À bord de l’ISS, Sarah a utilisé le caisson médical expérimental pour ralentir l’hémorragie de Marc. Pour maintenir l’intervention, Kenji et Houston ont temporairement réorganisé l’électricité, le refroidissement et plusieurs réseaux de bord. Une fois Marc stabilisé, l’équipage de Dragon l’a transféré dans la capsule. Juste avant la fermeture de l’écoutille, Marc a demandé à Kenji de vérifier le bâti : « Il n’aurait pas dû partir comme ça. » Dragon s’est séparé de la Station. Il reste maintenant à ramener Marc vivant sur Terre.
• • •
Dragon s’éloigne de la Station.
Un point blanc devant un mur noir.
À travers le hublot, l’ISS rétrécit lentement.
Marc Chen-Lemaire la regarde disparaître.
— Elle a déjà l’air loin.
Sarah Lindqvist consulte les chiffres devant elle.
— Elle l’est.
— C’était philosophique ?
— Non. Six kilomètres.
Marc ferme les yeux.
— Tant mieux.
Sarah n’aime pas le ton.
— Marc.
— Présent.
— Douleur ?
Il réfléchit.
— Sept.
— Vraiment ?
— Sept et demi, si tu veux négocier.
Elle augmente légèrement l’analgésique.
Autour d’eux, Dragon ressemble moins à un vaisseau qu’à ce qu’il est réellement : une petite capsule conçue pour ramener quatre êtres humains à travers l’atmosphère.
Tout y est proche.
Les sièges.
Les écrans.
Les jambes.
Les câbles.
Les conduites médicales improvisées.
Marc est sanglé dans son siège, incliné presque sur le dos. Le support abdominal installé autour de lui dans l’ISS maintient toujours la compression qui empêche, espèrent-ils, son hémorragie de reprendre.
Sarah est attachée à quelques dizaines de centimètres.
Assez près pour le voir.
Pas assez pour faire tout ce qu’elle voudrait.
La commandante vérifie l’écran principal.
Dragon vole seul.
L’équipage peut intervenir.
Mais pour le retour, la capsule pilote essentiellement elle-même sa trajectoire.
— Prochaine manœuvre dans onze minutes, annonce-t-elle.
Sarah regarde Marc.
— Tu m’entends ?
— Depuis le début.
— Je préfère vérifier.
— Moi, je préfère dormir.
— Pas encore.
Marc entrouvre un œil.
— Tu es une très mauvaise compagnie de voyage.
Sarah vérifie sa pression.
Elle a cessé de descendre.
Pour l’instant.
• • •
La première alerte médiatique tient en deux lignes.
URGENCE MÉDICALE À BORD DE L’ISS
UN ASTRONAUTE CANADIEN RAMENÉ D’URGENCE SUR TERRE
Pendant quelques minutes, personne n’en sait davantage.
Puis son nom apparaît.
MARC CHEN-LEMAIRE
Une photo officielle.
Combinaison bleue.
Sourire calme.
Drapeau canadien sur l’épaule.
La photographie est reprise avant même que les agences spatiales aient terminé leur deuxième communiqué.
À Montréal, elle apparaît sur les écrans d’une salle d’embarquement de l’aéroport.
À Stockholm, sur ceux d’un café.
À Tokyo, sur un téléphone posé entre deux bols de ramen.
À Houston, sur des dizaines de postes de télévision que personne n’écoute vraiment parce que les gens qui connaissent la situation travaillent déjà depuis des heures.
Les chaînes d’information remplissent les blancs.
Accident.
Traumatisme.
Intervention médicale en orbite.
Retour anticipé.
État sérieux.
État critique.
Les mots changent d’un écran à l’autre.
Une chose ne change pas.
Dragon revient.
Et Marc Chen-Lemaire est à bord.
• • •
La commandante regarde l’écran.
— Mise à feu de désorbitation dans cinq minutes.
Sarah connaît le principe.
Tout le monde à bord le connaît.
Les petits propulseurs de Dragon vont fonctionner assez longtemps pour réduire sa vitesse.
Pas énormément.
Juste assez.
En orbite, quelques centaines de kilomètres ne sont pas ce qui sépare un vaisseau de la Terre.
C’est sa vitesse.
Dragon file encore à près de vingt-huit mille kilomètres à l’heure.
Pour rentrer, il faut d’abord rater l’orbite suivante.
Délibérément.
Marc murmure :
— Là, après ça, on est engagés ?
La commandante répond :
— Après la mise à feu, oui.
Plus de Station.
Plus de deuxième essai.
Plus de « on attend une orbite ».
La Terre devient la seule destination possible.
Sarah observe Marc.
— Ça te dérange ?
— Non.
Il respire lentement.
— C’est plutôt rassurant.
• • •
À Rome, la nouvelle arrive pendant qu’une foule quitte lentement une audience publique.
Un collaborateur s’approche de Léon XIV.
Quelques mots.
Une tablette.
Une photographie.
Le pape regarde l’écran.
Puis demande qu’on attende.
Quelques minutes plus tard, avant de quitter la place, il reprend brièvement le micro.
Il ne parle ni de technologie ni de conquête spatiale.
Il demande simplement aux fidèles de garder dans leur prière l’astronaute canadien gravement blessé, la médecin qui l’accompagne et tous ceux qui travaillent à leur retour.
La phrase traverse la place Saint-Pierre.
Puis les téléphones.
Puis les réseaux.
À Montréal, quelqu’un envoie l’extrait à quelqu’un d’autre.
À Stockholm aussi.
À Houston, personne ne le voit.
Pas encore.
• • •
— Mise à feu.
Dragon vibre.
Pas beaucoup.
Une poussée continue.
Marc ouvre les yeux.
— Ça, je le sens.
— Normal, dit Sarah.
Les propulseurs ralentissent la capsule pendant plusieurs minutes.
Il ne la pousse pas vers la Terre.
Il l’empêche simplement de continuer à la manquer.
Sur l’écran, une ligne représente leur trajectoire.
Elle coupe maintenant l’atmosphère.
Sarah regarde les constantes.
Pression stable.
Pouls rapide.
Oxygène correct.
Elle se permet une respiration.
La commandante annonce :
— Désorbitation confirmée.
Marc tourne légèrement la tête vers Sarah.
— Donc maintenant ?
— Maintenant, on descend.
— Voilà une phrase que j’attendais depuis un moment.
Sarah ne sourit pas.
Elle regarde la courbe de pression.
Un petit mouvement.
Vers le bas.
— Marc.
— Je sais.
— Non. Tu ne sais pas ce que j’allais demander.
— Douleur.
— Combien ?
— Sept.
— Toujours ?
— Huit.
Sarah ajuste le médicament.
— Vertige ?
— Non.
— Nausée ?
— Pas encore.
La commandante intervient :
— Vingt-six minutes avant rentrée atmosphérique.
Marc ferme les yeux.
Sarah regarde la Terre sur l’écran.
Vingt-six minutes.
Dans un hôpital, c’est peu.
Ici, c’est une éternité.
La commandante vérifie l’écran principal.
— Prochaine étape : séparation du coffre.
Marc entrouvre les yeux.
— On jette quelque chose ?
— La partie arrière de Dragon, explique Sarah. Celle qui portait une partie des équipements utilisés en orbite. On n’en a plus besoin pour rentrer.
— Très écologique.
— Marc.
— Présent.
Un léger choc traverse la capsule.
Rien de spectaculaire.
Le coffre vient de se séparer.
Dragon poursuit maintenant seul sa trajectoire vers l’atmosphère.
• • •
Le monde commence à compter avec eux.
Sur les chaînes d’information, un schéma de Dragon apparaît.
Une flèche.
Une Terre.
Une trajectoire rouge.
Des journalistes essaient d’expliquer la mécanique orbitale avec des tasses à café, des oranges et des animations préparées trop vite.
Des médecins commentent ce qu’ils ne savent pas.
Des anciens astronautes rappellent qu’une rentrée atmosphérique est déjà éprouvante pour un équipage en bonne santé.
La manchette change.
DRAGON ENGAGÉ VERS LA TERRE
Puis :
L’ASTRONAUTE BLESSÉ AFFRONTERA LA RENTRÉE ATMOSPHÉRIQUE
Dans un bar de Montréal, le son est remis sur les téléviseurs.
Dans un aéroport de Toronto, des voyageurs s’arrêtent.
À Stockholm, une serveuse oublie pendant quelques secondes une commande sur son comptoir.
À Tokyo, le visage de Kenji Satō apparaît à côté de celui de Marc.
Les commentateurs expliquent qu’il est resté à bord de l’ISS.
Le public connaît maintenant trois noms.
Marc.
Sarah.
Kenji.
Les plus âgés pensent à Apollo sans toujours le dire.
Les plus jeunes n’ont pas besoin de comparaison.
Quelqu’un est là-haut.
Il faut le ramener.
• • •
Sarah réveille Marc.
— Je ne dormais pas.
— Tu ronflais.
— Diffamation.
Elle se penche autant que ses sangles le permettent.
— La rentrée commence bientôt.
Marc regarde les écrans.
— Combien de fois mon poids ?
— Plusieurs.
— Très scientifique.
— Suffisamment pour que tu gardes ton ventre tranquille.
— Je vais lui parler.
Elle ne répond pas.
Lorsque Dragon pénétrera dans l’atmosphère, l’air qui lui paraît encore inexistant deviendra d’abord une résistance.
Puis un mur.
La capsule ralentira brutalement.
Leurs corps retrouveront leur poids.
Puis davantage.
Sarah regarde le support abdominal.
Sur l’ISS, Marc ne pesait presque rien.
Dans quelques minutes, chaque partie de son corps pèsera plusieurs fois son poids habituel.
Y compris ce qu’elle vient de réparer à moitié.
— Marc.
— Oui.
— Si tu sens une douleur différente, tu me le dis.
— Différente comment ?
— Plus brutale. Plus profonde. Quelque chose qui change d’un coup.
— D’accord.
— Tu ne fais pas le brave.
Il la regarde.
— Je suis Canadien.
— Ce n’est pas un diagnostic.
La commandante :
— Position de rentrée.
Les sièges se verrouillent dans leur configuration finale.
Sarah vérifie une dernière fois les tubulures.
La perfusion.
L’oxygène.
Les pompes.
Le moniteur.
Puis elle doit se reculer.
S’attacher complètement.
C’est la partie qu’elle déteste.
Dans l’ISS, elle pouvait agir.
Dans Dragon, la physique va bientôt lui enlever cette liberté.
• • •
— Entrée atmosphérique.
La première pression ressemble presque à une illusion.
Sarah sent son dos s’enfoncer dans le siège.
Puis davantage.
Son bras devient lourd.
Sa poitrine aussi.
Marc ouvre les yeux.
La capsule tremble.
Pas comme un avion dans une turbulence.
Plus profond.
Plus continu.
Quelque chose gronde autour d’eux.
Le bouclier thermique rencontre l’atmosphère à vitesse orbitale.
Dehors, l’air se transforme en plasma incandescent.
Sarah voit les chiffres.
Pouls.
Pression.
Oxygène.
Marc inspire.
— Sarah.
— Je suis là.
— Ça tire.
— Où ?
— Ventre.
— Même endroit ?
Il met trop de temps à répondre.
— Marc.
— Plus bas.
Elle regarde la pression.
Elle descend.
— Combien ?
— Huit.
La commandante :
— Charge en augmentation.
Sarah tente de lever la main vers Marc.
Impossible.
Son bras pèse soudain beaucoup trop lourd.
Elle peut atteindre une commande.
Pas son patient.
Elle augmente légèrement le débit d’un médicament.
— Pression ?
L’écran répond.
Plus basse.
— Marc, reste avec moi.
— Je suis…
Le grondement augmente.
Sa voix disparaît presque dedans.
Puis la liaison avec la Terre se coupe.
• • •
À Houston, un écran change d’état.
COMMUNICATIONS TEMPORARILY UNAVAILABLE
Personne ne panique.
C’est prévu.
À très grande vitesse, le plasma qui enveloppe Dragon peut bloquer les communications radio pendant plusieurs minutes.
Six, selon le profil attendu.
Six minutes.
Sur les chaînes d’information, le silence technique devient immédiatement une histoire.
Les commentateurs répètent que c’est normal.
Puis le répètent encore.
À Rome, des gens regardent leur téléphone.
À Montréal, plus personne ne parle dans le bar.
À Stockholm, l’image de Dragon est remplacée par une animation.
À Houston, on ne voit plus Sarah.
On ne voit plus Marc.
On ne reçoit plus leurs constantes.
Pour la première fois depuis l’accident, toute la médecine de la Terre est inutile.
Sarah est seule avec lui.
• • •
La pression chute encore.
Sarah regarde l’écran.
Non.
Marc a les yeux fermés.
— Marc !
Il ne répond pas.
Elle tire contre les sangles.
Impossible d’atteindre son cou.
Impossible de poser une main sur lui.
Impossible de sentir quoi que ce soit.
Elle n’a plus que les chiffres.
— Marc !
Ses yeux s’ouvrent.
— Arrête de crier.
Sarah expire.
— Pression en baisse.
— C’est toi la médecin.
— Douleur ?
— Neuf.
Le support abdominal tient.
En apparence.
Mais quelque chose a changé.
Sarah regarde la courbe.
Le pouls monte.
La pression descend.
Elle pourrait augmenter les liquides.
Elle le fait légèrement.
Pas trop.
Elle n’a aucune certitude que le saignement ait repris.
Seulement les conséquences possibles.
Dragon tremble violemment.
Une alarme retentit.
La commandante consulte l’écran.
— Trajectoire nominale.
Nominale.
Le mot semble obscène à Sarah.
Tout fonctionne parfaitement.
Et Marc peut mourir.
— Marc, regarde-moi.
Il tourne lentement les yeux.
— Je te vois.
— Tu restes avec moi jusqu’aux parachutes.
— C’est une prescription ?
— Oui.
Il ferme les yeux.
— Marc !
Il les rouvre.
— Alors je coopère.
Sarah reconnaît la phrase.
Elle ne sourit pas.
Pas maintenant.
• • •
Quatre minutes de silence.
Puis cinq.
À Houston, personne ne bouge inutilement.
Une technicienne fixe un écran qui ne donne aucune nouvelle information.
Un médecin serre un stylo entre ses doigts.
La directrice de vol écoute une boucle audio vide.
Sur Terre, des centaines de millions de personnes découvrent qu’on peut regarder quelque chose qui ne montre rien.
Une capsule invisible dans un ciel invisible.
Une ligne sur une carte.
Un chronomètre.
Cinq minutes trente.
Cinq quarante.
Cinq cinquante.
Puis :
— Houston, Dragon.
La voix de la commandante.
Le centre de contrôle respire d’un seul coup.
Les données reviennent.
Un écran se remplit.
Puis un autre.
Le médecin de vol cherche immédiatement Marc.
Il voit les chiffres.
Son visage change.
— Sarah, on a vos constantes.
Elle répond :
— Pression en baisse pendant la rentrée. Douleur augmentée. Il est conscient.
— Reçu.
— Je suspecte reprise du saignement.
Silence d’une fraction de seconde.
— Reçu.
Sarah déteste ce mot.
— Temps jusqu’aux parachutes ?
— Trois minutes quarante.
Marc murmure :
— C’est long.
Sarah regarde son visage.
— Pas assez pour mourir.
— Tu promets ?
Elle ne répond pas.
Marc esquisse un sourire.
— Je sais.
Pas de promesse.
Leur contrat.
• • •
Le retour des communications déclenche une vague mondiale avant même que les gens sachent si elle est bonne ou mauvaise.
CONTACT RÉTABLI AVEC DRAGON
Puis, quelques secondes plus tard :
L’ASTRONAUTE EST CONSCIENT
Dans le bar de Montréal, quelqu’un applaudit.
Puis s’arrête.
Parce qu’à l’écran, le médecin invité précise que conscient ne veut pas dire stable.
À Rome, le pape a déjà quitté la place.
Mais dans les appartements pontificaux, un écran reste allumé.
À Stockholm, la serveuse pose enfin la commande qu’elle avait oubliée.
Personne ne lui reproche rien.
• • •
La commandante annonce :
— Drogues dans trente secondes.
Marc ouvre les yeux.
— Drogues ?
Sarah comprend.
— Pas celles-là. Les petits parachutes.
Il soupire.
— Déception.
Les deux premiers parachutes sortent.
Le choc secoue la capsule.
Marc gémit.
Sarah regarde le moniteur.
— Marc ?
— Toujours là.
Dragon ralentit brutalement.
Puis une nouvelle secousse.
Plus grande.
Les quatre parachutes principaux se déploient au-dessus d’eux.
La capsule se balance.
À l’écran extérieur, le ciel n’est plus noir.
Il est bleu.
Bleu.
Sarah ne s’était pas rendu compte à quel point cette couleur lui manquait.
Marc tourne légèrement la tête vers le hublot.
— Ça ressemble à la Terre.
— C’est généralement un bon signe.
— Enfin une bonne nouvelle.
Sarah regarde sa pression.
Toujours basse.
Mais pas plus basse.
Elle ferme les yeux une seconde.
Pas de victoire.
Pas encore.
• • •
Les images des quatre parachutes font le tour du monde avant que Dragon n’atteigne l’océan.
Blanc et rouge dans un ciel bleu.
Une capsule suspendue dessous.
Il n’est plus nécessaire d’expliquer où elle est.
Tout le monde comprend.
Elle est presque rentrée.
Les chaînes passent en écran partagé.
Dragon.
Le navire de récupération.
Houston.
Montréal.
Stockholm.
Une image de la place Saint-Pierre.
Les réseaux explosent.
Des millions de messages disent essentiellement la même chose dans des milliers de formulations différentes.
Tiens bon.
• • •
— Impact dans vingt secondes.
Sarah vérifie Marc.
— Ça va secouer.
— J’avais compris le concept.
— Menton légèrement rentré.
— Oui docteur.
— Dix secondes.
La mer monte vers eux.
Cinq.
Quatre.
Trois.
Deux.
L’impact est violent.
Un choc brutal.
Puis le monde bascule.
Dragon flotte.
La capsule roule légèrement avec les vagues.
Sarah reprend son souffle.
Elle regarde immédiatement Marc.
— Marc.
Rien.
— Marc !
Ses yeux restent fermés.
Elle libère une main de sa sangle.
Le monde pèse de nouveau normalement.
Elle se penche.
Touche son cou.
Pouls.
Rapide.
Mais là.
— Marc.
Ses paupières bougent.
— J’ai toujours détesté les bateaux.
Sarah laisse échapper un rire qui ressemble presque à un sanglot.
— Bienvenue sur Terre.
• • •
Houston applaudit.
Pas longtemps.
Le médecin de vol coupe presque immédiatement la célébration.
— État de Marc ?
Sarah donne les chiffres.
La salle se calme.
Dehors, deux embarcations rapides foncent déjà vers Dragon depuis le navire de récupération.
Marc entend leur moteur à travers la coque.
— Ils sont là ?
— Oui.
— Alors ouvre.
Sarah regarde l’écoutille.
— Pas encore.
— Pourquoi ?
Elle connaît la procédure.
Les équipes doivent d’abord vérifier l’extérieur de Dragon.
S’assurer qu’aucun carburant toxique utilisé par les petits moteurs ne s’échappe autour de la capsule.
Sécuriser les parachutes.
Préparer le véhicule.
Puis le navire principal doit approcher.
Hisser Dragon sur son pont.
Stabiliser la capsule.
Et seulement ensuite ouvrir l’écoutille.
Dans un retour normal, tout cela peut prendre quarante-cinq minutes.
Parfois une heure.
Marc la regarde.
— Tu plaisantes.
— Non.
— On a traversé l’atmosphère et maintenant on attend un bateau ?
— Oui.
Il ferme les yeux.
— J’aime de moins en moins cette mission.
Sarah contacte Houston.
— Je veux l’ouverture la plus rapide compatible avec la sécurité.
— Les équipes le savent.
— Je veux qu’elles sachent davantage.
— Elles savent.
Sarah regarde Marc.
— D’accord.
Elle n’a plus de Station.
Plus de caisson.
Plus de salle d’opération improvisée.
Elle a une capsule qui flotte sur le Pacifique.
Et quarante-cinq minutes possibles avant qu’un chirurgien terrestre puisse seulement commencer à s’approcher de Marc.
• • •
La télévision montre Dragon sur l’eau.
C’est l’image que le monde attendait.
Mais elle ne ressemble pas à une fin.
La capsule flotte.
Les bateaux tournent autour.
Des hommes en combinaison approchent.
Puis repartent.
Des commentateurs expliquent la vérification des vapeurs.
Les mots sont rationnels.
La frustration ne l’est pas.
DRAGON A AMERRI
devient :
L’ÉQUIPAGE ATTEND TOUJOURS L’OUVERTURE DE LA CAPSULE
Puis :
L’ÉTAT DE MARC CHEN-LEMAIRE RESTE PRÉOCCUPANT
Dans le bar de Montréal, personne n’a quitté sa chaise.
À Stockholm, la table près du téléviseur a cessé de commander.
À Rome, un collaborateur informe Léon XIV que la capsule est dans l’océan.
Le pape demande :
— Il est sorti ?
Non.
Pas encore.
• • •
À bord de Dragon, Sarah vérifie l’échographie portable.
L’image est plus difficile dans la capsule.
Marc respire court.
Elle voit du liquide.
Encore.
Combien ?
Impossible à dire précisément.
— Sarah.
— Oui.
— Si je m’endors ?
— Tu peux fermer les yeux.
— Ce n’était pas ma question.
Elle continue l’examen.
Marc attend.
— Si tu perds connaissance, je m’en occupe.
— Ça, c’est une réponse de médecin.
— Je suis médecin.
— J’avais remarqué.
Une vibration parcourt la capsule.
Le navire principal arrive.
Des câbles sont fixés.
Dragon commence à monter.
Le mouvement est lent.
Sarah regarde les constantes.
— Ça va bouger encore.
Marc ne répond pas.
— Marc.
— J’économise.
— Quoi ?
— Les plaisanteries.
Sarah pose la sonde.
— Mauvais signe.
Il ouvre les yeux.
— Il m’en reste.
• • •
Une grue soulève Dragon hors de l’eau.
Sur les écrans du monde entier, la capsule apparaît suspendue au-dessus de la mer.
Puis elle descend lentement sur le pont du navire.
Les techniciens courent.
Une équipe médicale attend derrière une ligne de sécurité.
Sarah les voit enfin par le hublot.
Des êtres humains.
Debout.
Sur un sol.
Avec des civières.
Du vrai matériel.
Un hélicoptère attend également.
Marc ne voit rien.
Ses yeux sont fermés.
— Marc.
Pas de réponse.
Sarah regarde sa pression.
Trop basse.
— Marc !
Elle détache ce qu’elle peut.
L’écoutille est toujours fermée.
Dehors, des mains s’activent.
Verrous.
Contrôles.
Sarah frappe une fois contre la paroi.
Inutile.
Puis le mécanisme tourne.
Un bruit qu’elle n’oubliera jamais.
L’écoutille s’ouvre.
L’air marin entre.
Humide.
Salé.
Terrestre.
Un médecin apparaît.
— État ?
Sarah répond déjà.
— Traumatisme abdominal fermé, hémorragie interne, contrôle chirurgical temporaire en orbite, probable reprise du saignement pendant la rentrée. Pression—
Elle donne les chiffres.
Les mains entrent.
Le monde extérieur prend Marc.
Une civière.
Des sangles.
Un moniteur terrestre.
Des tuyaux terrestres.
Des gens qui peuvent enfin se tenir debout autour de lui.
Sarah retire sa main de son bras.
Pour la première fois depuis des heures, quelqu’un d’autre le touche avant elle.
— Sarah.
Elle se penche.
Marc a ouvert les yeux.
À peine.
— Oui.
— On est arrivés ?
Sarah regarde le pont du navire.
Le ciel.
La mer.
Les médecins.
— Oui.
Marc ferme les yeux.
Cette fois, elle le laisse faire.
• • •
La civière sort de Dragon.
Les caméras sont loin.
Trop loin pour montrer un visage.
Assez près pour montrer une main levée par un médecin.
Un geste rapide.
Vivant.
La manchette change partout en même temps.
MARC CHEN-LEMAIRE EXTRAIT VIVANT DE DRAGON
À Montréal, le bar explose.
À Stockholm, quelqu’un pleure sans connaître Marc.
À Tokyo, les chaînes interrompent leurs commentateurs pour montrer la civière.
À Rome, Léon XIV reçoit la nouvelle avant même que l’hélicoptère ait décollé.
À Houston, les gens s’embrassent.
Pas tous.
Le médecin de vol reste devant ses écrans.
Parce que vivant n’est pas sauvé.
Mais pour la première fois depuis des heures, quelqu’un peut lui offrir autre chose qu’une capsule.
Un hôpital.
• • •
L’hélicoptère décolle.
Sarah est à bord.
Marc aussi.
Elle regarde la mer disparaître sous eux.
Son patient est maintenant entouré d’une équipe.
Deux médecins.
Une infirmière.
Du matériel qu’elle n’a pas eu dans l’espace.
Elle n’est plus seule.
Elle devrait ressentir quelque chose.
Soulagement.
Épuisement.
Victoire.
À la place, elle regarde le moniteur.
Toujours.
Un médecin lui dit :
— On prend le relais.
Sarah acquiesce.
Puis garde les yeux sur Marc.
Encore quelques secondes.
Comme si détourner le regard pouvait annuler tout ce qu’ils viennent de faire.
• • •
À quatre cents kilomètres au-dessus d’eux, l’ISS poursuit sa course.
Kenji Satō ne regarde plus les images de la Terre.
Il les a coupées après l’ouverture de l’écoutille de Dragon.
Marc est vivant.
C’est suffisant.
Pour l’instant.
Columbus est silencieux.
Le grand bâti C-4 est exactement là où ils l’ont laissé.
Kenji flotte devant lui.
Il pense à la dernière phrase de Marc.
Il n’aurait pas dû partir comme ça.
Kenji replace ses pieds sous la barre de retenue.
Il examine la fixation.
La retenue secondaire.
Les points de pivot.
Rien ne paraît endommagé.
Il remet le mécanisme dans sa configuration initiale.
Puis il pousse légèrement.
Le bâti commence à bouger.
Kenji arrête.
Recommence.
Même geste.
Même force.
Cette fois, il observe la retenue.
Le mécanisme arrive à son point prévu.
Clac.
Il s’arrête.
Kenji reste immobile.
Il réarme.
Recommence.
Plus lentement.
Le bâti pivote.
Arrive exactement au même endroit.
Clac.
La retenue fonctionne.
Kenji regarde le mécanisme.
Puis l’écran.
Puis le bâti.
Sur Terre, le monde célèbre le retour de Marc Chen-Lemaire.
Dans Columbus, avec pour seul bruit le souffle continu de la ventilation, Kenji pose une main sur la poignée du bâti.
Et comprend seulement ceci :
il n’a pas compris l’accident.
FIN DE L’ÉPISODE 3


