LA BOMBE ET LE BERCEAU
Elle vit à Téhéran. Et elle te ressemble plus que tu ne le crois.
Maryam écrit la nuit.
Toujours la nuit. Jamais le jour.
Le jour appartient aux autres — aux uniformes, aux regards, aux lois qui n’ont pas son visage. La nuit lui appartient. Juste la nuit. Et son clavier usé dont la touche espace colle un peu, comme si même le silence entre les mots devait se mériter. Et les phrases qui sortent comme du sang d’une plaie qu’on n’a pas le droit de montrer.
Elle a vingt-trois ans. Diplômée en littérature persane — elle a appris à lire Hafez avant d’apprendre à mentir aux douanes morales, ce qui lui donne une longueur d’avance sur à peu près tout le monde. Elle vit à Téhéran, dans un appartement aux murs couleur safran écaillé — la couleur de quelque chose qui fut beau et qui résiste encore, par entêtement plus que par espoir. Elle publie sous le nom de Minuit. Parce que c’est l’heure où la peur et le courage occupent exactement le même espace dans sa poitrine, et qu’elle n’a jamais trouvé de mot persan pour nommer cet endroit-là.
Elle écrit au sujet de Shirin.
Shirin avait vingt-six ans. Ingénieure en génie civil. Ses équations étaient propres comme des vers de Hafez — précises, inattendues, lumineuses. Elle dessinait des ponts. Des ponts, tu comprends — des choses faites pour relier.
Elle est morte en juin. Une frappe aérienne. Israélienne, probablement — mais personne ne confirme jamais, et personne ne dément, et c’est ce silence-là qui est la deuxième bombe, celle qui tombe après l’autre et qui n’en finit plus de tomber.
Un éclair. Puis un trou dans le monde exactement de la forme de Shirin.
Ce que Maryam ne dit pas dans ses textes — ce qu’elle garde pour elle, dans la partie du carnet que personne ne lit, celle où l’encre a gondolé parce que des gouttes sont tombées dessus — c’est que Shirin portait le voile pour aller travailler et le retirait en rentrant chez elle. Pas par peur. Par calcul. Par intelligence du terrain. Comme on choisit quel visage montrer à un chien dont on ne sait pas s’il va mordre.
Shirin avait compris quelque chose que les mollahs n’ont jamais compris.
Que le vêtement n’est pas la femme. Que le tissu ne contient rien. Que ce qui brûle en dessous n’a besoin d’aucune permission.
Ce que Maryam ne dit pas non plus — parce que les mots n’ont pas encore été inventés pour ça — c’est que Shirin devait passer la voir ce soir-là. Qu’elles devaient boire du thé trop sucré et se moquer des présentateurs de la télévision d’État. Que Maryam avait acheté des pistaches. Qu’elle les a mangées seule, une par une, assise par terre, en regardant l’endroit du canapé où Shirin se serait assise. Que les pistaches avaient un goût de sel. Qu’elle ne sait toujours pas si c’était le sel des pistaches ou autre chose.
Maryam n’écrit pas de géopolitique. Elle n’analyse pas les sanctions. Elle ne commente pas Genève, ni Vienne, ni aucune de ces villes propres où des hommes en costume négocient le sort de femmes qu’ils n’ont jamais regardées dans les yeux.
Elle écrit — le thé trop chaud à deux heures du matin qui brûle la langue et réveille un corps engourdi de tout ce qu’il n’a pas le droit de ressentir en plein jour. La musique qu’on baisse d’un cran quand quelqu’un monte l’escalier. Les cheveux qu’on détache derrière une porte verrouillée — seul moment de la journée où le cuir chevelu respire, où la nuque existe, où l’on est entière une minute avant de se rendormir en morceaux.
Elle écrit ce que ça fait d’être vivante dans un pays qui préférerait que tu sois silencieuse. Et que si tu ne peux pas être silencieuse, au moins sois reconnaissante. Et que si tu ne peux pas être reconnaissante, au moins sois invisible.
Puis elle parle de Leila.
Leila est biochimiste. C’est le genre de femme qui te regarde droit dans les yeux en t’expliquant la demi-vie du phosphore-32 et qui, sans changer de ton, te demande si tu as mangé aujourd’hui. Elle et Maryam se sont connues à l’université — la littéraire et la scientifique, le vers et la molécule, et entre les deux, cette amitié féroce que seules comprennent les femmes qui ont appris à penser en contrebande.
C’est Leila qui a posé les chiffres sur la table, un soir, dans la cuisine de Maryam, entre deux tasses de thé à la cardamome.
Elle n’a pas dit 1,45 enfant par femme.
Elle a dit :
« Tu sais ce que ça veut dire, Maryam ? Ça veut dire que sur dix de nos amies de promo — tu te souviens, on était trente-deux en première année — statistiquement, trois ou quatre n’auront jamais d’enfant. Pas un seul. Et celles qui en auront n’en auront qu’un. Un seul enfant, Maryam. Dans un pays où nos mères en avaient six. Où nos grands-mères en avaient dix et les enterraient à moitié avant qu’ils aient des dents. »
Elle avait reposé sa tasse. Ajouté, plus bas :
« On est passées de dix à un en deux générations. Aucune guerre n’a fait ça. Aucune famine n’a fait ça. Ce sont les femmes qui ont fait ça. Et personne ne l’a décidé dans un bureau. Personne n’a signé de décret. C’est arrivé dans des cuisines comme celle-ci, un soir à la fois, une décision à la fois, un ventre à la fois. »
Maryam écrit ça dans son carnet. Pas les chiffres — les visages. Ceux de ses amies qui repoussent, qui calculent, qui hésitent. Farah, qui voudrait un enfant mais pas dans cet appartement de vingt-huit mètres carrés avec la moisissure au plafond. Nasrin, qui a fait le calcul — avec son salaire d’enseignante, élever un enfant à Téhéran coûterait plus cher que ce qu’elle gagne en un an. Soraya, qui dit simplement pas dans ce pays, pas sous ces lois, pas tant que je ne peux pas sortir tête nue acheter du pain pour mon propre fils.
Ce n’est pas un slogan. Ce n’est pas un mouvement. C’est plus silencieux que ça, et c’est pour ça que c’est irréversible.
Maryam écrit :
« Le régime parle de bombe nucléaire. Les Occidentaux parlent de bombe nucléaire. Tout le monde regarde les centrifugeuses, les laboratoires, les sites souterrains. Personne ne regarde les berceaux. Personne ne regarde ce qui ne s’y trouve pas. La vraie bombe, c’est nous. C’est notre absence. C’est le silence de ce que nous avons choisi de ne pas donner. »
À Montréal, Jade a vingt ans.
Session d’hiver. Neige sale sur les trottoirs du Plateau. Café qui refroidit dans une tasse qui dit Ça va bien aller en lettres arc-en-ciel délavées — la tasse ment, mais c’est une menterie familière, presque réconfortante. Travail de cégep sur l’Iran ouvert sur l’écran — sources officielles, articles prédigérés, vocabulaire balisé. Soumission. Oppression. Régime. Victimes. Quatre mots. Quatre murs. Et derrière ces murs, soixante-dix millions de femmes réduites à une photo de manifestation ou un gros titre.
Elle connaît déjà les conclusions avant d’avoir posé les questions. Son professeur les connaît aussi. Tout le monde les connaît. C’est ça, le problème.
Puis quelqu’un partage un lien sur un forum. Le Substack de Minuit. Jade clique distraitement, entre deux gorgées de café tiède.
Elle ne referme plus l’écran.
Ce qu’elle lit ne ressemble à rien de ce qu’on lui a enseigné. À rien de ce que Radio-Canada lui a montré. À rien de ce que son cours de Monde contemporain a rangé dans des boîtes étiquetées.
Maryam n’est pas une victime. Maryam est en colère — d’une colère précise, chirurgicale, qui sait exactement où couper et qui choisit de ne pas couper tout de suite, parce que le moment n’est pas encore venu et qu’elle le sait. Maryam rit — d’un rire qui connaît le danger et choisit de rire quand même, comme on allume une bougie dans une maison qu’on sait minée. Maryam planifie. Maryam construit. Maryam lit Hafez et analyse des courbes démographiques et achète des pistaches pour des amies qui ne viendront plus.
Maryam ressemble à quelqu’un que Jade connaît.
Elle cherche qui. Elle ne trouve pas encore.
Minuit écrit :
« Le régime croit posséder l’avenir. Comme si le temps était une propriété qu’on pouvait confisquer avec des fusils et des fatwas. Il se trompe. L’avenir appartient à celles qui décident de ne pas le lui donner — à nos ventres devenus notre dernier territoire libre, le seul qu’aucun pasdar ne peut franchir, le seul qu’aucune loi ne peut forcer à produire. »
Jade relit trois fois. La phrase lui fait quelque chose dans la gorge qu’elle ne sait pas nommer — quelque chose qui ressemble à de la reconnaissance, comme quand on entend quelqu’un formuler tout haut ce qu’on pensait tout bas sans oser.
Puis elle lit le passage sur Leila. Les amies de promo. Les chiffres qui sont des visages. Les mères qui avaient six enfants et les filles qui n’en auront peut-être aucun — non pas par malheur, mais par décision.
Et Jade pense à ses propres amies. Laurence, qui veut un enfant « un jour » — ce jour qui recule d’un an chaque année, comme un horizon qui marche plus vite qu’elle. Sandrine, qui a calculé qu’une place en garderie non subventionnée coûte plus cher que son loyer. Raphaëlle, qui dit je ne mettrai pas un enfant au monde pour qu’il hérite de mes dettes d’études.
Personne ne leur a interdit d’avoir des enfants. Aucune loi. Aucun mollah. Aucun curé.
Mais tout — les loyers qui doublent, les garderies qui manquent, les salaires qui stagnent, les congés parentaux qui ne suffisent pas, l’angoisse climatique qui s’infiltre partout comme de l’eau sous une porte — tout semble s’être ligué pour les convaincre d’attendre encore. Encore. Encore. Jusqu’à ce qu’encore devienne jamais et que jamais devienne normal.
Elle pense alors à Donalda.
Elle a lu Un homme et son péché en secondaire quatre. Claude-Henri Grignon. Donalda Laloge — femme silencieuse, épuisée, usée jusqu’à la trame par un mari avare qui comptait les grains de sucre et un curé qui lui expliquait, la main levée vers le ciel, que son ventre était un devoir d’État, un service à Dieu, une mission nationale. Elle faisait des enfants parce que le clergé l’avait dit. Parce que la revanche des berceaux était une politique avant d’être une tragédie. Parce que personne — jamais, pas une seule fois — ne lui avait demandé ce qu’elle voulait.
Et Jade pense — Séraphin avait une soutane derrière lui. Et si cette soutane avait été un turban ? Et si la ferme de Sainte-Adèle avait été un appartement de Téhéran ? Et si le curé Labelle avait parlé farsi ?
La question arrive comme un coup de poing dans un endroit qu’on croyait cicatrisé.
Jade ne l’écarte pas. Elle la laisse entrer. Elle lui ouvre la porte.
Le curé de Donalda disait — ton corps est pour enfanter. C’est ta vocation divine. Chaque enfant est une victoire contre les Anglais et un cadeau pour le Seigneur.
Le mollah dit à Maryam — ton corps doit être couvert. C’est ta pudeur naturelle. Ton modestie est l’honneur de la nation.
La loi 21 dit aux femmes comme Maryam — si elle avait immigré à Montréal — ton corps affiche une religion. Ton voile est un signe. Et ce signe est interdit dans nos écoles, nos hôpitaux, nos tribunaux.
Trois époques. Trois langages. Trois costumes différents pour le même ventriloque — celui qui décide à la place des femmes ce que leur corps signifie, ce qu’il doit porter, ce qu’il doit produire, ce qu’il doit taire.
Jade griffonne dans la marge de son travail de cégep, d’une écriture qui tremble un peu :
« Changer la règle n’est pas rendre le choix. Interdire le voile et imposer le voile sont deux gestes de la même main. »
Minuit publie encore :
« On me dicte ce que je dois porter. On vous dicte ce que vous devez ôter — pour être libre sans être provocante, désirable sans être vulgaire, émancipée sans être menaçante. On nous dit toujours que c’est pour notre bien. Pour notre protection. Comme si nous étions des enfants éternelles, incapables d’inventer nos propres définitions, nos propres armures, nos propres nudités. »
Jade sent quelque chose se déplacer en elle. Pas une révélation spectaculaire — pas d’éclairs, pas de trompettes. Quelque chose de plus discret et de plus permanent. Comme un os qui se remet en place après avoir été longtemps de travers. Comme une porte qu’on ne pourra plus refermer.
Elle n’est pas Maryam. Elle n’a pas vécu ce que Maryam a vécu. Elle n’a pas perdu son amie Shirin. Elle ne risque pas la prison pour une mèche de cheveux.
Mais elle reconnaît la négociation. Ce calcul quotidien et épuisant que toutes les femmes font, partout, tout le temps — combien d’espace puis-je occuper aujourd’hui sans déranger, sans menacer, sans coûter trop cher le prix de ma propre existence ?
Ce calcul-là — il traverse les frontières. Il traverse les siècles. Il traverse les régimes.
Donalda le faisait à Sainte-Adèle en 1890, en comptant les bouchées que Séraphin lui permettait.
Maryam le fait à Téhéran en 2026, en calculant combien de mots elle peut écrire avant que quelqu’un frappe à la porte.
Jade le fait à Montréal ce soir, en se demandant pourquoi elle s’excuse encore quand elle prend la parole en classe.
Et Jade comprend — lentement, comme on comprend les choses qui comptent vraiment — que l’image qu’elle avait des Iraniennes n’était pas fausse. Elle était cadrée. Filmée par d’autres. Commentée par d’autres. Les médias lui avaient montré des femmes voilées qui manifestent et des femmes voilées qui souffrent. Jamais des femmes qui calculent. Qui planifient. Qui rient dans des cuisines en buvant du thé à la cardamome. Qui lisent Hafez et des études démographiques. Qui transforment leur utérus en arme de refus — silencieusement, patiemment, irréversiblement.
Le gouvernement lui avait donné des mots : régime théocratique, programme nucléaire, axe du mal. Des mots-murs. Des mots qui empêchent de voir les visages derrière.
Maryam — Minuit — lui avait donné autre chose. Des mots-fenêtres.
La dernière publication de Minuit est courte :
« Nous ne crions plus contre des murs qui ne tombent pas. Nous ne brûlons plus de voiles pour les caméras étrangères. Nous faisons quelque chose de plus dangereux : nous calculons silencieusement le poids exact de notre absence future. Et ce poids — croyez-moi — fera trembler des fondations que toutes les bombes du monde n’ont pas réussi à ébranler. »
Le compteur bascule — cent mille abonnés. Maryam dort déjà, la joue contre le clavier, un reste de thé froid à côté d’elle. Elle ne le sait pas encore.
À Montréal, Jade écrit la dernière ligne de son travail de cégep.
Elle efface ce qu’elle avait prévu d’écrire — les conclusions toutes faites, le vocabulaire balisé, les étiquettes propres qui rassuraient son professeur et ne dérangeaient personne.
Elle écrit à la place :
« On m’a appris que la liberté, c’est de ne pas porter le voile. On ne m’a jamais appris que la liberté, c’est peut-être aussi de le porter — ou de l’enlever — et que personne, ni mollah ni législateur, n’ait son mot à dire. On m’a montré des Iraniennes victimes. Jamais des Iraniennes stratèges. On m’a montré un régime. Jamais des cuisines, des thés, des rires, des silences choisis. Si personne ne décide officiellement à ma place — qui décide alors ? Quelles mains invisibles guident mes désirs prétendument libres ? Et en quoi suis-je plus libre que Maryam — ou que Donalda ? »
Elle laisse les questions sans réponse.
Parce que les vraies questions n’ont pas de réponse propre. Elles ont des vies entières devant elles — et c’est à ça qu’on les reconnaît.
À Téhéran, l’aube teinte le ciel de rose au-dessus des minarets. Un muezzin appelle. Maryam ne l’entend pas. Elle dort du sommeil des femmes qui ont écrit ce qu’elles avaient à écrire.
À Montréal, les néons s’éteignent par paquets dans la nuit de février. La neige continue de tomber sur une ville qui dort en se croyant éveillée.
Les berceaux restent vides — de part et d’autre du monde. Pas par défaite. Pas par tristesse. Par calcul. Par choix. Par refus de donner à un système qui prend tout ce qu’on lui offre et appelle ça de la gratitude. Par refus de nourrir une machine qui ne vous a jamais demandé si vous aviez faim.
Ce n’est pas une explosion qui fera la une des journaux.
Ce n’est pas une centrifugeuse dans un bunker.
C’est un tremblement intérieur — silencieux, précis, irréversible — qui se propage de cuisine en cuisine, de ventre en ventre, de Téhéran à Montréal, de minuit à l’aube.
La bombe la plus puissante jamais assemblée.
Faite de berceaux vides et de mots écrits à minuit.
Et personne ne peut la désamorcer.
Parce qu’on ne désamorce pas ce qu’on n’a jamais vu venir.
FIN



ouf! « L’avenir appartient à celles qui décident de ne pas le lui donner — à nos ventres devenus notre dernier territoire libre, » tu m’as secoué Claude, mais pas surprise. Le ventre des femmes est -désolée- un territoire conquis chez mes voisines, sœurs du sud. Leur ventre ne leur appartient plus! Je souhaite une suite à ce texte indélébile une fois lu et senti. Et dire qu’on croyait que Margaret Atwood écrivait une fiction (au sens anglais, roman). Continue je t’en prie. Ta plume recoud des morceaux de ma conscience de femme, mère, déesse, sorcière blanche, dont le tournis quotidien me prive.