L'Hôte de Grytviken
Terreur à bord du MV Mercator. Hantavirus... ou alors ? — Une fiction d'épouvante par Claude BISSON.
ATLANTIQUE SUD, MAI 2026
PROGRAMME DU JOUR — JOUR 9 Samedi 25 avril 2026 — Cumberland East Bay, Géorgie du Sud 7 h — Réveil. 8 h — Petit-déjeuner. 9 h 30 — Débarquement zodiac. 10 h — Visite au choix : tombe de Shackleton, ou musée et église luthérienne. 13 h — Déjeuner à bord. 15 h — Re-débarquement, Maiviken. Mot de votre chef d’expédition : le musée nous offre cette saison une exposition exceptionnelle. Un coffre retrouvé sous le plancher de la villa du directeur, après l’effondrement de novembre dernier. Premier groupe de visiteurs à le voir. À ne pas manquer.
I. Grytviken
Cumberland East Bay s’enfonce dans la côte nord de la Géorgie du Sud, île britannique d’outre-mer perdue à mille quatre cents kilomètres de la péninsule antarctique, dans l’Atlantique sud. Au fond de la baie, sur une grève de gravier noir, les bâtiments de Grytviken se sont conservés dans le sel et le froid comme des reliques industrielles : ancienne station baleinière norvégienne fondée en 1904 par le capitaine Carl Anton Larsen, exploitée sans interruption pendant soixante ans — soixante saisons de cachalots, de rorquals et de baleines bleues débités sur la grève — fermée en 1965 quand les baleines avaient fini par manquer. Aujourd’hui, des hangars rouillés, deux musées, une église luthérienne aux planches tordues, le cimetière où dort Shackleton, et plus rien d’autre. C’est l’une des escales obligées des grandes croisières polaires de luxe : quinze à trente mille dollars par passager pour trois semaines au bout du monde, cabines à hublot, sommeliers à bord, conférencier de prestige au programme.
Le vent était tombé pendant la nuit. À six heures, Marianne sortit sur la passerelle. La baie ne bougeait plus. Les pics fumaient encore. Une lumière grise rasait l’eau. Sur la peau des pommettes, le froid des moins-cinq pinçait sans qu’on sente le vent souffler ; il prenait la chaleur sans bruit.
L’odeur monta avant la couleur. Acide d’abord — vinaigre, sel, fer rouillé. Puis l’huile sous l’acide, lourde, animale, qui collait au fond de la gorge et qu’on sentait, après, sur la langue. Puis le guano, ammoniac et ancien, qui piquait les yeux. Et tout au-dessous, quelque chose de plus profond, presque sucré : la graisse de baleine débitée à la chaîne pendant soixante ans, fondue, prise dans le sol des hangars et que ni le sel ni le gel n’avaient lessivée. Cent ans d’arrêt, et Grytviken sentait encore Grytviken.
À neuf heures trente, on embarqua dans le zodiac. Le protocole IAATO — l’Association internationale des tour-opérateurs de l’Antarctique, qui régit toute visite au continent et à ses dépendances subantarctiques — exigeait son rituel à chaque débarquement : trois secondes de bottes dans une solution rose de Virkon, le désinfectant qu’on emploie aussi dans les abattoirs, et un coup d’aspirateur sur les manches et les bandes velcro pour décrocher graines, mousses, plumes, tout ce que les vêtements rapportent d’invisible d’un continent à l’autre. La règle était simple, pensée d’abord pour protéger l’Antarctique des contaminations humaines. Rien ne descend, rien ne remonte. Botte gauche dans le bain. Trois secondes. Botte droite. L’aspirateur ronronnait sur les manches. Tomás cochait sa feuille à mesure que les passagers passaient. Le second portugais ne souriait pas souvent, mais ce matin-là il avait quelque chose d’appliqué et de tendu à la fois.
Un couple anglais riait de la précaution. Howard, vieil ingénieur retraité. Eileen, sa femme, vingt-cinq expéditions polaires d’après le manifeste — la croisière au bout de l’Atlantique sud était devenue son loisir, comme d’autres collectionnent les opéras. Tomás vérifia deux fois leurs semelles. Il ne rit pas avec eux. Marianne, derrière, sortit son carnet et nota deux mots. Trop appliqué.
Sur la grève, les éléphants de mer ronflaient comme de vieux moteurs mal réglés. Une passagère filma un manchot royal qui passa sans la voir, à dix centimètres de sa botte. Le groupe A partit vers le sud, vers la tombe de Shackleton et le cimetière des baleiniers, parkas rouges échelonnées sur la mousse jaune. Le groupe B suivit la guide vers la villa du directeur. Quatorze personnes. Marianne ferma la marche.
La guide s’appelait Sophie. Jeune, blonde, anglaise. Elle récita d’abord ce qu’on récite ici. Larsen, 1904. Les baleines bleues débitées en moins d’une heure. Les tonnages effarants. Puis elle baissa la voix d’un ton, comme pour offrir un secret.
— L’événement de la saison, dit-elle, c’est ici.
Elle poussa une porte.
— En novembre, après une tempête — la troisième en deux ans, l’île tient moins bien qu’avant —, le plancher de la villa s’est affaissé. On a trouvé une chambre froide oubliée, condamnée dans les années trente. Et dedans, un coffre. Personne ne l’avait ouvert depuis presque cent ans.
La pièce annexe était surchauffée. Le coffre reposait sur une table basse, sous un capot de plexiglas. Le couvercle était ouvert. À l’intérieur, on apercevait deux registres en cuir noirci, une paire de moufles en peau de phoque, une boîte de vieilles cartouches, et un foulard de soie verte plié au-dessus du reste. La couleur était encore vive. Le tissu avait l’air d’avoir été déposé la veille.
— Le foulard est notre énigme, dit Sophie. Anglais. Années vingt. Personne ne sait à qui il appartenait.
Elle posa la main sur le plexiglas.
— Approchez. Ne touchez pas.
Howard se pencha le premier. Il avait ce vieux réflexe des habitués de musée : pour mieux voir, on s’appuie. Sa paume droite se posa à plat sur le bord du capot et y resta plusieurs secondes. Eileen se pencha derrière lui pour ne pas être en reste. Son écharpe en pashmina glissa de son cou, balaya la surface du couvercle, et elle la rattrapa en riant. Hans Vermeer, un Néerlandais corpulent, lunettes embuées par la chaleur de la pièce, prit une photo au flash. L’éclair fit un quart de seconde de jour à l’intérieur de la vitrine.
C’est dans ce quart de seconde que Marianne, en retrait, vit ce que personne d’autre ne vit. Sous le foulard, dans un repli de la doublure du couvercle, il y avait un petit nid de fibres séchées et de déjections brunes. Sec. Très sec. Quelque chose y avait vécu, longtemps. Quelque chose y était mort, longtemps avant aussi.
Elle ouvrit la bouche. Elle la referma. Elle se dit que les conservateurs avaient inventorié. Que quatre mois s’étaient écoulés entre l’effondrement et l’ouverture au public. Qu’ils savaient. Qu’ils avaient fait leur travail. Elle ne se voyait pas, géobiologiste québécoise invitée comme conférencière, expliquer son métier à des Britanniques sur leur propre territoire d’outre-mer.
Elle sortit son carnet. Elle écrivit en abrégé. Plancher, novembre. Coffre, janvier. Public, mai. Quatre mois à l’air ambiant. Vérifier.
À onze heures, le groupe arriva à l’église luthérienne des baleiniers. Le livre d’or attendait sur un pupitre, ouvert à une page neuve. Sophie tendit un stylo commun. Howard signa le premier. Pour stabiliser le stylo, il posa sa paume droite à plat sur la page de gauche — la même paume qui s’était appuyée sur le capot, vingt minutes plus tôt. Eileen signa après lui. Même geste. Vermeer signa après elle. Même geste. À la ligne Commentaire, Howard avait écrit, d’une écriture droite d’ingénieur retraité : A privilege. The end of the world.
Marianne signa avec son propre stylo. Elle ne posa pas la paume.
Pendant ce temps, le groupe A avait pris le sentier du cimetière. Vingt-deux personnes, parkas rouges, une guide écossaise nommée Fiona qui marchait en tête sans parler beaucoup. La piste longeait l’ancien rivage industriel : carcasses de réservoirs, conduites éventrées, une rangée de cuves à huile dont la peinture rouge avait viré au sang séché. Des squelettes de baleines, alignés sur la grève, blanchissaient depuis un siècle. On entendait les éléphants de mer derrière, plus loin, comme un orage qui ne déciderait pas d’éclater.
Le ciel restait gris. Le sol était spongieux. À chaque pas, l’eau remontait par la trace de la botte précédente.
Au bout du sentier, le cimetière apparut d’un coup. Une trentaine de pierres tombales, blanches, alignées face à la baie. Norvégiens pour la plupart. Une croix de bois ici et là. Et au fond, un peu en retrait, le grand monument de granit gris : Ernest Henry Shackleton, Explorer. Mort à bord du Quest, dans la baie même, en 1922.
Fiona sortit une flasque de la poche intérieure de sa parka. Elle servit un fond de whisky à chacun, dans des gobelets en métal qu’elle distribuait au fur et à mesure. La tradition, expliqua-t-elle, c’est de tourner autour de la pierre dans le sens des aiguilles d’une montre, lever son verre, et boire. To the Boss. Au patron.
Vingt-deux passagers tournèrent autour de la tombe. Vingt-deux gobelets se levèrent. Une dame de Toronto, émue, essuya une larme avec son gant. Un Allemand prit une photo de sa femme près de la pierre. Au fond du groupe, un jeune couple français — Élise et Marc Lafontaine, leur premier voyage polaire — s’embrassa rapidement, comme on s’embrasse dans les endroits qui mettent mal à l’aise.
Et puis Fiona récita à voix basse les mots qu’elle récite toujours ici, ceux que Frank Wild fit graver pour Shackleton. Personne ne traduisit. Le silence qui suivit dura plus longtemps que prévu.
C’est à ce moment-là que Joseph Tremblay s’éloigna.
Joseph était de Chicoutimi. Soixante-douze ans, retraité d’Hydro-Québec, veuf depuis trois ans. Il avait offert ce voyage à sa fille Annick, qui n’avait pas pu venir, et il l’avait fait quand même, par fidélité au billet déjà payé. Pendant que les autres trinquaient autour de la pierre, il était parti faire le tour des stèles plus modestes, lisant les noms norvégiens à mi-voix comme on dit une prière brève. Aksel. Bjørn. Ole. Mort en 1916. Mort en 1923. Mort en 1908. Beaucoup d’hommes de moins de trente ans. Il pensa à son père, mort en mer du Nord pendant la guerre, dont la tombe n’existait nulle part.
Il s’arrêta devant une stèle qui penchait. Plus modeste que les autres. Le nom était à demi effacé par le lichen. Ka— —ren. 1929. Il ne distingua que ces lettres-là. La pierre était fendue dans le sens de la longueur, et quelque chose, derrière, avait creusé la mousse. Un trou, à la base. Pas grand. La taille d’un poing.
Joseph se pencha. Vieux réflexe, lui aussi. Il toucha le bord du trou avec sa moufle, juste pour comprendre la profondeur. Sa moufle s’enfonça de quelques centimètres. Il sentit, à travers le tissu, quelque chose de mou et de sec à la fois — comme de la sciure, mais plus légère. Il retira sa main. Il n’y avait rien d’inquiétant à voir, sinon qu’une bête avait dormi là.
Il n’en dit rien à personne. Ce n’était pas un homme qui parlait beaucoup.
Quand il rejoignit le groupe, Fiona faisait une dernière photo collective devant la tombe de Shackleton. Joseph se mit dans le rang. Sur la photo qui sera envoyée par courriel à tous les passagers le lendemain — celle qu’Annick recevra, à Chicoutimi, et qu’elle imprimera plus tard pour la mettre sur le buffet du salon — Joseph est au deuxième rang, troisième à partir de la droite. Il sourit poliment. Il a remis sa moufle dans sa poche.
À midi vingt, le groupe A arriva au point d’embarquement. Tomás était toujours là, fidèle au poste. Trois secondes dans le bain. Gauche. Droite. L’aspirateur ronronnait sur les manches. Joseph passa son bain de bottes comme tout le monde. Sa moufle droite était dans sa poche de parka, là où il l’avait fourrée tantôt. Personne ne lui demanda de la sortir. On ne désinfecte pas les moufles.
Le soir, dans la cabine 312, vers vingt-deux heures, Marianne ouvrit son ordinateur et écrivit au musée. Le ton restait poli, presque excusé. Détail probablement déjà connu de l’équipe… nid ancien sous la doublure… je signale par précaution.La connexion satellite était lente, ce soir-là, comme souvent dans cette portion d’Atlantique sud. Elle envoya. Le courriel n’arriverait jamais. Ou il arriverait trop tard, ce qui revient au même.
Howard dormait déjà, deux ponts plus haut. Eileen lisait dans le lit voisin. Dans la 217, Vermeer téléversait ses photos sur le WiFi du bord. Le flash avait brûlé l’image — un grand carré blanc à la place du coffre. Il la supprima.
Joseph, dans la 408, lisait son guide de la Géorgie du Sud. Il s’endormit dessus.
Dehors, Cumberland East Bay s’effaçait dans la nuit qui tombe tôt. Le navire leva l’ancre à minuit, cap au nord-est.
OCEANWIDE EXPEDITIONS — COMMUNICATION AUX PASSAGERS Vendredi 1er mai 2026 — 14 h 00 UTC MV Mercator, position 22°S 15°W
Chers passagers,
Nous tenons à vous informer qu’un nombre limité de passagers présentent depuis hier des symptômes grippaux. Notre équipe médicale de bord, sous la direction du Dr Hofmann, suit la situation de près. Par mesure de précaution, nous vous demandons de rester dans votre cabine en cas de fièvre, toux ou fatigue inhabituelle, et de signaler tout symptôme à la réception.
Le programme de la journée est maintenu. Les conférences de cet après-midi se tiendront comme prévu.
Nous vous remercions de votre compréhension.
Captain L. van der Meer
II. En mer
Howard alla mal le premier. Le mardi 28 avril, il toussa trois fois pendant le souper, mit ça sur le compte de l’air sec de la salle à manger, et alla se coucher tôt. Le mercredi matin, il avait quarante de fièvre.
Eileen, fidèle à elle-même, voulut d’abord ne pas inquiéter. Elle alla chercher du Tylenol à l’infirmerie, redescendit à la cabine 312, fit boire son mari par petites gorgées. À midi, Howard ne tenait plus debout. À seize heures, le Dr Hofmann était au chevet, masque chirurgical, gants. Il diagnostiqua une pneumonie virale, prescrivit un antiviral à large spectre, mit la cabine en isolement. Précaution standard, dit-il à Eileen.
Le jeudi matin, Eileen avait à son tour la fièvre. Elle ne le dit pas tout de suite. Elle s’occupa de Howard jusqu’au midi, puis, en rangeant les comprimés dans la salle de bain, elle vit dans le miroir que ses yeux étaient injectés. Elle s’assit sur le bord de la baignoire et resta là un moment.
Vendredi, on isola Vermeer dans la 217. Il avait commencé à tousser le jeudi soir. Il dit au Dr Hofmann qu’il pensait avoir attrapé un coup de froid à l’église. L’église ?, demanda Hofmann. Oui, à Grytviken, il y faisait étrangement chaud, et puis on est ressortis dans le vent. Hofmann nota exposition possible église luthérienne. Il ne nota pas villa du directeur, parce que Vermeer ne le mentionna pas. Il ne nota pas non plus cimetière, parce que Vermeer n’y était pas allé.
Joseph alla à l’infirmerie le samedi après-midi. Il toussait depuis la veille mais n’avait pas voulu déranger. Il dit qu’il avait soixante-douze ans et un stent depuis 2019. Le Dr Hofmann l’examina, l’ausculta, l’écouta tousser. Bronchite, peut-être un début de pneumonie. Il prescrivit un antibiotique, surveilla la saturation, qui était à quatre-vingt-onze pour cent. Reposez-vous. Revenez demain matin si ça empire.
Joseph remercia, retourna à la 408, prit son antibiotique avec un verre d’eau du robinet. Il appela Annick par WhatsApp, signal saccadé. Tout va bien ma fille. Petite grippe de bateau. Je rentre dimanche prochain. Il ne mentionna ni la cabine d’à côté, où une dame de Hambourg toussait elle aussi depuis la veille, ni le fait qu’il avait du mal à se redresser dans son lit.
Marianne, elle, ne tombait pas malade. Elle prenait sa température trois fois par jour. Elle se lavait les mains comme on se lave les mains quand on sait. Elle avait demandé au Dr Hofmann s’il pouvait lui montrer la liste des passagers symptomatiques. Il avait refusé, poliment. Confidentialité médicale. Elle avait insisté en disant qu’il pouvait y avoir un foyer commun. Il avait répondu qu’il y travaillait, et qu’on ne paniquait pas les passagers sans nécessité.
Le samedi soir, dans le salon panoramique, l’ambiance avait changé. Les tables étaient à moitié vides. Le pianiste jouait quand même. Marianne mangea seule, près d’une fenêtre, et regarda la mer. La mer ne disait rien. La mer ne dit jamais rien sur ce qu’elle laisse passer.
Howard mourut le mercredi 6 mai à quatre heures du matin, à bord, d’un œdème pulmonaire foudroyant. Eileen le suivit le vendredi 8, à l’infirmerie, sans avoir repris connaissance depuis la veille. Hans Vermeer fut évacué par hélicoptère le samedi 9, en route vers Johannesburg. Il survivrait — c’était cela ou pas, et il fit cela.
Joseph mourut le lundi 11 mai à quinze heures, dans sa cabine 408, seul. La femme de chambre le trouva en venant porter le plateau du dîner. Le Dr Hofmann signa le certificat : insuffisance respiratoire sur terrain cardiaque fragilisé. Joseph avait soixante-douze ans, un stent, des antécédents. Personne ne demanda d’autopsie. Le corps fut placé dans la chambre froide du navire, avec ceux des Penrose, en attendant Praia.
Annick reçut l’appel à Chicoutimi le mardi matin, par le consulat canadien à Dakar. Elle ne pleura pas tout de suite. Elle resta debout dans sa cuisine, un torchon à la main, pendant un long moment. Puis elle appela son mari au travail.
ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ — COMMUNIQUÉ DE PRESSE Genève, dimanche 3 mai 2026
L’OMS a connaissance de cas de syndrome respiratoire aigu sévère survenus à bord d’un navire de croisière en navigation dans l’Atlantique. Un cas d’infection à hantavirus a été confirmé en laboratoire ; cinq autres cas sont suspectés. Des investigations et une riposte coordonnée de santé publique sont en cours à l’échelle internationale. De plus amples informations seront communiquées dès que disponibles.
NOTE INTERNE — RAPPORT FINAL OMS, NOVEMBRE 2026 Section 4.2 — Hypothèses écartées
4.2.3. Une visite muséale à Grytviken (Géorgie du Sud, 25 avril 2026) a été évoquée par certains passagers comme exposition possible. L’inspection du Musée de Grytviken par les autorités britanniques (BAS), conduite le 18 juin 2026 à la demande de l’OMS, n’a révélé aucune trace de contamination active. Les pièces exposées avaient fait l’objet d’un inventaire en janvier 2026. Hypothèse écartée.
III. Coda — Péninsule antarctique, 12 octobre 2026
Marianne resta à bord plus longtemps que les autres. Quand on autorisa enfin le débarquement à Praia, le 14 mai, elle fut une des dernières à passer la coupée. Howard était mort, Eileen aussi. Vermeer rentrait à Rotterdam avec un poumon abîmé et un silence nouveau. Joseph Tremblay était mort le 11, sans qu’on ait jamais relié son cas aux trois autres. Insuffisance respiratoire, antécédents cardiaques. C’est ce qu’on dirait à Annick, à Chicoutimi, et elle n’aurait aucune raison d’en douter.
Le rapport de l’OMS, plus tard, parlerait d’un hantavirus, d’un foyer rongeur dans une réserve sèche du navire. Hypothèse propre, hypothèse plausible, hypothèse fausse. Le coffre du musée serait évoqué une fois en note de bas de page, écarté faute de preuve. La stèle fendue ne serait jamais évoquée du tout. Marianne enverrait son carnet, ses notes, ses dates. On accuserait réception. On ne rappellerait pas.
Elle rentra à Valcourt fin juin. Elle ne reprit pas tout de suite ses cours. Pendant l’été, elle marcha beaucoup, seule, le long du lac Brompton, et elle pensa au foulard vert. À ce qu’on avait laissé sortir d’un coffre, en croyant exhumer une curiosité, et qui avait commencé son travail en silence pendant que des gens fortunés rentraient en zodiac vers leur cabine chauffée.
En août, elle reçut une invitation pour une mission scientifique de six semaines en péninsule antarctique, à bord d’un navire allemand cette fois. Elle hésita longtemps. Elle finit par accepter.
Le 12 octobre 2026, vers seize heures, elle se tenait sur le pont supérieur du Polarstern, par 64° de latitude sud, au large de la Terre de Graham. Le ciel était bleu pâle, sans nuages, d’une netteté qui ne ressemble à aucune autre netteté du monde. Devant elle, le front d’un glacier descendait dans la mer sur une centaine de mètres de hauteur. Bleu profond à la cassure, blanc crayeux au sommet. Il sentait — étrange, mais elle le savait depuis longtemps — la pierre mouillée et le métal froid.
Un collègue, à côté d’elle, lui tendit un thermos. Elle but. Le café était trop chaud.
Elle pensa à Howard, qui s’était appuyé. À Eileen, qui avait rattrapé son écharpe en riant. À Vermeer, qui avait pris sa photo. Elle aurait pensé à Joseph, si elle avait su, si elle l’avait vu enfoncer sa moufle dans un trou au pied d’une pierre, dans un cimetière où elle n’était pas allée. Elle pensa à Tomás, qui contrôlait deux fois les bottes mais jamais les mains. À elle-même, qui avait vu le nid et n’avait rien dit pendant l’heure où il fallait le dire.
Elle pensa que l’histoire qu’on raconterait du Mercator — trois morts, hantavirus, foyer rongeur, désinfection, dossier clos — était une histoire pour rassurer les vivants. Que la vraie histoire était plus simple et plus large. Qu’à chaque fois qu’on ouvrait quelque chose qui était fermé depuis longtemps, on prenait un risque dont on ne mesurait pas la taille.
Une plaque se détacha du front du glacier. Pas grande. Trois mètres sur deux, peut-être. Elle tomba dans la mer avec ce bruit sec et liquide à la fois, ce thock étouffé qu’aucun mot n’imite vraiment. Une vague basse partit vers le navire et le souleva à peine.
Marianne reposa le thermos sur le bastingage.
Le glacier se taisait à nouveau. Mais la glace ne tenait plus.
C’est alors qu’un pétrel se posa sur le bastingage, à un mètre d’elle. Un grand pétrel sombre, de ceux qu’on appelle nellies, qui se nourrissent de tout ce qui flotte ou pourrit. Il replia ses ailes lentement. Il la regarda. L’œil rond, noir, sans expression.
Il avait, dans le duvet de la poitrine, quelque chose de mouillé. De brunâtre. Une fibre, peut-être, accrochée à la naissance des plumes. Elle pensa qu’elle l’imaginait. Elle ne l’imaginait pas. Les pétrels boivent aux flaques de fonte. Ils mangent les charognes que la glace abandonne. Ils suivent les navires depuis la péninsule jusqu’aux côtes africaines, jusqu’aux côtes sud-américaines, jusqu’aux ports où ils se posent sur les môles, où on les photographie, où on s’approche d’eux.
L’oiseau secoua la tête. Une fiente blanche tomba sur le bastingage, à dix centimètres de la main de Marianne. Dans la fiente, il y avait des particules brunes, et autre chose — un fragment plus petit, plus dur, qu’elle préféra ne pas regarder.
Elle ne bougea pas tout de suite. Elle regarda la trace. Puis elle regarda l’oiseau. L’oiseau la regardait toujours.
Elle pensa : le coffre n’était qu’une répétition. Elle pensa : la vraie boîte est sous mes pieds, et elle s’ouvre déjà. Elle pensa : le pergélisol qui se retire sur des millions de kilomètres carrés, c’est ce coffre-là, mais à l’échelle d’un continent. Et il n’y a personne, en bas, pour faire l’inventaire. Elle pensa : cet oiseau va repartir.
Le pétrel ouvrit ses ailes. Il les ouvrit complètement, deux mètres d’envergure, avec ce bruit de toile sèche qu’on déplie. Il se laissa tomber du bastingage, glissa au-dessus de la mer, prit un courant ascendant le long de la coque, et monta. Il monta longtemps. Quand Marianne le perdit de vue, il se dirigeait vers le nord.
Elle resta immobile une seconde encore. Puis elle prit son thermos d’une main, son carnet de l’autre, et rentra.
Plus tard, dans la cabine, elle ouvrit le carnet à une page neuve. Elle ne posa pas la pointe du stylo tout de suite. Elle resta assise, la lampe basse, à regarder le blanc.
Elle pensa aux conservateurs du musée qui avaient cru bien faire. À la femme de chambre du Mercator qui avait ouvert la cabine 408 sans masque, parce que personne ne lui avait dit. À l’épouse de Vermeer, qui avait embrassé son mari à l’aéroport de Rotterdam, à l’instant où il était redescendu, vivant, du vol médical. Elle pensa au pétrel, qui montait peut-être encore, et qui se poserait, dans deux jours, dans trois jours, sur le môle d’un port qu’elle ne connaissait pas. Elle pensa aux carottes de glace que ses collègues prélèveraient demain à mille mètres de profondeur, et à ce qu’elles contenaient peut-être, depuis cent mille ans, en attendant qu’on les ramène à la lumière.
Elle finit par écrire une ligne. Une seule. Sans majuscules ni point final, comme une note qu’on se laisse à soi-même pour plus tard :
ce qui sort des glaces n’a pas encore de nom
Puis elle referma le carnet, éteignit la lampe, et resta dans le noir, à écouter la coque. Elle craquait par intervalles, doucement, comme un coffre qu’on ouvre.
Cette transmission est une fiction. Elle s’inspire librement de l’épisode sanitaire signalé en mai 2026 à bord du MV Hondius (Oceanwide Expeditions) et de la confirmation, par l’OMS, d’un cas d’infection à hantavirus. Elle propose une hypothèse que la science n’a pas retenue — et n’avait pas à retenir. Les noms, dates et lieux du récit ont été modifiés ou recomposés. SONAR Fictions extrapole à partir de signaux du réel ; elle ne se substitue pas au réel.


