ORAGE DE FEU
Épisode 1 — Le dernier week-end de l'été
Le premier grondement ne venait pas du ciel.
Il montait du lac.
Le Canadair surgit derrière la pointe boisée, si bas que plusieurs campeurs levèrent instinctivement la tête avant de pousser des exclamations ravies. L’appareil effleura le lac Alder, écopa dans un long panache d’écume, puis reprit de l’altitude en laissant derrière lui deux sillons argentés.
Sur la plage, les cellulaires se levèrent aussitôt.
— Regarde-moi ça! Il revient!
Des enfants couraient déjà vers le quai. Les habitués expliquaient aux nouveaux comment l’avion allait raser l’eau avant de repartir vers la montagne. Un père hissa son garçon sur ses épaules. Deux adolescentes abandonnèrent leurs planches à pagaie pour filmer. Près de la marina, Curtis Bell, concessionnaire de véhicules et d’équipements récréatifs, leva les deux bras et accompagna le passage du Canadair comme un chef d’orchestre.
Pour eux, c’était le premier spectacle du long week-end de la fête du Travail.
Pour Diane Vautrin, ce n’en était déjà plus un.
Elle referma lentement le registre des arrivées.
Très loin au sud-ouest, au-delà des sapins qui fermaient la vallée, une colonne gris brun montait avec une régularité qui lui déplaisait. À sa base, elle se confondait encore avec la crête; plus haut, elle s’élargissait dans un ciel sans nuages.
Le Canadair repassa.
Personne ne regardait la fumée. Tout le monde regardait l’avion.
Diane remit son sourire en place.
— Bienvenue au camping du lac Alder.
Le couple devant elle tendit sa réservation.
— Vous êtes complets? demanda l’homme.
— Depuis hier soir. Emplacement vingt-sept. La marina est à gauche, les sentiers commencent derrière le bloc sanitaire. Gardez votre nourriture dans les coffres, pas sous l’auvent. Et ne laissez rien brûler sans surveillance.
— Même pas les guimauves? demanda la femme.
Diane hésita une fraction de seconde.
— Surtout pas les guimauves.
Ils rirent et repartirent vers leur roulotte.
Un garçon traversa la voie en trottinette. Diane le rappela sans hausser la voix.
— Casque, Léo.
Le garçon freina, revint sur ses pas et récupéra le casque accroché au guidon. Sa mère fit signe à Diane depuis l’emplacement quarante-deux.
Diane connaissait les habitués, leurs manies et leurs petits désastres. Ceux qui arrivaient chaque année le vendredi avant la fête du Travail. Ceux qui oubliaient toujours leur rallonge électrique. Ceux qui installaient leurs chaises avant même de stabiliser la roulotte. Ceux qui avaient besoin d’aide sans jamais la demander.
La colonne continuait de monter.
Une camionnette blanche s’immobilisa devant l’accueil.
Étienne descendit avec un sac d’outils à la main. Il avait laissé pousser sa barbe depuis son dernier passage. Diane le remarqua, comme elle remarquait tout, mais ne dit rien.
Il suivit son regard.
— Tu surveilles encore le feu?
— Je surveille surtout le vent.
Étienne observa les drapeaux au-dessus de la marina. Ils pendaient presque droits.
— Il n’y en a pas.
— Justement.
Le Canadair revint et son vacarme couvrit le reste. Étienne attendit que l’appareil remonte vers la crête.
— Bonjour, maman.
Diane posa brièvement une main sur son bras.
— Tu es en retard.
— Ça me fait plaisir de te voir aussi.
Il sourit. Elle aussi, malgré elle.
Un cri retentit près de la rampe de mise à l’eau. Un homme venait de laisser tomber la roue jockey de sa remorque. Étienne posa son sac.
— J’arrive.
— Tu viens d’arriver.
— C’est ce que je viens de dire.
Il traversa le chemin avant qu’elle puisse répondre.
Diane le regarda s’accroupir près de la remorque, glisser une cale sous l’essieu, puis expliquer au propriétaire comment dégager la roue sans tordre le timon.
Il avait toujours été comme ça : plus à l’aise devant un problème ouvert que devant une conversation fermée.
Au-delà de lui, la fumée continuait de grandir.
• • •
À midi, le camping avait retrouvé son bruit habituel.
Portières. Glacières. Pompes à vélo. Enfants courant d’un emplacement à l’autre. Une vieille chanson rock sortait d’une radio sous un auvent. À la marina, Curtis faisait aligner trois motomarines devant une bannière portant le nom de sa concession.
Owen Kessler, chemise blanche et lunettes fumées, s’appuyait contre son énorme véhicule récréatif comme s’il posait pour un catalogue.
— Tu veux que je dise quoi? demanda Owen.
— Rien. Tu vis le rêve.
— Je peux vivre le rêve en ouvrant une bière?
— Après le plan du bateau.
Une jeune fille aux cheveux attachés en queue de cheval passa derrière eux avec un sac à dos. Curtis la repéra sur l’écran de contrôle.
— Zoé! Pas dans le cadre!
Elle recula de deux pas, puis repassa derrière Owen en agitant les bras.
— Zoé.
— Je ne suis plus dans le cadre.
— Tu pars où avec ça?
Ana et Milo l’attendaient près du sentier, l’une avec une gourde à la ceinture, l’autre avec un appareil photo autour du cou.
— On prépare demain.
— Demain quoi?
— Le vieux pont.
Curtis abaissa ses lunettes.
— Quel vieux pont?
Une voix sèche répondit derrière lui.
— Celui qui est fermé depuis assez longtemps pour que les jeunes trouvent ça intéressant.
Judith Pike s’était arrêtée à l’ombre d’un peuplier. Ancienne journaliste de télévision, désormais à la retraite, elle tenait une tasse émaillée d’une main et un livre de l’autre. À soixante-dix ans, elle avait gardé l’habitude de regarder les gens comme s’ils venaient de faire une déclaration qu’elle s’apprêtait à vérifier.
Zoé leva les yeux au ciel.
— On ne va pas traverser avec un camion.
— C’est précisément le genre de phrase qu’on prononce avant d’avoir besoin d’un camion, dit Judith.
Curtis regarda sa fille.
— Vous revenez quand?
— Avant le souper.
— Téléphones chargés? Vous restez ensemble? Vous m’écrivez au belvédère?
— Oui, oui et oui.
Judith posa sa tasse sur la table de pique-nique la plus proche.
— Après le belvédère, il n’y a presque plus de réseau.
Curtis haussa les épaules.
— C’est vendredi. Ils vont faire une randonnée, pas traverser l’Antarctique.
Zoé embrassa rapidement son père sur la joue.
— On part demain matin.
— Sept heures trente à la marina.
— Pourquoi?
— Parce que je suis ton père.
— Argument scientifique.
Judith reprit sa tasse.
— Peu scientifique, mais rarement négociable.
Zoé entraîna Ana et Milo vers les emplacements. Curtis se retourna vers sa caméra.
— On reprend.
À quelques mètres, Diane suivit les adolescents jusqu’à ce qu’ils disparaissent derrière les roulottes.
Puis elle leva les yeux vers la colonne.
Elle s’était épaissie.
• • •
À quatorze heures, Diane retira la boîte d’allumettes du présentoir de l’accueil.
Noah Alvarez entra avec deux sacs de glace sur l’épaule. Il les laissa tomber dans le congélateur et lut le message que Diane venait d’imprimer.
— « Interdiction immédiate de tout feu à ciel ouvert. » Même les foyers surélevés?
— Tous.
— Les gens ont acheté des bûches ce matin.
— Rembourse-les.
Noah contempla la pile de bois sec rangée contre le mur arrière.
— Ce sont nos meilleures marges de profit.
— Elles brûleront mieux l’an prochain.
— Et le feu d’artifice?
Diane regarda par la fenêtre. Sur la plage, un enfant venait de ramasser un morceau d’écorce si sec qu’il s’effritait entre ses doigts.
— Annulé.
Noah siffla entre ses dents.
— Là, ce sera une guerre civile.
— Pose les avis avant qu’ils aient le temps de former un gouvernement.
Il sortit.
Diane appela le service régional des incendies. Une voix enregistrée l’invita à patienter. Sur l’écran de l’ordinateur, la carte officielle présentait toujours le feu à bonne distance : flanc nord contenu, secteur sud sous surveillance.
Une musique trop calme sortait du combiné.
Étienne entra sans frapper et posa une charnière cassée sur le comptoir.
— La porte du hangar tient encore, mais elle n’aime plus ça.
Diane coupa le haut-parleur avec la paume.
— Le feu d’artifice est annulé.
— Je m’en doutais.
— Noah va se faire manger vivant.
— On peut remplacer.
— Par quoi?
— Un spectacle de drones.
Diane le fixa.
— Tu gardes ça dans ta camionnette?
— Non. Malik Desrosiers. Il est à Clearwater. Spectacles, prise de vue aérienne.
— Et tu connais Malik Desrosiers.
— Je connais surtout son numéro de téléphone.
Comme s’il avait entendu son nom, Curtis entra en reculant, absorbé par l’écran de son téléphone.
— La lumière est parfaite. Même avec la fumée, ça donne une profondeur incroyable.
Il leva enfin les yeux.
— Qu’est-ce qui te fait sourire comme ça?
— L’idée que tu vas payer, dit Diane.
Étienne résuma : pas de pyrotechnie, quelques figures simples au-dessus du lac. Malik pouvait venir le lendemain s’il jugeait les conditions acceptables.
Curtis posa les deux mains sur le comptoir.
— Est-ce que je peux filmer?
— Tant que rien ne brûle.
— Mon logo?
— Non.
— Une motomarine stylisée?
— Curtis.
Il leva les mains.
— D’accord. Je paie.
La musique d’attente s’arrêta. Diane reprit le combiné.
Une opératrice confirma que l’incendie restait sous surveillance. Aucun ordre particulier pour le secteur du lac Alder. Maintenir les précautions habituelles. Surveiller les mises à jour.
— Habituel, répéta Diane.
— Pardon?
— Rien. Merci.
Elle raccrocha.
Étienne regardait la colonne par la fenêtre.
— Ils disent quoi?
— Rien de nouveau.
— La colonne, oui.
• • •
En fin d’après-midi, des affiches rouges apparurent sur les babillards, aux blocs sanitaires et près des robinets.
INTERDICTION DE FEU À CIEL OUVERT
Noah les fixait à l’agrafeuse pendant que les campeurs lisaient par-dessus son épaule.
— Même dans les foyers?
— Même dans les foyers.
— On a payé pour du bois.
— Diane rembourse.
— Et les guimauves?
Noah pointa le centre communautaire.
— Dix-neuf heures. Feu de camp géant.
Un garçon fronça les sourcils.
— Un faux feu?
— Un feu haute définition.
— Ça chauffe?
— Si tu t’assois assez près du projecteur.
Le garçon éclata de rire.
Noah poursuivit sa tournée. Il savait quel enfant était allergique aux arachides, quel couple se disputait toujours en installant l’auvent, quel campeur refusait de lire un panneau avant de demander ce qui était écrit dessus.
Près du quai, Mara Singh aidait son père, Gabriel, à descendre lentement une pente de gravier. Il avançait avec une canne, les jambes raides; une cicatrice pâle disparaissait sous le bord de son short.
— On aurait dû prendre l’autre chemin, dit Mara.
— L’autre chemin est pour les touristes.
— Nous sommes des touristes.
— Parle pour toi.
Il s’arrêta devant l’affiche.
— Pas de feu.
Mara suivit son regard vers la colonne.
— Tu connais ce secteur?
— Assez pour ne pas aimer ce que je vois.
Judith les rejoignit, un petit appareil gris à la main.
— Qu’est-ce que vous voyez?
Gabriel désigna les crêtes.
— La colonne monte trop droit. L’air tire vers le haut.
Mara regarda l’appareil de Judith.
— C’est un téléphone satellite?
— Une vieille habitude de journaliste.
— Il fonctionne ici?
— Mieux que les cellulaires, quand le ciel est dégagé.
Gabriel eut un rire sans joie.
— Le ciel ne le restera pas longtemps.
Judith ouvrit l’antenne.
— D’après qui?
— D’après mes jambes.
Mara lui lança un regard.
— Papa.
— Elles ont connu assez de feu pour se méfier avant moi.
Judith regarda vers le vieux chemin qui disparaissait derrière les arbres.
— Et ce secteur-là?
Gabriel suivit son regard.
— Les vieilles cartes inspirent parfois trop confiance.
— Le vieux pont?
Il planta sa canne dans le gravier.
— Je ne le traiterais pas comme une route.
Mara posa une main sur son coude.
— On est venus se reposer.
— Alors ne posez pas de questions.
Un message apparut sur le téléphone de Judith. Elle le lut deux fois avant de replier lentement l’antenne.
— Qu’est-ce que ça dit? demanda Mara.
Judith glissa l’appareil dans sa poche.
— Que le feu est toujours surveillé.
Gabriel la regarda.
— Ce n’est pas ce que tu viens de lire.
Judith soutint son regard.
— Pas exactement.
• • •
Le vent tourna vers dix-sept heures quarante.
Ce ne fut d’abord qu’un frisson à la surface du lac. Les sillons laissés par les bateaux changèrent d’angle. Les drapeaux de la marina se gonflèrent brusquement vers le nord. Un parasol mal fixé roula sur trois mètres avant qu’un campeur le rattrape.
Puis l’odeur arriva.
Pas celle d’un feu de camp. Une odeur plus sèche, plus amère, qui s’infiltra entre les roulottes et resta au fond de la gorge.
Sur la plage, les conversations ralentirent.
Curtis leva les yeux vers sa bannière.
— Ça ruine le plan sonore.
Son vidéaste coupa la caméra.
— Le vent va tomber.
— Tu es météorologue maintenant?
Owen tapota le flanc de son véhicule récréatif.
— Une bonne pluie et ce sera fini.
Judith, assise à sa table, leva à peine la tête.
— Il n’y a pas de pluie annoncée.
— Les nuages font de la pluie, répondit Owen.
— Pas tous.
Mara referma les fenêtres de sa caravane. Son père resta dehors, la canne plantée dans le gravier.
Noah courait après des serviettes arrachées aux cordes à linge.
Étienne monta sur le toit du hangar pour vérifier une antenne. De là-haut, il vit la colonne entière pour la première fois.
Elle n’était plus lisse. Son sommet se déployait par couches, blanc sale au-dessus, presque noir à sa base. La masse avait commencé à dévorer le bleu.
Diane l’appela depuis le sol.
— Tu vois quoi?
— Trop de choses.
— Réponse inutile.
— Alors ne pose pas une question trop grande.
Il descendit de l’échelle. Diane l’attendait, bras croisés.
— Le service régional maintient le niveau d’alerte.
— Je n’ai pas parlé du niveau d’alerte.
— Tu veux que je fasse quoi? Que je vide quatre-vingt-quatre emplacements parce que tu n’aimes pas un nuage?
— Je veux que tu prépares les gens avant d’avoir besoin de les déplacer.
— Préparer à quoi?
Étienne montra le ciel.
— À ce qu’on ne sait pas encore.
Diane serra les lèvres.
— On ne fait pas paniquer trois cents personnes avec une intuition.
— On ne les protège pas avec une formule non plus.
Le vent rabattit une poignée de cendres sur le toit métallique de l’accueil. Elles crépitèrent comme une pluie sèche.
Diane en prit une sur sa manche. Le fragment s’écrasa entre ses doigts.
— Pas encore.
Étienne regarda la tache noire sur sa peau.
— C’est toujours ce que tu dis avant de décider trop tard.
Elle releva la tête.
— Et toi, tu décides toujours avant de savoir qui devra payer.
Il se tut.
La phrase avait trouvé sa cible.
Au-dessus d’eux, la masse nuageuse gonflait.
• • •
À dix-neuf heures, Noah avait transformé l’aire communautaire en cinéma de fortune.
L’écran géant occupait tout un mur. Un feu de camp filmé en boucle y brûlait sans chaleur : flammes rouges, bûches parfaites, étincelles montant dans une nuit qui n’existait pas autour d’eux. Les familles s’étaient installées avec des couvertures. Des enfants tenaient leurs brochettes de guimauves au-dessus d’un radiateur électrique.
— Ça goûte pareil, déclara Noah au microphone.
— Mensonge! cria quelqu’un.
— C’est l’esprit qui compte!
Les rires roulèrent jusqu’à la plage.
Diane observa la foule depuis l’arrière. Plus de feux de camp. Plus de feu d’artifice. Pourtant, les gens s’étaient rassemblés.
Étienne vint se placer près d’elle.
— Tu vois? On peut remplacer.
— Un écran ne remplace pas un feu.
— Non. Il remplace une raison de rester chacun dans son coin.
Curtis arriva avec son vidéaste.
— Malik confirme pour demain soir.
— Il a vu les conditions? demanda Diane.
— Il dit qu’il évaluera sur place.
Étienne hocha la tête.
— C’est ce qu’il doit faire.
Plus loin, Zoé, Ana et Milo comparaient leurs lampes et leurs gourdes pour le lendemain. Curtis les aperçut.
— Sept heures trente à la marina.
Zoé leva une main sans se retourner.
Judith s’approcha d’elle.
— Une balise?
— Mon téléphone.
— Ce n’est pas une balise.
Elle sortit de sa poche un petit sifflet orange.
— Trois coups si vous êtes perdus.
Zoé le prit.
— Et qui va entendre?
— Quelqu’un qui vous cherche.
Zoé accrocha le sifflet à son sac. Curtis détourna les yeux.
Diane ne manqua rien de l’échange.
Sur l’écran géant, les flammes continuaient de danser sans chaleur.
Derrière le mur, le vrai ciel s’assombrissait.
• • •
Le spectacle improvisé prit fin après vingt et une heures.
Les familles retournèrent vers leurs emplacements. Les enfants protestèrent, puis s’endormirent avant même que leurs parents aient fermé les moustiquaires. Une dernière motomarine fut remontée sur sa remorque. Les lanternes s’allumèrent sous les auvents.
Au-dessus du lac, le nuage masquait maintenant une partie des étoiles.
Diane marcha jusqu’à la marina. La surface était presque noire; quelques lumières tremblaient sur l’eau. Au loin, la base de la colonne luisait par instants, non comme une flamme visible, mais comme une braise cachée derrière plusieurs couches de fumée.
Étienne la rejoignit avec deux cafés.
— Tu ne m’as pas demandé si j’en voulais un, dit Diane.
— Tu l’aurais refusé.
Elle prit tout de même le gobelet.
Ils restèrent côte à côte.
— Tu repars mardi?
— C’était le plan.
— Le plan change souvent avec toi.
— Avec tout le monde.
— Pas de la même manière.
Il but une gorgée.
— On parle du travail ou d’autre chose?
— On ne parle jamais d’autre chose.
Une radio grésilla dans la cabine de la marina. Curtis avait oublié de l’éteindre. Une voix évoqua la croissance rapide de la colonne convective au-dessus de l’incendie. Le terme suivant se perdit dans les parasites.
Diane se rapprocha.
— Qu’est-ce qu’elle a dit?
Étienne tourna le bouton. La voix revint, plus nette.
— ...possible formation d’un pyrocumulonimbus, un nuage d’orage engendré et alimenté par la chaleur intense et la convection d’un incendie, avec la fumée et la vapeur d’eau du feu qui contribuent à sa formation. Les résidents du secteur doivent surveiller les mises à jour officielles...
Curtis apparut sur le seuil, pieds nus.
— Un quoi?
— Un pyrocumulonimbus, répéta Étienne. Un orage que l’incendie est en train de fabriquer.
Curtis regarda la masse noire.
— Ça fait de la pluie?
— Parfois.
— Bon.
— Pas forcément là où il faut.
La radio grésilla de nouveau.
Diane serra son gobelet.
— Les autorités n’ont pas modifié l’alerte.
Étienne la regarda.
— Le nuage, lui, n’attendra pas qu’elles le fassent.
Un grondement très lointain traversa la vallée.
Curtis sourit.
— Voilà la pluie.
Gabriel remontait lentement du quai. Il s’arrêta net.
— Non.
Tous se tournèrent vers lui.
Il leva le menton.
— Trop sec.
Le ciel resta silencieux quelques secondes.
Puis une lumière blanche se tordit à l’intérieur de la fumée.
Pas au-dessus.
Dedans.
L’éclair jaillit du nuage comme une racine retournée vers le sol. Il illumina les crêtes, le lac, la marina et les centaines de toits du camping.
Personne ne parla.
Le tonnerre arriva plus tard, énorme, décalé, roulant d’une montagne à l’autre.
Diane regarda la colonne.
Le dernier week-end de l’été venait de changer de nature.
• • •
FIN DE L’ÉPISODE 1
À suivre : Épisode 2 — L’orage sans pluie


