crée un nouveau besoin.
Batterie médicale.
Oxygène.
Pompes à médicaments.
Capteurs.
Fixations.
Accès au siège.
Protection abdominale.
Sarah regarde la liste s’allonger.
— On emporte trop de choses.
La commandante répond depuis Dragon :
— Dis-moi ce que je peux jeter.
Sarah examine.
— Rien.
— Mauvaise réponse.
— Je sais.
L’assistant intervient.
— Je peux classer le matériel par importance médicale.
Sarah ferme les yeux.
— Fais-le.
La liste se réorganise.
Rouge.
Orange.
Jaune.
Vert.
Sarah retire deux éléments.
Puis un troisième.
— Ça part.
— Reçu.
La commandante les enlève de Dragon.
Sarah regarde encore la liste.
L’IA vient de lui faire gagner trois minutes.
Peut-être davantage.
— Merci, dit-elle.
La voix répond :
— De rien.
Sarah lève les yeux.
Puis se remet au travail.
• • •
Kenji revient avec les sangles.
Ils les fixent au support.
Il teste chaque boucle.
Deux fois.
Marc le regarde.
— Trois boulons ?
Kenji s’arrête.
Le regarde.
— Trois sangles.
— J’en vois deux.
Kenji vérifie.
Marc sourit faiblement.
— Enfin.
Une seconde.
Puis Kenji comprend.
— Il y en a deux.
— Je sais.
Kenji secoue la tête.
— Tu es insupportable.
— Très bon signe, dit Sarah.
Cette fois, elle sourit.
À peine.
• • •
Le transfert commence.
Sarah réduit progressivement les fonctions du caisson.
Surveillance des constantes sur batterie.
Oxygène portable.
Pompes autonomes.
Aspiration minimale.
Compression maintenue par le support.
Chaque système passe de la Station à l’équipement mobile.
Un par un.
Sarah annonce :
— Surveillance autonome.
Kenji :
— Confirmé.
— Oxygène.
— Confirmé.
— Médicaments.
— Confirmé.
— Aspiration.
Une seconde.
Deux.
— Confirmée.
Sarah regarde la pression.
Stable.
— On ouvre.
Kenji déverrouille la paroi.
Pour la première fois depuis le début de l’intervention, rien ne sépare Sarah de Marc.
L’air de la Station entre dans le caisson.
Marc tourne légèrement la tête.
— J’aimais mieux quand tu étais derrière une vitre.
— Moi aussi.
Ils commencent à sortir le support.
Cinq centimètres.
Dix.
Sarah surveille.
— Stop.
Tout s’arrête.
La pression baisse.
Elle attend.
Encore.
— Marc ?
— Oui.
— Douleur ?
— Sept.
— Tu mens.
— Huit.
— Merci.
Elle augmente légèrement un médicament.
Attend.
La pression remonte.
— On continue.
Le support glisse.
Kenji le guide.
Marc ne semble presque rien peser, mais sa masse est toujours là : son corps résiste à chaque changement de mouvement.
Il faut pousser.
Puis arrêter.
Tourner.
Puis arrêter.
Ne jamais laisser le corps prendre sa propre trajectoire.
Ils atteignent la civière.
Fixation.
Première sangle.
Deuxième.
Kenji tire.
Vérifie.
Tire encore.
— Fixé.
Sarah examine Marc.
— On va bouger.
— Je croyais que c’était déjà le cas.
— Beaucoup plus.
Il ferme les yeux.
— Quelle excellente nouvelle.
• • •
Les passages ont été dégagés.
Pourtant, dès le premier module, une pompe accroche presque une poignée.
— Stop !
Kenji bloque la civière.
La pompe oscille au bout de sa sangle.
Sarah la rattrape.
Le tube relié au bras de Marc s’est tendu.
Pas arraché.
Presque.
Sarah le replace.
— Encore cinq centimètres et on perdait la perfusion.
Kenji regarde la poignée.
— On l’enlève.
— Quoi ?
— La poignée.
— Kenji—
Il sort un outil.
— Elle est démontable.
Trois gestes.
La poignée disparaît.
Il la fixe contre la paroi.
— Maintenant elle n’accroche plus rien.
Sarah hoche la tête.
— On repart.
Le trajet ressemble désormais moins à une évacuation qu’à une opération continue.
Chaque passage doit être négocié.
Chaque angle.
Chaque poussée.
Chaque arrêt.
Marc parle de moins en moins.
Sarah lui demande régulièrement son nom.
La date.
L’endroit.
— Marc ?
— Oui.
— Où sommes-nous ?
— Je commence à trouver la question insultante.
— Où ?
— Station spatiale internationale.
— Année ?
Il ouvre les yeux.
— 2030.
— Nom ?
— Si tu me demandes le tien, je refuse.
Sarah regarde le moniteur.
Toujours là.
Toujours avec elle.
• • •
Ils atteignent Harmony, le module qui relie plusieurs parties de la Station et où Dragon est amarré.
La capsule attend de l’autre côté de l’écoutille.
Petite.
Noire.
Encombrée.
La commandante apparaît dans l’ouverture.
Elle regarde Marc.
Puis l’équipement autour de lui.
— Ça ne passera pas comme ça.
Personne ne parle.
Kenji mesure du regard.
Sarah regarde l’ouverture.
Puis le support.
Ils avaient vérifié.
Évidemment.
Mais pas avec le dispositif supplémentaire qui maintient maintenant la compression abdominale.
Kenji approche.
— Il manque combien ?
La commandante montre.
Quelques centimètres.
Seulement quelques centimètres.
Assez pour bloquer tout le transfert.
Marc ouvre les yeux.
— Je peux rentrer le ventre.
Personne ne rit.
— Désolé, dit-il.
Kenji examine le support.
Une pièce latérale dépasse.
— Ça sert à quoi ?
Sarah regarde.
— Fixation secondaire.
— Nécessaire maintenant ?
— Pas si les deux principales tiennent.
Kenji prend son outil.
Sarah l’arrête.
— Attends.
Elle vérifie les deux fixations principales.
Une fois.
Deux fois.
— Fais-le.
Kenji dévisse la pièce.
La retire.
Ils avancent.
Le support entre.
À quelques millimètres près.
• • •
Installer Marc dans Dragon prend encore quinze minutes.
La commandante a retiré tout ce qui pouvait gêner.
Le siège est incliné.
La batterie médicale de secours, récupérée près du caisson, est maintenant fixée à portée.
L’oxygène aussi.
Sarah doit choisir où passent les tuyaux pour qu’aucun ne se retrouve coincé lorsque l’équipage sera attaché.
La capsule est conçue pour quatre personnes.
Pas pour quatre personnes dont l’une exige, à elle seule, une petite unité de soins intensifs improvisée.
Sarah finit par trouver un trajet.
Kenji maintient le support pendant qu’elle fixe Marc.
— Pression ?
L’assistant répond depuis la Station.
Valeur stable.
— Dragon, confirme la surveillance locale.
La commandante regarde son écran.
— Confirmé.
Sarah débranche le premier câble relié au système de l’ISS.
Dragon prend le relais.
Puis le second.
Puis le troisième.
Chaque fois :
une seconde de vide.
Puis une nouvelle valeur apparaît.
Enfin, il ne reste plus qu’une connexion.
Le câble de données du caisson.
Sarah le regarde.
L’assistant parle :
— Surveillance Dragon stable.
Kenji :
— Tu peux couper.
Sarah retire la fiche.
L’écran du caisson devient noir.
Marc appartient désormais à Dragon.
• • •
Kenji flotte dans l’écoutille.
Sarah est déjà attachée dans son siège, tournée autant que possible vers Marc.
La commandante effectue les dernières vérifications.
Le quatrième membre d’équipage confirme sa position.
Marc ouvre les yeux.
Il voit Kenji.
— Trois boulons.
Kenji secoue lentement la tête.
— Deux sangles.
— Personne n’est parfait.
Kenji pose une main sur le bord de l’écoutille.
— À bientôt.
Marc ne répond pas tout de suite.
Puis :
— Vérifie le bâti.
Kenji le regarde.
Une seconde de trop.
— Pourquoi ?
Marc ferme les yeux.
— Il n’aurait pas dû partir comme ça.
Sarah tourne la tête vers lui.
Kenji aussi.
La commandante annonce :
— Fermeture de l’écoutille dans trente secondes.
Marc ne rouvre pas les yeux.
Kenji regarde Sarah.
Elle n’a pas le temps.
Lui non plus.
— Je vérifierai.
Il recule.
L’écoutille se ferme.
Le verrou tourne.
Pour la première fois depuis l’accident, Sarah, Marc et Kenji ne respirent plus le même air.
• • •
Kenji regarde le voyant d’étanchéité passer au vert.
À l’intérieur de Dragon, la commandante annonce :
— Séparation dans deux minutes.
Sarah vérifie Marc.
Pression acceptable.
Pouls trop rapide.
Mais stable.
Stable.
Elle s’accroche à ce mot.
La voix de l’assistant arrive encore dans la capsule par la liaison avec la Station.
— Configuration médicale de retour chargée dans Dragon. Créneau de retour mis à jour. Constantes de Marc Chen-Lemaire intégrées au plan de surveillance.
Sarah regarde l’écran.
Toutes les données dont elle a besoin sont déjà là.
Ordonnées.
Prêtes.
— Merci, dit-elle.
— De rien.
À bord de l’ISS, Kenji flotte près d’un hublot.
Les crochets d’amarrage se libèrent. Dragon se détache de la Station.
Deux brèves gerbes pâles jaillissent de ses petits moteurs Draco — les propulseurs qui lui permettent de manœuvrer dans l’espace. Dragon s’écarte lentement.
Un mètre.
Deux.
Cinq.
La capsule noire recule dans le vide.
À l’intérieur, Sarah regarde la Station s’éloigner.
Marc ouvre les yeux une dernière fois.
Il aperçoit l’ISS par un hublot.
— On descend ?
Sarah tourne la tête vers lui.
— Oui.
— Ça, c’est la bonne nouvelle ?
Elle regarde ses constantes.
Puis la Terre.
— Oui. Maintenant, il faut arriver.
Dragon s’éloigne.
Derrière lui, l’ISS continue sa course autour de la planète.
Le caisson est vide.
Les expériences mises en sommeil attendent.
Les réseaux temporairement intégrés continuent encore quelques instants à échanger leurs données.
Les commandes destinées à les ramener à leur configuration normale sont lancées.
Kenji regarde disparaître Dragon.
Puis il se retourne vers l’intérieur de la Station.
Le travail l’attend.
FIN DE L’ÉPISODE 2


