LA GRAND-MESSE DU SAMEDI SOIR
Sauf quelques détails véridiques, rien de ce qui suit n’est attesté. Mais rien non plus n’est invraisemblable.
Note d’introduction : Les paroisses catholiques du Québec des années 1950 tenaient des tombolas pour financer orgues, toitures et œuvres de charité. La télévision entrait alors dans les salles paroissiales comme elle entrait partout ailleurs : par la porte de derrière, sans qu’on mesure ce qu’on laissait passer.
I — Le feuillet
(Paroisse Saint-Eusèbe-de-Verceil, Hochelaga — Dimanche 23 janvier 1955)
Avis aux paroissiens
M. le curé a l’honneur d’annoncer que la Fabrique, par l’entremise de la Ligue du Sacré-Cœur, mettra à la disposition des fidèles, à compter du samedi 29 courant, un appareil de télévision Marconi installé dans la salle paroissiale, afin que les pères de famille et les jeunes gens puissent suivre en toute décence les joutes des Canadiens de Montréal.
Attendu la capacité restreinte de la salle (trente-cinq places), une tombola hebdomadaire sera tirée à l’issue de la grand-messe. Les paroissiens pourront acquérir un billet au prix de vingt-cinq cennes auprès de M. Payette, marguillier. Les sommes recueillies serviront à la réparation de l’orgue.
Les gagnants pourront assister, accompagnés d’un proche, à la retransmission de la troisième période. Le chapelet sera récité avant le match. Il n’y aura ni boissons ni tabac dans la salle.
Que Notre-Seigneur bénisse ces heures de saine récréation.
† Armand Tessier, ptre.
II — Léona
Léona Bourgault fait le ménage au Forum de Montréal depuis onze ans. Elle a commencé la semaine où son mari Roméo est tombé dans la cage de l’ascenseur du magasin Dupuis Frères. Quarante-deux ans. La corde s’est rompue, a-t-on dit. Personne n’a été blâmé. La compagnie a envoyé une couronne de fleurs et quatre-vingts piastres. Léona a rangé les fleurs dans la penderie jusqu’à ce qu’elles sèchent, et l’argent des économies a duré trois mois.
Au Forum, elle vide les poubelles du vestiaire des Canadiens après les parties. Elle connaît l’odeur du cuir mouillé, du camphre, du sang coagulé sur le bois des bâtons. Elle connaît les petites choses que les joueurs oublient : un chapelet sur un banc, une lettre d’enfant chiffonnée, une photographie glissée dans le pli d’une serviette. Elle ne vole rien. Elle replace.
Elle a ramassé un soir le gant gauche de Maurice Richard, oublié sur une tablette. Elle l’a tenu deux secondes dans sa main. La laine à l’intérieur était encore tiède. Elle l’a remis à sa place et elle n’en a jamais parlé à personne. Pas même à son fils Marcel, pilote de chasse dans l’Aviation royale canadienne, qu’on a enterré à vingt-trois ans dans un cimetière militaire d’Allemagne de l’Ouest où elle n’est jamais allée parce qu’elle n’en a pas les moyens. Il y a tout juste neuf mois et deux jours de cela.
Quand M. Payette lui a tendu un billet de tombola à la sortie de la messe, elle a dit non. Deux fois. Puis elle a sorti les vingt-cinq cennes de son gant.
Le 17 mars au matin, elle a gagné.
Elle n’a invité personne à l’accompagner. M. Payette a insisté — vous avez droit à deux places, Madame Bourgault — et elle a répondu que Marcel viendrait. M. Payette a hoché la tête et n’a pas demandé qui était Marcel.
III — Le curé compte les chaises
Samedi 19 février 1955. Quatre heures de l’après-midi. La salle paroissiale sent la cire d’abeille et le plancher lavé à la Javel.
L’abbé Armand Tessier place les chaises en rangées de sept. Cinq rangées. Trente-cinq places. Il recompte parce qu’il ne se fie plus à lui-même depuis quelques semaines.
Il s’arrête au milieu de la quatrième rangée. Il réalise que trente-cinq, c’est exactement le nombre de communiants qu’il a eus à la grand-messe du dimanche passé. Cinq jours plus tard, les trente-cinq places seront occupées par les mêmes fidèles, payantes cette fois.
Il rit tout seul. Deux secondes. Puis il cesse de rire.
Et il voit, soudain, ce qu'il n'avait jamais vu en sept ans de sacerdoce : la similitude entre la grand-messe et la partie de hockey.
IV — Fortunat
Fortunat Desrosiers travaille aux ateliers Angus du Canadien Pacifique depuis dix-neuf ans. Il répare des locomotives. Il a six enfants vivants et deux au cimetière Saint-François-d’Assise — la petite Jeannine, 1947, diphtérie, et le petit Gabriel, 1951, qui n’a pas tenu la nuit. Sa femme Yvette a perdu une partie de son ouïe après Gabriel, comme si le corps avait choisi de ne plus entendre ce qu’il ne pouvait plus porter. Elle lit sur les lèvres maintenant. Fortunat parle plus lentement qu’avant, et plus distinctement, et cela lui a donné aux ateliers une réputation d’homme calme qu’il ne mérite pas.
Il a acheté un billet chaque samedi depuis le 29 janvier. Sept semaines. Sept vingt-cinq cennes. Un dollar soixante-quinze qui aurait pu acheter une paire de bottes d’hiver à Lucien, l’aîné, qui met celles de son cousin. Yvette n’a jamais rien dit mais Fortunat a vu le regard qu’elle a posé sur les billets quand il les a laissés sur le buffet — le regard qui ne juge pas et qui sait compter.
Le 13 mars, il a gagné.
Il a dit à Yvette qu’il emmènerait Lucien, treize ans, qui n’a jamais vu la télévision sauf dans la vitrine du magasin Lévesque sur Sainte-Catherine.
Le soir du 17 mars, Fortunat et Lucien marchent vers la salle paroissiale dans une sloche grise. Lucien tient la main de son père. Il ne l’a pas tenue depuis trois ans. Fortunat ne fait pas de commentaire. Ils entendent au loin une rumeur qui vient du côté de la rue Sainte-Catherine, comme une houle. Fortunat pense à un incendie. Lucien pense à un défilé.
V — P’tit Raoul
Composition française. Raoul Lalonde, 11 ans. Lundi 19 mars 1955.
Sujet : Racontez votre fin de semaine.
Samedi soir, je suis allé à la salle paroissiale avec ma grand-maman Rita qui avait gagné à la tombola. Il y avait beaucoup de monde et ça sentait la soupe aux pois et le tabac même si M. le curé avait dit qu’il n’y aurait pas de tabac. La télévision était grande comme un coffre et l’image était grise.
M. le curé a dit le chapelet. Après, il y a eu les annonces de Molson et de Imperial Esso. Après, il y a eu un monsieur qui s’appelle René Lecavalier qui a dit qu’il s’était passé quelque chose au Forum et que la partie ne se jouerait pas comme d’habitude. Il a dit que Monsieur Richard était suspendu et que Monsieur Campbell avait dit que la partie était donnée à Detroit sans qu’on la joue.
Ma grand-maman Rita a pleuré. Elle ne pleure jamais. M. le marguillier Payette a dit un mot que je n’écrirai pas. Il y a un monsieur qui s’appelle M. Desrosiers qui a serré son garçon contre lui et son garçon avait l’air d’un homme tout à coup. Il y a une madame au premier rang, une madame toute maigre, qui n’a pas bougé. Elle avait apporté deux manteaux. Elle en avait un sur elle et l’autre à côté, plié sur la chaise vide. Elle regardait l’écran comme s’il allait encore se passer quelque chose.
Ensuite on a entendu du bruit dehors et M. le curé a dit qu’il fallait rentrer chez nous vite et par les petites rues. Il a dit que ce n’était pas une soirée pour les enfants. Ma grand-maman a dit que c’était justement une soirée pour les enfants, qu’il fallait qu’ils voient ça, mais elle m’a pris par la main quand même.
En revenant à la maison on a vu des morceaux de vitre sur le trottoir devant le magasin Eaton. Ma grand-maman a dit Seigneur Jésus. Un monsieur courait avec un chapeau de fourrure qui ne lui appartenait pas. Ma grand-maman m’a dit de ne pas regarder.
Quand on est rentré, ma grand-maman a allumé un lampion devant la photographie de mon grand-papa Octave qui est mort à la guerre de 14 et qui est jeune sur la photo. Elle a dit : Ils nous prennent tout. Je ne sais pas qui elle voulait dire.
Moi je pense que c’était une belle fin de semaine pareil parce que j’ai vu la télévision pour la première fois.
Fin.
Note de Mlle Thérèse Arsenault, institutrice : Composition bien écrite, Raoul. Attention aux répétitions. B+.
VI — L’abbé Tessier, cette nuit-là
Extrait de son journal, daté du 18 mars 1955, retrouvé dans les archives du diocèse.
Je n’ai pas dormi. J’ai écrit trois lettres à Son Éminence et je les ai brûlées toutes les trois.
J’ai voulu éloigner les hommes de la taverne. Je les ai rassemblés dans ma salle paroissiale un soir où leur idole a été jugée, et où personne dans toute la ville de Montréal, pas même Son Éminence, n’a su quoi leur dire.
La veuve Bourgault est restée jusqu’à ce qu’on éteigne l’appareil. Elle a plié le manteau de son fils et elle est partie sans un mot. Je n’ai pas osé lui offrir ma bénédiction.
Ce n’est pas Richard qu’ils sont venus voir. Je le comprends ce matin. Richard n’était qu’un prétexte. Ils sont venus voir ensemble. Ils ont découvert ce soir qu’ils pouvaient être ensemble sans moi.
Que Dieu me pardonne d’avoir installé la machine.
VII — Le rapport pastoral
RAPPORT PASTORAL ANNUEL Paroisse Saint-Eusèbe-de-Verceil Année 1955 Transmis à l’Archevêché de Montréal, janvier 1956
Baptêmes : 87 (1954 : 84) Mariages : 22 (1954 : 24) Sépultures : 41 (1954 : 38) Communions pascales : 1 284 (1954 : 1 396) — baisse de 8 % Confessions du samedi (moyenne hebdomadaire) : 47 (1954 : 68) — baisse de 31 % Assistance à la grand-messe (moyenne) : 612 (1954 : 649) Collectes (total annuel) : 3 847 $ (1954 : 4 372 $) — baisse de 12 %
Nouvelles activités paroissiales : 1 appareil de télévision Marconi, acquis en janvier. Recettes nettes de la tombola hebdomadaire : 487,50 $. Montant affecté à la réparation de l’orgue.
Signé : † Armand Tessier, ptre.
VIII — La lettre de l’évêché
Lettre de Mgr Léger, archevêque de Montréal, à l’abbé Armand Tessier. Datée du 14 février 1956. Conservée dans le dossier personnel de l’abbé aux archives diocésaines.
Archevêché de Montréal Le 14 février 1956
Mon cher Abbé,
J’ai reçu avec intérêt votre rapport pastoral pour l’année écoulée, et je tiens à vous en remercier. Les chiffres parlent. Vous les avez couchés sur la page avec l’honnêteté qui vous honore et qui, si je puis me permettre, m’inquiète.
Je ne vous écrirai pas aujourd’hui au sujet de l’appareil de télévision que vous avez cru bon d’installer dans votre salle paroissiale. D’autres de mes prêtres ont fait de même, et je n’ai ni le goût ni la compétence de trancher cette question, que je crois pastorale avant d’être doctrinale. Vous avez voulu soustraire vos hommes à la taverne. C’est une intention chrétienne.
Je vous écris plutôt au sujet des trente et un pour cent.
Trente et un pour cent, mon cher Abbé, ce n’est pas une fluctuation. C’est une direction. Je l’ai vue apparaître cette année dans sept rapports semblables au vôtre, émanant de paroisses qui, comme la vôtre, ont fait l’acquisition d’un appareil. Je ne dis pas que l’appareil en est la cause. Je dis que je n’ai pas encore compris ce qui en est la cause, et cela, voyez-vous, me tient éveillé certaines nuits.
Vous écrivez dans votre rapport, en marge, une phrase que je ne puis relire sans trouble : « Les fidèles viennent toujours, mais ils ne viennent plus pour les mêmes raisons. » J’ai longuement médité cette formule. Je crains qu’elle ne soit plus juste que vous ne l’avez vous-même mesuré en l’écrivant.
Nous avons, pendant trois siècles, offert à notre peuple le seul lieu où il pouvait se rassembler en grand nombre, le seul rythme qui scandait ses semaines, la seule parole qui lui parlait de lui-même. Nous avons cru, mon cher Abbé, que c’était la foi qui les amenait. Nous découvrons peut-être, à la faveur de ces appareils, que c’était aussi autre chose. Le besoin d’être ensemble. Le besoin d’une heure fixe. Le besoin d’une voix qui vienne d’ailleurs. Nous n’avions pas de concurrent, alors nous ne savions pas ce qui, de nous, était irremplaçable et ce qui ne l’était pas. Nous le saurons bientôt. Je ne sais pas si nous aimerons la réponse.
Je ne vous demande pas de retirer l’appareil. Je vous demande de veiller. Veillez sur vos gens comme un père veille sur un enfant qui rêve d’un autre père. Ne soyez ni amer ni jaloux. Ce qui les appelle n’est pas nécessairement mauvais. Ce qui nous quitte n’est pas nécessairement perdu.
Priez pour moi, comme je prie pour vous.
Je vous bénis paternellement,
† Paul-Émile Léger Archevêque de Montréal
P.-S. — Je note que vos recettes de tombola, quatre cent quatre-vingt-sept piastres et cinquante cennes, suffiront amplement à la réparation de votre orgue. Veillez aussi sur l’orgue, mon cher Abbé. Un jour viendra peut-être où il sera la dernière voix à se souvenir de nous.
IX — Postface
Léona Bourgault meurt en 1971 dans une chambre de l’Hôpital Notre-Dame. Dans ses affaires, une religieuse trouve une photographie d’un jeune aviateur en uniforme et un morceau de laine grise qu’elle ne sait pas identifier et qu’elle jette.
Fortunat Desrosiers prend sa retraite des ateliers Angus en 1976, l’année où le Canadien remporte la première de quatre Coupes Stanley consécutives. Il regarde toutes les parties à la télévision couleurs avec Yvette, qui n’entend plus rien du tout mais qui pose la main sur l’écran quand Lafleur compte.
L’abbé Armand Tessier quitte la prêtrise en 1968. Il enseigne le français au secondaire jusqu’en 1989. Il n’est jamais retourné dans une église, sauf pour les funérailles. On retrouve, dans le fond d’un tiroir de son bureau d’école, pliée en quatre, la lettre de Mgr Léger de février 1956. Les plis sont gris à force d’avoir été ouverts et refermés.
P’tit Raoul Lalonde devient historien. Il publie en 2003 un ouvrage intitulé Les salles paroissiales du Québec, 1945-1965 : une sociologie de l’entre-deux. Il y consacre un chapitre aux tombolas de télévision, qu’il qualifie de « liturgies de seuil ». Il ne mentionne jamais, dans tout le livre, le samedi 17 mars 1955.
Il cite en exergue une phrase qu’il attribue à sa grand-mère Rita : « On n’a pas arrêté d’aller à la messe. C’est la messe qui a arrêté d’être au centre. » La formule est d’une lucidité qui trahit la construction a posteriori — on sent que Raoul l’a forgée lui-même et l’a prêtée à sa grand-mère pour pouvoir la publier. C’est une vérité qui se souvient d’elle-même en se déformant.
Il dédie l’ouvrage à sa grand-mère, qui m’a appris à regarder ce qui n’était pas montré.
L’orgue de la paroisse Saint-Eusèbe-de-Verceil, réparé en 1956 grâce aux recettes de la tombola, joue encore. L’église a été vendue au diocèse anglican en 1998, puis convertie en condominiums en 2014. L’orgue a été démonté et envoyé dans une église de village de l’Abitibi, où il accompagne aujourd’hui, une fois par mois, les chants de cinq paroissiens qui sont tous plus vieux que lui.
FIN


