ORAGE DE FEU
Épisode 2 — L’orage sans pluie
PRÉCÉDEMMENT...
Au camping du lac Alder, le dernier grand week-end de l’été avait commencé sous le passage d’un Canadair écopant sur le lac. Diane Vautrin, administratrice du terrain, avait pourtant gardé les yeux sur une colonne de fumée qui gagnait le ciel. Son fils Étienne était revenu l’aider. Les feux à ciel ouvert avaient été interdits, le feu d’artifice remplacé par un projet de drones confié à Malik Desrosiers, et Zoé Bell avait préparé avec Ana et Milo une excursion vers le vieux chemin et son pont condamné. Le soir venu, la radio avait nommé le phénomène : un pyrocumulonimbus, un orage engendré par l’incendie. Puis un éclair avait jailli de la fumée.
• • •
Diane n’avait pas dormi.
Elle avait fermé les yeux par intervalles, juste assez longtemps pour perdre l’heure. Chaque fois qu’elle les rouvrait, le lac faisait le même bruit contre les quais : trois petits coups, une pause, puis trois autres. Les coques amarrées tintaient doucement dans l’obscurité.
À cinq heures vingt, elle renonça.
Le jour n’était pas levé, mais la chambre n’était plus noire. Une clarté grise filtrait à travers les rideaux, trop uniforme pour être l’aube. Diane posa les pieds sur le plancher et resta un instant assise au bord du lit.
Dans le silence, le camping vivait déjà.
Un moteur de réfrigérateur s’enclencha derrière un mur. Une pompe à eau vibra dans une conduite. Plus loin, quelqu’un toussa deux fois, puis referma une portière avec précaution.
Le monde fonctionnait encore.
Diane écarta le rideau.
Le pyrocumulonimbus était toujours là.
Il avait grandi pendant la nuit.
Sa base se confondait avec les crêtes du sud-ouest; son sommet occupait maintenant une partie entière du ciel. Le nuage ne montait plus en colonne. Il s’était étalé, tassé sur lui-même, formant des masses superposées dont les bords prenaient une lumière blanche et sale.
Aucune pluie ne tombait.
Sur la vitre, une poussière noire dessinait de petites virgules. Diane passa le doigt dessus. Une cendre se colla à sa peau.
Elle s’habilla sans allumer la lampe.
• • •
À six heures, le café de l’accueil était déjà trop fort.
Diane le laissa tout de même couler jusqu’à la dernière goutte. Elle posa trois tasses près de la cafetière, par habitude, puis en rangea une. Noah n’arrivait jamais avant six heures trente. Étienne, lui, apparaissait quand il avait décidé que la journée avait commencé.
Elle consulta la page officielle des incendies.
La carte avait été mise à jour à quatre heures douze. Le périmètre du feu avait légèrement augmenté. La couleur de l’avis, elle, n’avait pas changé.
INCENDIE SURVEILLÉ. AUCUNE ÉVACUATION POUR LE SECTEUR DU LAC ALDER.
Diane relut la phrase.
À l’extérieur, des battements d’ailes passèrent au-dessus du toit. Elle leva les yeux trop vite, comme si un Canadair pouvait déjà voler dans la pénombre.
Ce n’était qu’un vol d’oies.
La porte s’ouvrit. Étienne entra, ses bottes à la main.
— Tu savais qu’il y avait une flaque devant chez toi?
— Il n’a pas plu.
— Ce n’est pas de l’eau.
Il posa une botte sur le comptoir. La semelle était couverte d’une boue grise, fine comme du ciment frais.
Diane la toucha du bout de l’index.
— Cendre et rosée, dit Étienne. Ça colle partout.
Il prit une tasse sans demander.
— Tu as dormi?
— Oui.
— Combien de minutes?
Diane lui tourna l’écran.
— Le secteur n’est pas sous ordre d’évacuation.
Étienne lut l’avis jusqu’au bout.
— Mise à jour à quatre heures douze.
— C’est récent.
— C’était avant que les conditions commencent à changer.
— Ici, rien n’a changé.
Étienne regarda par la fenêtre. Les drapeaux de la marina pendaient à nouveau.
— C’est justement le problème. On ne sait pas précisément ce qui nous arrive.
Diane reprit sa tasse.
— Tu sais quelque chose que je ne sais pas?
— Non.
— Alors nous en sommes au même point.
— Pas vraiment. Moi, je sais que je ne sais pas.
Elle posa la tasse un peu trop fort.
— Et moi, j’ai plus de trois cents personnes à ne pas déplacer sur une impression.
Étienne baissa les yeux vers le café débordé sur la soucoupe.
— Préparer n’est pas déplacer.
Diane ne répondit pas.
Des années plus tôt, lors d’une autre alerte, des véhicules étaient partis avant que les consignes se stabilisent. Un accident avait suivi. Diane en avait gardé une règle plus simple que le souvenir : on ne met pas des gens en mouvement avant de savoir où on les mène.
Étienne connaissait ce principe. Il savait aussi que Diane ne l’avait jamais remis en question.
Il n’insista pas. Il prit un chiffon, essuya le comptoir et sortit avec ses bottes.
Sur l’écran, le mot SURVEILLÉ semblait plus gros que les autres.
• • •
Zoé Bell arriva à la marina à sept heures vingt-trois.
Curtis l’attendait près de la barrière. Il vérifia les gourdes, les lampes et la petite trousse de secours sans vider une troisième fois les sacs.
— Deux litres d’eau chacun?
— Oui, papa.
— Téléphones chargés?
Ana et Milo levèrent les leurs.
Curtis aperçut le sifflet orange accroché au sac de Zoé.
— Gardez-le accessible.
— Tu disais hier que ça ne servait à rien.
— J’ai dormi depuis.
Milo regarda le ciel.
— On devrait peut-être reporter.
Zoé se tourna vers lui.
— À cause du nuage?
— À cause de la fumée.
— Le sentier part vers le nord. Le feu est au sud-ouest.
Judith, installée à une table voisine avec sa tasse et son livre, leva les yeux.
— Le feu, oui.
Zoé attendit la suite. Judith n’ajouta rien.
Curtis consulta son téléphone. Une barre de réseau apparut, puis disparut.
— Vous m’écrivez au belvédère. Après, photo au pont si ça passe. Sinon, demi-tour à midi, réseau ou pas.
— Tu avais dit avant le souper.
— J’ai changé d’avis.
Zoé reconnut le ton.
— D’accord.
Curtis voulut l’embrasser. Elle tourna légèrement la tête, mais pas assez pour l’éviter tout à fait.
Les trois adolescents prirent le sentier derrière la marina. Leurs sacs apparurent entre les arbres, puis disparurent.
Curtis resta près de la barrière.
— Ils ont de bonnes chaussures.
Judith rouvrit son livre.
— C’est souvent le cas des gens qui se perdent.
Curtis la regarda.
— Vous pourriez essayer le silence, parfois.
— J’ai essayé à la télévision. Ça ne convenait pas au métier.
• • •
Le premier Canadair arriva à sept heures cinquante-huit.
Cette fois, personne ne courut vers le quai.
Les campeurs sortirent plutôt de leurs roulottes avec leurs tasses de café et suivirent l’appareil des yeux. Il écopa au centre du lac, plus loin que la veille, puis remonta lourdement vers la vallée.
Douze minutes plus tard, un deuxième appareil se présenta. À huit heures vingt-cinq, le premier revint.
À neuf heures, Diane avait cessé de noter les rotations. Elle n’avait plus besoin de les compter pour savoir qu’elles se rapprochaient.
Le camping continuait pourtant à vivre. Une famille gonflait un grand flamant rose sur la plage. Owen lavait le pare-brise de son véhicule récréatif avec une longue raclette. Noah ouvrait le petit magasin, où les sacs de glace partaient deux fois plus vite que d’habitude.
La fumée avait effacé le bleu du ciel sans couvrir le soleil. Celui-ci apparaissait comme un disque blanc, sans éclat, facile à regarder.
Diane passa près des emplacements avec sa voiturette électrique et s’arrêta devant une mère qui pliait déjà ses chaises.
— Vous partez?
— Mon fils fait de l’asthme. Il tousse depuis ce matin.
Diane regarda l’enfant assis dans la voiture, masque de tissu sur le visage.
— Vous avez besoin d’aide pour atteler?
— Mon mari s’en charge.
— Prenez la route du nord jusqu’à la jonction. Ne vous arrêtez pas sur l’accotement, même pour vérifier la remorque.
La femme hocha la tête.
— Vous restez ouverts?
Diane regarda autour d’elle.
— Pour l’instant.
La réponse lui déplut dès qu’elle l’eut prononcée.
Près du centre communautaire, Étienne chargeait des bidons d’eau dans la caisse de sa camionnette.
— Qu’est-ce que tu fais?
— Je déplace la réserve près de la sortie.
— Pourquoi?
— Parce qu’elle est derrière le hangar, sous les arbres.
— Et si les campeurs la cherchent?
— Noah sait où elle est.
Diane arrêta la voiturette.
— Tu prépares une évacuation sans me le dire.
— Je déplace de l’eau.
— Tu sais très bien ce que tu fais.
Étienne posa un bidon.
— Oui. Je gagne dix minutes sur une décision que tu n’as pas encore prise.
— Remets-les.
Il la regarda longtemps.
— Non.
Le mot resta entre eux.
Noah sortit du centre avec une caisse de piles, puis ralentit en comprenant qu’il arrivait au mauvais moment.
Diane regarda les bidons, la camionnette, puis son fils.
— Tu ne diriges pas ce camping.
— Je sais.
— Alors ne prends pas des décisions à ma place.
— Je ne décide pas du départ. Je décide que l’eau sera accessible si tu décides de partir.
Noah baissa les yeux vers sa caisse. Deux campeurs près du babillard regardaient maintenant dans leur direction.
— Termine, dit Diane. Mais rien d’autre sans me parler.
Étienne hocha la tête.
Elle repartit avant qu’il devine qu’elle regrettait déjà de lui avoir donné raison.
• • •
À neuf heures quarante, Judith reçut un appel sur son téléphone satellite.
Elle s’éloigna jusqu’à l’extrémité du quai. La voix à l’autre bout était faible, hachée par de courts silences.
— À quelle heure?... Et le bulletin public?
Elle se retourna vers le camping. Diane traversait la voie en voiturette. Étienne attachait les bidons d’eau. Curtis installait ses caméras sur la plage.
— Non. Je ne publierai rien. Je veux seulement savoir ce que vous savez réellement.
Elle écouta encore.
— Une cellule secondaire où?
Le mot se perdit dans un grésillement.
— Répète.
La liaison coupa.
Judith rappela. Rien.
Lorsqu’elle replia l’antenne, Mara était derrière elle.
— Mauvaises nouvelles?
— Des nouvelles incomplètes.
— Ce n’est pas la même chose.
— Ça le devient quand on doit décider avec.
Mara regarda vers leur caravane. Gabriel était assis sous l’auvent, une couverture sur les genoux malgré la chaleur.
— Mon père dit que la pression change.
Judith suivit son regard.
— Quelqu’un du centre provincial vient de me parler d’une cellule secondaire au nord-est du feu.
— C’est vers nous?
— Je n’ai pas entendu la fin.
Mara regarda la fumée.
— Diane doit savoir.
Judith acquiesça.
— Le bulletin officiel dit encore que le flanc nord est stable.
— Alors l’un des deux est faux.
— Ou en retard.
Pour les gens du lac Alder, la différence devenait mince.
• • •
Diane lut le message de Judith dans le bureau de l’accueil.
Il tenait sur quatre lignes manuscrites.
CELLULE SECONDAIRE SIGNALÉE. NORD-EST DU FRONT PRINCIPAL. CONFIRMATION INCOMPLÈTE. BULLETIN PUBLIC INCHANGÉ.
— Qui vous a dit ça?
— Une ancienne collègue. Elle travaille maintenant au centre provincial de coordination des incendies.
— Elle est sur place?
— Non.
— Sa source?
— Une équipe des mesures d’urgence sur le terrain.
Diane posa la feuille.
— Elaine Cho?
— Son bureau, probablement.
— Probablement.
Judith croisa les bras.
— Vous préférez une information incertaine ou aucune information?
— Je préfère savoir d’où elle vient.
— Vous savez d’où vient le bulletin public?
Diane garda le silence.
Étienne se tenait près de la porte. Il n’avait pas été invité, mais personne ne lui demanda de sortir.
— Appelle Elaine, dit-il.
Diane composa le numéro direct de la responsable régionale. Une assistante répondit après cinq sonneries et la fit patienter.
La même musique que la veille remplit le bureau.
Étienne se dirigea vers la fenêtre.
— Ce n’est plus le même nuage.
Diane couvrit le combiné.
— Nous ne savons pas ça.
— Regarde-le.
— Regarder n’est pas mesurer.
— Et mesurer n’est pas toujours comprendre.
Judith observa l’un puis l’autre.
— Vous avez souvent cette conversation?
— Depuis trente-six ans, répondit Étienne.
La musique s’arrêta.
Elaine Cho prit la ligne. Sa voix était calme et rapide.
— Diane, nous évaluons une activité convective inhabituelle. Rien ne justifie une évacuation du lac Alder pour le moment.
— Une cellule secondaire a-t-elle été confirmée?
— Nous avons des signaux incomplets.
— Où?
— Nous ne diffusons pas de localisation tant qu’elle n’est pas validée.
— Est-ce au nord-est du feu?
Un bref silence.
— Restez attentive aux avis officiels.
Diane garda les yeux sur la feuille de Judith.
— La route du nord reste-t-elle recommandée?
— Oui.
— Pour combien de temps?
— Je ne peux pas vous donner une heure.
— Alors donnez-moi une condition.
Elaine expira à l’autre bout.
— Si nous constatons une dégradation significative, vous recevrez un avis.
— Avant que la route ne soit touchée?
— C’est l’objectif.
Ce n’était pas une réponse. Diane le savait. Elaine aussi.
— Merci.
Elle raccrocha.
Judith désigna la feuille.
— Alors?
— Aucun ordre d’évacuation.
Étienne se retourna.
— Ce n’est pas la question. Elle ne t’a pas dit combien de temps la route resterait sûre.
Diane plia le message en deux.
— La route du nord reste ouverte.
— Pour l’instant, ajouta Judith.
Diane glissa la feuille dans le tiroir de son bureau.
— Oui. Pour l’instant.
• • •
Le tournage de Curtis devait commencer à onze heures.
Malik Desrosiers arriva avant la première prise avec deux caisses de batteries et trois drones rangés dans des étuis rigides. Étienne l’avait prévenu la veille; Malik avait fait la route le matin pour décider lui-même si le spectacle prévu le soir restait possible.
Le vidéaste de Curtis cherchait encore un angle qui cachait la plus grande partie du nuage derrière les sapins.
Malik, lui, regardait le ciel.
— Je fais un vol de contrôle. Après, je décide si on maintient quoi que ce soit ce soir.
Curtis désigna son vidéaste.
— Il peut filmer le lancement?
— Tant qu’il ne touche pas aux commandes.
Owen attendait près de la rampe dans un gilet de sauvetage neuf.
— On vend toujours de la liberté?
Curtis allait répondre lorsqu’un drone de Malik monta au-dessus de la plage.
Sur la tablette, le camping apparut d’en haut : les rangées de roulottes, la marina, les embarcations, les enfants près de l’eau. Puis Malik fit pivoter l’appareil vers le sud-ouest.
Le vidéaste cessa de parler.
Depuis le sol, le pyrocumulonimbus semblait se dresser derrière la crête. Depuis les airs, on voyait qu’il s’étendait bien au-delà. Une large masse sombre descendait vers le nord; un autre renflement se formait à l’est du panache principal.
Curtis agrandit l’image avec deux doigts.
— C’est quoi, ça?
— Je ne sais pas. Et je préfère ne pas deviner.
La lumière changea brusquement. Le disque blanc du soleil disparut derrière une couche de fumée et l’image du camping prit une teinte brune.
Curtis chercha le sentier sur l’écran. La forêt formait une masse continue. Par endroits, le vieux chemin apparaissait comme une cicatrice pâle entre les arbres, puis disparaissait.
— Tu peux suivre ça?
Malik consulta les données de vol.
— Pas avec cette batterie. Et pas sous cette couche si le vent continue à se lever.
Curtis vérifia son téléphone.
Aucun message de Zoé.
Il était onze heures seize.
— Elle devait écrire au belvédère.
— Elle a peut-être perdu le réseau, dit son vidéaste.
Curtis regarda de nouveau le nuage.
— Oui.
Cette fois, il ne cherchait plus à cadrer le tournage.
• • •
À onze heures trente, les premiers campeurs se présentèrent à l’accueil pour demander s’ils devaient partir.
Diane répondit à chacun la même chose : aucune évacuation n’avait été ordonnée, la route du nord restait ouverte, ceux qui souhaitaient écourter leur séjour pouvaient le faire calmement.
À la cinquième personne, les mots commencèrent à perdre leur sens.
— Calmement comment? demanda un homme. Tout le monde attelle en même temps.
Par la fenêtre, Diane vit deux roulottes bloquer déjà la voie principale. Un bateau reculait sans réussir à prendre l’angle. Un enfant pleurait parce que son vélo avait été rangé trop tôt.
Noah entra en courant.
— Le secteur C veut savoir s’il doit se rassembler. Quelqu’un a dit qu’une évacuation était en préparation.
Diane regarda Étienne, qui venait d’arriver derrière lui.
— Ce n’est pas moi, dit-il.
— Je n’ai pas dit que c’était toi.
— Tu l’as pensé assez fort.
Noah se retrouva entre eux.
— Je leur dis quoi?
Diane prit une feuille blanche.
— Que le camping reste ouvert, qu’on surveille la situation, qu’ils gardent leurs véhicules accessibles et qu’ils ne bloquent pas la voie.
Étienne appuya les mains sur le comptoir.
— Et qu’ils préparent leurs médicaments, leurs papiers et de l’eau.
— Cela déclenchera la panique.
— Non. Cela évitera qu’ils cherchent leurs passeports pendant que le feu approche.
— Nous n’avons pas d’ordre.
— Nous avons de la cendre dans les gouttières.
Noah regarda l’un puis l’autre.
— Je peux dire de préparer un sac sans parler d’évacuation.
Diane inspira lentement.
— D’accord. Un sac essentiel par famille. Rien de plus.
— Et les personnes vulnérables? demanda Étienne.
— Mara dresse une liste.
Il sembla surpris.
— Tu lui as demandé?
— Il y a vingt minutes.
Un bref sourire passa sur son visage.
— Quoi?
— Rien.
— Dis-le.
— Tu prépares sans déplacer.
Diane lui tendit la feuille.
— Va aider Noah.
• • •
À midi, Zoé n’avait toujours pas donné de nouvelles.
Curtis essaya d’appeler. Le téléphone sonna une fois, puis bascula vers la messagerie. Il appela Milo, puis Ana.
Rien.
Judith, assise près de la marina, regarda sa montre.
— Vous aviez dit demi-tour à midi.
— Ils sont peut-être déjà sur le retour.
— Peut-être.
Curtis fit quelques pas, revint, puis regarda le sentier. Il disparaissait derrière les arbres à moins de cinquante mètres. Au-delà, il n’y avait plus que la forêt, les pentes et l’ancien réseau de pistes que les cartes du camping montraient mal.
Malik revenait de l’accueil avec une batterie chargée.
— Jusqu’où peux-tu aller? demanda Curtis.
— Première crête. Peut-être le belvédère si le vent me laisse une marge de retour.
— Fais-le.
Malik ne bougea pas.
— Diane est au courant?
Deux minutes plus tard, Curtis lui parlait par radio.
— Toujours aucun message. Malik peut faire une reconnaissance vers le belvédère.
Un silence.
— Aucun risque inutile pour l’appareil, répondit Diane. Et vous me signalez immédiatement si vous voyez quelque chose.
Malik prit la radio.
— Reçu.
Curtis tendit la main vers la radiocommande, puis s’arrêta avant de la toucher.
— Tu pilotes.
Malik hocha la tête.
Le drone monta entre les arbres.
Pour la première fois depuis le matin, l’inquiétude de Curtis avait cessé d’être seulement la sienne.
• • •
À treize heures dix, une rafale descendit de la montagne.
Elle arriva sans transition.
Les arbres se courbèrent vers le lac. Des branches mortes frappèrent les toits. Une bâche se détacha d’une remorque et passa au-dessus de la voie comme un grand oiseau bleu. Le drone de reconnaissance, que Malik venait de relancer, fut rejeté de plusieurs mètres avant que Malik ne le ramène en urgence.
Puis le vent tomba.
Le silence qui suivit fut plus inquiétant que le bruit.
Gabriel se leva sous son auvent. Mara vint aussitôt près de lui.
— Assieds-toi.
— Écoute.
— Quoi?
Il regardait la forêt.
— Rien.
Les oiseaux avaient disparu. Même les insectes semblaient s’être tus.
Une cendre plus grosse qu’une pièce de monnaie tomba sur la table. Elle était encore tiède.
Gabriel l’écrasa du bout de sa canne.
— Ce n’est plus seulement le vent qui vient du feu.
Mara leva les yeux vers le nuage. Sa base avait pris une couleur presque violette.
— Alors quoi?
Gabriel attendit avant de répondre.
— Le feu commence à fabriquer le vent.
• • •
À quatorze heures, le bulletin officiel changea enfin.
ALERTE DE PRÉPARATION POUR LE SECTEUR DU LAC ALDER. AUCUN DÉPART IMMÉDIAT. PRÉPAREZ-VOUS À QUITTER LES LIEUX SI LES CONDITIONS ÉVOLUENT.
Le message apparut sur les téléphones qui captaient encore, puis sur l’écran de l’accueil. Noah l’imprima en vingt exemplaires.
Diane lut chaque mot.
Préparez-vous.
Pas « partez ». Pas « restez ».
Préparez-vous.
Elle prit le micro du système de sonorisation. Sa voix sortit des haut-parleurs avec un léger écho.
— Ici Diane Vautrin. Le secteur du lac Alder est maintenant sous alerte de préparation. Il ne s’agit pas d’un ordre d’évacuation. Je répète : il ne s’agit pas d’un ordre d’évacuation. Chaque famille doit préparer un sac essentiel, garder ses clés à portée de main et laisser la voie principale dégagée. Noah et les employés passeront dans les secteurs. Les personnes ayant besoin d’aide doivent se présenter au centre communautaire.
Des portes s’ouvrirent dans tout le camping.
Dehors, Étienne se tenait près des campeurs.
— N’empruntez pas la route sans vérifier son état auprès de l’accueil. Nous vous transmettrons toute nouvelle information dès qu’elle sera confirmée.
Elle relâcha le bouton.
Pendant une seconde, personne ne bougea.
Puis tout le camping se mit en mouvement.
Les coffres s’ouvrirent. Les auvents se replièrent. Des glacières furent vidées, puis remplies à nouveau. Des gens qui riaient encore dix minutes plus tôt parlaient maintenant à voix basse.
Diane posa le micro.
— Voilà, dit Étienne derrière elle.
— Voilà quoi?
— Le moment où ils commencent à avoir peur.
Les campeurs continuaient de se préparer.
— Non. Le moment où ils commencent à se préparer.
Elle voulait croire que la différence tiendrait.
• • •
À quinze heures, Curtis entra dans l’accueil sans frapper.
— Toujours rien.
Depuis midi, Diane savait que le signal du belvédère aurait déjà dû arriver. L’horloge ne faisait maintenant que le confirmer.
— Alors on passe à une recherche organisée.
Elle déroula la carte locale sur le comptoir.
— Dernier itinéraire prévu?
Curtis pointa le belvédère, puis le vieux chemin et le sentier du lac.
— Ils devaient faire demi-tour au plus tard à midi.
Étienne suivit le tracé du doigt.
— Huit kilomètres ici sans réseau. Davantage s’ils ont poursuivi vers le pont.
Judith posa son téléphone satellite près de la carte.
— Trois personnes au départ. Aucune confirmation qu’elles se soient séparées.
Curtis ouvrit la bouche, puis la referma. Cette fois, il avait compris pourquoi elle comptait.
Malik entra derrière lui.
— Le vent m’empêche encore de passer la première crête. J’ai une autre fenêtre possible si la couche remonte.
— Prépare-la, dit Diane.
Elle répartit les rôles.
— Malik cherche depuis les airs. Judith garde le satellite ouvert. Noah vérifie les emplacements, les messages et tous ceux qui auraient pu parler aux jeunes avant leur départ. Curtis, donne-moi leurs vêtements, leurs chaussures, leurs sacs, tout ce qui peut les identifier d’en haut.
Curtis se tourna vers Étienne.
— Et toi?
— Je ne pars pas à pied sans savoir où ils sont. On risquerait de perdre une autre personne dans la fumée.
Curtis se raidit.
— C’est ma fille.
— Justement, dit Diane.
Il regarda la carte.
— Et si on ne les trouve pas?
Elle consulta l’horloge.
— Alors nous déciderons avec ce que nous saurons à ce moment-là.
Étienne leva les yeux vers elle.
Elle venait d’employer son principe sans lui demander la permission.
Diane replia une partie de la carte pour dégager le secteur du nord.
— Pour l’instant, on cherche.
• • •
Peu après quinze heures trente, Judith reçut un nouveau fragment d’information.
Elle posa son téléphone satellite sur la carte.
— La cellule secondaire se déplace vers l’est. Ils ne confirment pas encore qu’elle touche la route du nord, mais ils réévaluent le carrefour.
Diane suivit l’axe de la route avec son doigt.
— Si elle ferme?
Personne ne répondit tout de suite.
Gabriel, assis près de la fenêtre, désigna une ligne ancienne presque effacée sur la carte.
— Il reste ça.
Diane reconnut le vieux chemin forestier.
Étienne secoua la tête.
— Non.
— Tu connais cet accès.
— Je connais surtout pourquoi il a été fermé.
Même Curtis se tut.
Étienne garda les yeux sur la carte.
— Il y a huit ans, une tempête avait endommagé une ligne de distribution dans ce secteur. La route principale était bloquée. J’ai recommandé l’ancien chemin pour faire passer un camion d’entretien.
— Il était déjà condamné? demanda Diane.
— Pas sur les cartes que nous utilisions.
Gabriel ne le corrigea pas.
Étienne poursuivit.
— Au vieux pont, une roue arrière a traversé une section affaiblie. Le camion a basculé contre le garde-corps. Le conducteur s’est cassé le bassin. Un apprenti a été projeté contre la cabine. Ils ont survécu.
Diane ne bougea pas.
— Et toi?
— J’avais signé l’itinéraire.
Après l’enquête, le chemin avait été condamné définitivement. Étienne s’était juré de ne plus jamais y engager un convoi.
— Pourquoi tu ne m’as jamais raconté ça?
Étienne releva enfin les yeux.
— Parce que chaque fois que je revenais ici, tu me rappelais déjà toutes les raisons pour lesquelles je ne restais pas.
Diane encaissa la phrase sans se défendre.
Gabriel posa une main sur le bord de la carte.
— Le chemin existe encore. Ça ne veut pas dire qu’il est utilisable.
— Et le pont? demanda Diane.
— Il n’a jamais été réinspecté pour une circulation publique.
Diane replia lentement la carte.
— Alors ce n’est pas une route.
Étienne regarda vers le ciel.
— Pas sans inspection.
Le téléphone satellite de Judith vibra de nouveau.
Tout le monde se retourna.
• • •
À seize heures vingt, Malik réussit enfin à pousser un drone jusqu’à la première crête.
Curtis, Diane et Étienne entouraient l’écran sur la plage. Judith gardait son téléphone satellite ouvert, en attente d’une liaison.
L’image tremblait.
La forêt apparaissait par plaques entre des voiles de fumée. Le vieux chemin se dessinait à peine, étroit, envahi par les herbes. Plus loin, le belvédère surgit au bord d’une pente rocheuse.
Vide.
Curtis se pencha vers l’écran.
— Plus bas.
— Je perds ma marge de retour.
— Encore un peu.
Une rafale fit pivoter l’appareil. L’image bascula du ciel à la forêt, puis au ciel de nouveau.
— Remonte, dit Étienne.
Malik corrigea la trajectoire. Le drone reprit de l’altitude.
Pendant une seconde, la caméra balaya la vallée vers l’est.
Quelque chose brillait derrière une crête.
Pas le feu principal.
Une courte ligne de flammes orange, nette entre les arbres, apparaissait là où la route du nord descendait vers la jonction.
Malik figea l’image.
Personne ne parla.
Judith retira lentement le téléphone de son oreille.
— Confirmation. Un foyer secondaire s’est déclaré à l’est.
Diane posa un doigt sur la carte.
— À quelle distance de la route?
— Ils ne savent pas encore.
Curtis pointa le vieux chemin sur l’écran.
— Zoé est quelque part là-bas.
Le foyer secondaire se trouvait du même côté de la vallée que la route du nord.
Sur la carte de l’accueil, l’autre issue portait encore la trace d’un accident vieux de huit ans.
Le téléphone de Diane vibra.
Un message d’urgence s’afficha.
EN CAS D’ÉVACUATION, QUITTEZ LE SECTEUR PAR LA ROUTE DU NORD.
À l’est, derrière les arbres, une seconde colonne de fumée commençait à monter.
• • •
FIN DE L’ÉPISODE 2
À suivre : Épisode 3 — Toutes les routes ramènent au feu


