PRÉCÉDEMMENT...
Au camping du lac Alder, le dernier grand week-end de l’été avait basculé lorsqu’un incendie avait fabriqué son propre orage. Un foyer secondaire avait coupé la route du nord, tandis que Zoé Bell, Ana et Milo restaient isolés près du vieux pont. Diane Vautrin avait longtemps attendu une consigne capable de garantir la sécurité de tous. Il n’y en avait plus. À 17 h 31, le corridor d’évacuation promis par les autorités venait de disparaître. Il restait l’ancien chemin forestier, condamné depuis des années, et moins de deux heures et demie avant que le vent ne le rende inutilisable.
• • •
À dix-sept heures trente-deux, Diane prit le microphone.
Il n’y avait plus d’information à attendre.
Devant l’accueil, trois cent neuf personnes se tenaient déjà près de leurs véhicules, coffres ouverts, auvents repliés. Les enfants portaient leurs sacs sans demander pourquoi. Au-dessus d’eux, la cendre tombait plus serrée, légère et noire, et s’accrochait aux cheveux comme une neige qui refusait de fondre.
Étienne resta à côté d’elle.
Une minute plus tôt, elle lui avait demandé jusqu’où il pouvait les conduire.
Jusqu’au prochain choix.
Pour la première fois, cela suffisait.
Diane appuya sur le bouton.
— Ici Diane Vautrin. Nous évacuons le camping.
Le léger écho de sa voix traversa les haut-parleurs.
Personne ne cria ni ne courut. Quelqu’un referma un coffre.
Une mère prit son garçon par la main; un homme ôta les cales de sa camionnette. Près du secteur C, deux campeurs aidèrent leur voisin à transférer une bonbonne d’oxygène dans un véhicule qui comptait déjà trois passagers.
Diane poursuivit.
— Nous emprunterons l’ancien chemin forestier. Il est étroit, certaines sections sont fragiles et nous devrons avancer lentement. Suivez l’ordre de départ donné par Noah. Aucun dépassement. Aucun demi-tour. Les remorques, les bateaux et tout équipement non essentiel restent ici.
Un murmure traversa la foule à ce dernier mot. Pas de protestation; seulement le bruit très concret d’un monde que l’on commençait à abandonner.
— Une seule pièce de bagage par personne. Médicaments, papiers, eau. Si quelque chose vous fait hésiter, laissez-le.
Elle s’interrompit.
Le vieux registre des arrivées reposait derrière elle, ouvert sur le comptoir de l’accueil : noms, numéros d’emplacement, réservations du week-end suivant. Depuis vingt-cinq ans, Diane avait organisé sa vie autour de ces cases.
Elle leva les yeux vers les familles rassemblées devant elle.
Aujourd’hui, les cases n’étaient plus ce qui comptait.
— Le camping peut brûler, dit-elle dans le microphone.
Elle laissa passer une seconde.
— Pas vous.
Cette fois, le murmure disparut.
Diane rendit le micro à Noah.
— Déploie le plan.
Il hocha la tête et consulta ses feuilles déjà couvertes de traits.
— Secteurs A et B dans les véhicules un à quinze. Les personnes qui ont besoin d’aide restent au centre communautaire jusqu’à ce que Mara les place. Personne ne part tant que je n’ai pas coché son nom.
Il se retourna vers deux employés.
— Vous prenez les allées de l’est. Moi, je fais la marina et le secteur C. Si une place se libère dans une voiture, vous me la signalez. Si quelqu’un manque, vous ne supposez rien. Vous cherchez.
Il employait le même ton que pour annoncer un tournoi de fers ou retrouver le propriétaire d’un chien perdu.
Cette fois, il ne souriait pas.
Mara Singh avait déplacé son poste médical devant le centre communautaire. L’infirmière vérifiait les bouteilles d’eau, les médicaments et les personnes dont la mobilité réduirait la vitesse du groupe.
— Mme Bergeron avec les Kessler, dit-elle à Noah. M. Ducharme avec le véhicule douze. Les deux personnes sous oxygène dans les véhicules trois et quatre, pas ensemble.
— Pourquoi séparées?
— Si un véhicule tombe en panne, on ne perd pas les deux réserves au même endroit.
Noah nota la modification.
— Voilà pourquoi tu fais les listes et moi les blagues.
— Aujourd’hui, fais les deux. Les gens t’écoutent mieux quand ils respirent encore.
Noah releva la tête, puis repartit.
Près de la marina, Owen Kessler se tenait devant son bateau.
Il avait déjà décroché les vélos du véhicule récréatif. Les coffres extérieurs étaient ouverts; vêtements, chaises, matériel de cuisine et outils formaient un petit tas sur le gravier.
Curtis Bell l’aida à retirer la dernière sangle de la remorque.
— Tu veux vraiment le laisser?
Owen regarda la coque blanche.
— Non.
Il détacha l’attelage.
— C’est pour ça que ça compte.
Le bateau resta seul au bord de la rampe.
Owen se retourna aussitôt vers le véhicule récréatif et en ouvrit la porte.
— J’ai neuf places avec ceintures. Qui monte?
Noah apparut presque aussitôt avec sa liste.
— Tu viens de devenir populaire.
— Profites-en. Ça ne durera pas.
Trois personnes âgées et une famille de quatre furent dirigées vers lui. Owen rangea lui-même leurs sacs, abandonnant les siens quand le coffre fut plein.
Diane vit le geste depuis l’accueil.
Le groupe changeait, non parce que la peur diminuait, mais parce qu’elle avait enfin une direction.
• • •
Malik Desrosiers posa une nouvelle batterie dans la radiocommande du drone.
L’appareil principal ne pouvait plus voler longtemps dans les rafales, mais il gardait encore un lien intermittent avec le vieux pont.
Sur l’écran, Zoé, Ana et Milo étaient toujours visibles sous la structure, minuscules dans les bandes de fumée qui traversaient les arbres.
Curtis se pencha au-dessus de l’épaule du pilote.
— Ils bougent?
— Zoé et Ana, oui. Milo beaucoup moins.
Mara s’approcha.
— Sa jambe?
— Je ne peux pas voir assez bien.
Malik fit descendre le drone de quelques mètres. L’image se brouilla, revint, trembla sous une rafale.
Zoé leva la tête.
Le petit projecteur du drone clignota deux fois.
Elle répondit en levant un bras.
Curtis ferma les yeux une fraction de seconde.
— Elle sait qu’on vient.
— Elle sait qu’on la voit, corrigea Judith Pike sans quitter son téléphone satellite. Ne lui promettons pas encore le reste.
Curtis se tourna vers elle, prêt à répliquer, mais ravala les mots. Depuis trois jours, Judith posait les questions qu’il ne voulait pas entendre. Cette fois, il se contenta de regarder l’écran.
Le satellite vibra.
Judith répondit.
— Oui.
Elle écouta, écrivit deux mots, puis leva les yeux vers Diane.
— Elaine.
Diane prit l’appareil.
La voix d’Elaine Cho arriva hachée par les parasites.
— Diane, nous confirmons la fermeture complète du corridor d’évacuation par le nord. Aucun véhicule d’urgence ne peut atteindre le lac Alder par la route du nord.
— Reçu.
— Maintenez-vous sur place si vous le pouvez.
La colonne de véhicules se formait déjà devant elle.
— Je ne le peux pas.
Un silence.
— Vous partez par l’ancien chemin?
— Oui.
— Il n’est pas autorisé. Le pont n’est pas certifié.
— Je sais.
Elaine expira à l’autre bout.
— Je ne peux pas vous donner cet ordre.
Étienne vérifiait les radios des véhicules de tête.
— Je ne vous le demande plus.
La liaison crépita.
Puis Elaine reprit, moins vite.
— Si vous atteignez la route forestière 12, prenez plein nord jusqu’à Pine Creek. L’école secondaire ouvre un centre d’accueil. Je vais faire prévenir le poste de contrôle.
Diane ferma les yeux une seconde.
Ce n’était pas une autorisation. C’était quelqu’un, de l’autre côté, qui venait de choisir ce qu’elle pouvait encore faire.
— Merci.
— Diane...
— Oui?
— Donnez-moi un compte quand vous serez sortie.
La liaison coupa.
Judith reprit le téléphone.
Diane regarda l’horloge.
Dix-sept heures quarante-trois.
Deux heures dix-sept avant vingt heures; moins, si le vent accélérait.
Elle se tourna vers Étienne.
— On y va.
Il leva la radio.
— Véhicule un, avancez jusqu’à la barrière. Les autres restent espacés de vingt mètres.
Le moteur du premier véhicule monta dans les tours.
La colonne commença à bouger.
Le lac Alder disparut peu à peu derrière les véhicules.
• • •
L’ancien chemin avala la camionnette d’Étienne. Deux sapins se refermèrent derrière elle et, pendant quelques secondes, Diane ne vit plus que ses feux arrière dans la poussière.
Elle conduisait le deuxième véhicule. Derrière venaient Mara, Owen, les familles regroupées par Noah, puis la longue file des voitures et camionnettes : quarante-six véhicules d’évacuation après les regroupements. Dix-sept remorques, bateaux et équipements lourds demeuraient au camping.
La voiturette utilitaire de Noah, véhicule de service chargé de caisses d’eau et de deux extincteurs, fermait la marche sans entrer dans ce décompte.
— Tu sais que cette chose n’est pas faite pour traverser une montagne? lui avait dit Étienne.
— Elle n’était pas faite pour transporter des guimauves non plus.
Cette fois, personne n’avait ri.
Le vieux chemin se rétrécit dès la première courbe.
Les marques de peinture orange posées plus tôt par Étienne et Gabriel apparaissaient sur les troncs et les pierres : une ligne irrégulière indiquant où placer les roues et, surtout, où ne pas les placer.
À droite, le talus montait presque verticalement.
À gauche, les arbres descendaient vers une ravine que la fumée empêchait de mesurer.
Diane tenait le volant à dix heures et deux heures.
La radio grésilla.
— Véhicule deux, reste dans mes traces, dit Étienne.
— Je les vois.
— Pas l’accotement. Mes traces.
Elle corrigea légèrement.
Une roue passa à moins d’un mètre d’une bande de sol fendue. Le bord s’effrita derrière elle; dans le rétroviseur, la poussière avait déjà avalé le trou.
— Étienne.
— Je sais.
Il n’ajouta rien.
Ils avançaient désormais à moins de dix kilomètres à l’heure.
Chaque minute pesait.
• • •
À dix-huit heures cinq, la colonne s’immobilisa.
Le vieux pont se trouvait encore à près d’un kilomètre.
Malik, installé dans le véhicule de tête, avait perdu puis retrouvé le signal du drone. Sur l’écran, Zoé agitait maintenant les deux bras. Ana soutenait Milo sous une épaule.
Une branche énorme s’était abattue derrière eux, bloquant le sentier par lequel Étienne espérait les faire rejoindre le chemin.
Gabriel examina l’image.
— Ils ne pourront pas contourner avec lui.
Curtis ouvrit déjà sa portière.
— Alors j’y vais.
Mara l’attrapa par la manche.
— Avec moi.
Diane descendit.
Le vent poussait maintenant la fumée en longues bandes entre les arbres. Diane consulta sa montre : une heure cinquante-cinq avant vingt heures.
Étienne déroula la carte sur le capot de sa camionnette.
— Il y a un embranchement ici. On peut approcher l’autre rive avec un seul véhicule léger. Après, cinquante mètres à pied.
— Combien de temps? demanda Diane.
— Aller-retour, quinze minutes si rien ne tombe.
Gabriel leva les yeux vers les cimes.
— Rien ne tient cette promesse.
Derrière elle, la colonne emplissait le chemin.
Quarante-six véhicules. Trois cent neuf personnes attendaient pour trois autres.
Pendant trois jours, Curtis avait refusé qu’on transforme sa fille en variable logistique. Maintenant, toute la vallée lui présentait exactement ce calcul.
Mara posa son sac médical dans la camionnette d’Étienne.
— Je viens. Si Milo ne peut pas marcher, je dois le savoir avant de le déplacer.
Curtis monta côté passager.
— Moi aussi.
Étienne regarda Diane. Il ne lui demandait pas la permission; il lui demandait de choisir le risque.
Diane consulta encore l’heure.
— Quinze minutes.
Curtis se retourna.
Elle se tourna vers Étienne.
— À dix-huit heures vingt, je fais avancer la colonne jusqu’au pont, avec ou sans vous.
Curtis pâlit.
Mara répondit avant lui.
— Compris.
Étienne referma la portière.
La camionnette disparut dans l’embranchement.
Diane remonta dans son véhicule et prit la radio.
— Tout le monde reste en place. Moteurs allumés. Personne ne descend sauf instruction.
Dans le silence qui suivit, la cendre frappa le pare-brise comme du sable.
• • •
La camionnette d’Étienne ne pouvait pas atteindre le pont.
À cent cinquante mètres de la rivière, une partie du chemin s’était affaissée. Il gara le véhicule en travers d’une clairière et sortit.
Mara prit son sac. Curtis partit déjà devant.
— Curtis.
Il se retourna.
Étienne pointa le sol.
— Dans mes pas.
Curtis regarda la fumée, puis le pont qu’on devinait entre les arbres.
Il revint derrière lui.
Ils progressèrent en file.
Gabriel les guidait par radio depuis la colonne.
— Restez sur la bande sombre. Pas sur la mousse claire.
Étienne posa le pied là où Gabriel l’indiquait.
Sous les aiguilles de pin, le sol semblait normal.
À trois mètres sur sa gauche, une plaque s’enfonça soudain de quelques centimètres sans que personne la touche.
Curtis s’arrêta net.
— C’était quoi?
— Pas notre chemin, répondit Étienne.
Ils continuèrent.
Le pont apparut.
Zoé les vit la première.
— Papa!
Curtis oublia les traces d’Étienne.
Il fit un pas de côté.
Étienne le saisit par le sac et le ramena brutalement sur la bande sûre.
Le sol où il allait poser le pied se fendit sous une racine.
Curtis regarda l’ouverture noire, puis Étienne.
— D’accord. Dans tes pas.
Sa voix n’était plus qu’un souffle.
Ils atteignirent les adolescents.
Zoé se jeta contre son père. Il la serra, les deux mains derrière sa tête, sans trouver un seul mot.
— Désolée, souffla-t-elle.
Curtis secoua la tête.
— Plus tard.
Il recula juste assez pour vérifier son visage.
— Tu marches?
— Oui.
Ana aussi.
Mara était déjà accroupie devant Milo.
— Tu peux poser le pied?
Il essaya, grimaça et secoua la tête.
— Pas assez vite.
Mara ouvrit son sac, stabilisa la jambe de Milo et fit signe à Étienne.
— Il faudra le porter à deux sur la mauvaise section.
La radio d’Étienne crépita.
— Il vous reste quatre minutes, annonça Diane.
Curtis regarda sa fille comme s’il voulait rattraper les heures perdues.
Étienne lui tendit une sangle.
— Après la vallée.
Curtis la prit.
— Dis-moi quoi faire.
Ils repartirent.
• • •
À dix-huit heures dix-neuf, les six silhouettes sortirent de la fumée.
Diane les vit avant que quelqu’un annonce leur retour.
Curtis marchait en tête avec Zoé. Étienne et Mara soutenaient Milo. Ana suivait, une main posée sur le sac médical pour l’empêcher de glisser.
Un bruit parcourut la colonne : pas un cri, plutôt une expiration collective.
Noah leva son crayon.
— Zoé Bell?
Elle eut un rire incrédule.
— Sérieusement?
— J’ai une liste.
— Présente.
— Ana Ribeiro?
— Présente.
— Milo Chen?
Milo leva une main depuis l’arrière de la camionnette.
— Très présent.
Noah cocha trois cases.
Trois cent douze.
Pas encore sortis, mais réunis.
Diane regarda l’heure.
Dix-huit heures vingt et une.
L’arrêt avait coûté seize minutes à la colonne.
Le vent les réclamerait quelque part plus loin.
— On repart, dit-elle.
• • •
Le vieux pont apparut à dix-huit heures trente-huit.
Il semblait plus petit que dans les souvenirs de Diane : deux travées de bois gris au-dessus d’une rivière étroite, un garde-corps tordu, des réparations plus récentes tranchaient sur les poutres noircies.
Étienne arrêta la camionnette avant la première planche.
Gabriel descendit lentement du véhicule de Mara.
Sa canne s’enfonça dans le gravier.
Il regarda les culées, les poutres, la rive opposée.
— Ce n’est pas lui qui m’inquiète le plus, dit-il.
Il désigna l’approche sud.
Une fissure s’était ouverte depuis leur inspection de l’après-midi.
Étienne s’accroupit.
Le bord du chemin avait perdu presque vingt centimètres.
— On garde les roues au centre, dit-il. Un véhicule sur le pont. Aucun autre sur l’approche tant qu’il n’est pas sorti.
Owen arriva derrière eux avec son véhicule récréatif.
Il descendit et regarda la structure.
— Tu m’avais dit qu’il passerait si je l’allégeais.
Étienne observa le gabarit, puis la fissure.
— J’avais dit « pas dans sa configuration actuelle ».
— Elle est beaucoup moins actuelle maintenant.
— Le problème a changé.
Owen regarda les huit personnes qu’il transportait, puis son véhicule.
— Il ne passe pas.
Ce n’était pas une question.
— Non.
Owen hocha la tête.
— Très bien.
Il ouvrit la porte.
— Tout le monde descend avec son sac. On vous redistribue.
Une femme âgée posa la main sur son bras.
— Et vous?
— Je viens avec vous.
— Et votre véhicule?
Owen regarda le grand pare-brise, les sièges massants dont il s’était vanté deux jours plus tôt, le salon sur roues conduit jusqu’au lac pour « vivre le rêve ».
— Il a connu de belles vacances.
Noah trouva des places dans quatre camionnettes. Owen prit lui-même le siège arrière d’un petit véhicule déjà chargé.
Le véhicule récréatif resta au bord de l’approche, moteur coupé, comme une maison abandonnée au milieu de la forêt.
Quarante-cinq véhicules d’évacuation restaient à faire passer.
Dix-huit heures quarante-six.
— Premier véhicule.
Étienne traversa.
Le pont gémit sous son poids, un son long, presque humain.
Les pneus suivirent exactement la ligne centrale marquée plus tôt.
Il atteignit l’autre rive.
— Reçu, dit sa voix dans la radio. Véhicule deux.
Diane s’engagea.
À mi-chemin, une vibration remonta dans le volant et une planche claqua sous le pneu arrière.
Diane ne freina pas.
Puis le gravier remplaça le bois.
Elle expira.
— Véhicule trois.
Un à un, ils passèrent.
Mara avec Milo.
Curtis avec Zoé et Ana.
Les familles.
Les personnes sous oxygène.
Les enfants qui ne regardaient plus par les vitres.
À chaque passage, Noah cochait un numéro de véhicule sur sa feuille.
Vingt-sept.
Vingt-huit.
Vingt-neuf.
Le vent monta.
Des branches frottèrent les unes contre les autres au-dessus du pont.
Trente-sept.
Trente-huit.
Un fragment de cendre rougeoyante tomba sur le capot d’une camionnette et s’éteignit dans la poussière.
Quarante-deux.
Quarante-trois.
Diane regarda sa montre.
Dix-neuf heures onze.
Le ciel était devenu presque brun.
Il restait deux véhicules d’évacuation.
Le quarante-quatrième traversa.
Puis le quarante-cinquième.
Noah arriva ensuite.
Sa petite voiturette utilitaire, hors décompte, s’arrêta devant l’approche.
Étienne leva les deux bras depuis l’autre rive.
— Laisse-la!
Noah regarda les caisses d’eau.
Puis le pont.
Puis Diane.
Il coupa le moteur.
— Je commençais justement à la trouver bruyante.
Il prit une caisse d’eau, abandonna l’autre et traversa à pied.
Lorsqu’il posa le pied sur la rive nord, Gabriel regarda derrière lui.
Le vieux pont vibrait sous le vent.
Mais il tenait.
Étienne suivit son regard.
Huit ans plus tôt, il avait vu un camion basculer contre ce garde-corps et avait décidé qu’il ne ferait plus jamais confiance à ce passage.
Cette fois, personne ne lui avait demandé d’y croire, seulement de l’évaluer.
Puis de choisir encore.
Il remit la radio à sa ceinture.
— On continue.
Le pont resta derrière eux.
• • •
À dix-neuf heures vingt, le pyrocumulonimbus effaça le ciel.
Il n’y avait plus de sommet visible, plus de colonne distincte, plus de frontière nette entre la fumée et le nuage. La vallée entière semblait glissée sous une masse couleur de cuivre.
Un éclair blanc courut à l’intérieur.
Le tonnerre tarda.
Le vent, non.
Il descendit de la montagne d’un coup, comme si une porte venait de s’ouvrir.
Les arbres se couchèrent presque ensemble vers le nord.
Étienne sentit sa camionnette dériver sur le gravier.
— Tout le monde ralentit! cria-t-il dans la radio. Pas d’arrêt sauf urgence.
Diane conduisait derrière lui.
La visibilité passa de cent mètres à trente.
Puis revint à cinquante.
Des aiguilles de pin traversaient les phares.
Une branche tomba devant le véhicule de tête.
Étienne freina.
Diane vit ses feux rouges à travers la poussière.
— Qu’est-ce qu’on a?
— Un arbre trop petit pour nous tuer, trop gros pour qu’on passe.
Owen, maintenant passager d’une camionnette, ouvrit sa portière.
— J’ai une scie dans le véhicule récréatif.
Noah, assis à côté de lui, le regarda.
— Très pratique.
Owen ferma les yeux une seconde.
— D’accord. J’ai mérité celle-là.
Étienne sortit une tronçonneuse de sa caisse. Deux campeurs le rejoignirent malgré les rafales.
Dix-neuf heures vingt-quatre.
Le moteur de la tronçonneuse se mit à hurler.
Chaque seconde semblait visible.
Mara passa de véhicule en véhicule à pied, vérifiant Milo, les réserves d’oxygène, une femme qui tremblait sans pouvoir s’arrêter.
— Regarde-moi, lui dit-elle. Pas le ciel. Moi.
La femme obéit.
— Nous sommes arrêtés?
— Pour trois minutes.
— Et après?
Mara regarda la branche qui commençait à céder sous la lame.
— Après, nous prendrons la décision suivante.
La femme inspira. Mara aussi.
La branche tomba sur le côté.
Deux minutes quarante-six.
La colonne repartit.
• • •
Plus haut, l’ancien chemin traversait une zone brûlée des années auparavant.
Les arbres y étaient plus espacés, mais le sol était mauvais.
Gabriel avait marqué la section d’un grand X orange lors de l’inspection.
— Un seul côté, rappela Étienne. À droite des marques. Personne ne coupe la courbe.
La première voiture passa.
La deuxième aussi.
À la sixième, la radio crépita.
— J’ai un problème.
Une camionnette s’était arrêtée au milieu de la montée.
Voyant de température allumé.
Étienne descendit.
— On ne répare pas ici.
Le conducteur regarda son véhicule.
— Je peux essayer de remettre du liquide.
— Non.
— J’ai toutes nos affaires dedans.
Étienne ouvrit la portière arrière.
Deux enfants le regardaient.
— Tu as surtout ça.
Le père ne répondit pas.
Owen et Noah libérèrent des places dans deux véhicules. Mara transféra une glacière de médicaments. Les enfants prirent chacun un sac.
Le père resta une seconde devant sa camionnette : tente sur le toit, vélos à l’arrière, une saison entière dans la caisse.
Il posa les clés sous le tapis de sol.
— Pourquoi tu fais ça? demanda Noah.
— Je ne sais pas.
Il regarda le chemin derrière lui.
— Pour revenir les chercher, peut-être.
Noah ne plaisanta pas.
— Alors mets-les dans ta poche.
L’homme hésita, reprit les clés et monta dans le véhicule suivant.
La camionnette resta sur le bord de la route.
Il restait quarante-quatre véhicules d’évacuation en mouvement.
Une chose de plus qu’on ne sauverait pas ce soir.
• • •
À dix-neuf heures trente-sept, Judith reçut le dernier message satellite avant que le signal ne disparaisse complètement.
Elle le lut dans la voiture de Diane.
— Rafale descendante confirmée sur le versant sud. Progression vers le nord plus rapide que prévu.
— Combien plus rapide?
— Le message ne le dit pas.
Diane tendit la main.
Judith lui montra l’écran.
Les dernières lignes étaient incomplètes.
VISIBILITÉ TRÈS RÉDUITE APRÈS 19 H 50...
Puis rien.
Diane regarda l’heure.
Treize minutes.
— Étienne.
— Je t’écoute.
— On perd la visibilité vers dix-neuf cinquante.
Un silence.
— La jonction est à quatre kilomètres.
— À cette vitesse?
— Quinze minutes.
— Nous en avons treize.
— Alors on en gagne deux.
La camionnette de tête accéléra légèrement.
Pas beaucoup.
Assez pour que Diane le remarque.
— Tu m’as dit de ne pas couper les courbes.
— Je ne les coupe pas.
— Tu vas trop vite.
— Je vais à la vitesse que le chemin permet maintenant.
Diane serra le volant.
Autrefois, elle aurait ordonné de ralentir; une règle connue lui aurait semblé plus sûre qu’un jugement changeant.
Elle regarda les traces d’Étienne.
Il n’improvisait pas.
Il réévaluait.
— Reçu, dit-elle.
Le mot sortit plus facilement qu’elle ne l’aurait cru.
• • •
À dix-neuf heures quarante-trois, la fumée les rattrapa.
Elle entra entre les arbres comme une marée.
Devant Diane, les feux arrière passèrent du rouge au rose, puis devinrent presque invisibles.
— Phares de détresse, annonça Étienne. Tout le monde.
La colonne se mit à clignoter dans le brouillard brun.
Une suite de lumières orange avançant à travers la forêt.
Diane ne voyait plus le fossé.
Seulement les traces d’Étienne et deux points rouges devant elle.
Un grondement éclata au-dessus.
Cette fois, l’éclair fut suivi presque immédiatement par le tonnerre.
Zoé se pencha dans le véhicule de Curtis.
— Papa...
Il ne quitta pas la route des yeux.
— Je suis là.
— Je sais.
Elle prit sa main libre.
Il continua ainsi, une main au volant, l’autre serrée dans celle de sa fille.
• • •
Dix-neuf heures quarante-huit.
Étienne aperçut le panneau de la route forestière 12 au dernier moment.
Une plaque blanche à moitié cachée derrière un cèdre.
Il freina, tourna à gauche et sentit les pneus retrouver une surface plus large.
— Jonction! annonça-t-il. On y est.
Diane s’engagea à son tour.
Le vieux chemin resta derrière elle.
Le véhicule suivant apparut.
Puis un autre.
Elle se rangea sur le côté juste assez pour compter.
— Un.
Judith comprit et prit la feuille de Noah.
— Deux.
Trois.
Quatre.
Les véhicules sortaient de la fumée un à un.
Vingt-neuf.
Trente.
Une rafale traversa la jonction et coucha les herbes contre le sol.
Trente-huit.
Trente-neuf.
La visibilité sur l’ancien chemin disparut presque complètement.
Quarante-deux.
Quarante-trois.
Diane regarda l’heure.
Dix-neuf heures cinquante-quatre.
Un dernier jeu de phares apparut.
Noah, tassé à l’arrière d’une camionnette, passa la tête par la fenêtre.
— Quarante-quatre!
Judith vérifia la liste.
— C’est le compte.
Diane resta immobile une seconde.
À travers la fumée, l’entrée de l’ancien chemin n’existait déjà plus.
À vingt heures, six minutes plus tard, il aurait fallu y entrer à l’aveugle.
Ils étaient sortis avant que la fenêtre se ferme, non parce qu’ils avaient trouvé une route sûre, mais parce qu’ils avaient cessé d’attendre qu’elle le devienne.
Diane remit la voiture en marche.
— Pine Creek.
La colonne prit le nord.
• • •
L’école secondaire de Pine Creek avait allumé toutes ses fenêtres.
Dans la nuit, le bâtiment semblait flotter au milieu d’un stationnement rempli de véhicules d’urgence, de camionnettes couvertes de cendre et de bénévoles portant des gilets réfléchissants.
Le premier véhicule du lac Alder arriva peu après vingt et une heures.
Le dernier entra onze minutes plus tard.
Personne n’applaudit. Les gens descendirent lentement, comme s’ils découvraient seulement maintenant qu’ils avaient des jambes.
Mara fit transférer Milo vers une équipe médicale, puis revint aussitôt vers les deux personnes sous oxygène. Owen aida une femme à descendre d’une camionnette qui n’était pas la sienne. Curtis resta près de Zoé, sans la toucher à chaque instant mais sans jamais s’éloigner à plus d’un bras.
Noah trouva une table pliante dans le gymnase.
— Diane.
Il posa le registre dessus.
Il avait pensé à l’emporter. La couverture de cuir était tachée de noir.
Diane passa la main dessus.
Puis elle l’ouvrit.
— On recommence.
Noah prit une chaise.
— Tu veux t’asseoir?
— Non.
— Je devais essayer, dit Noah.
Judith s’installa à sa droite avec les listes de véhicules. Mara vint à sa gauche dès qu’elle eut terminé ses vérifications. Étienne resta un peu en retrait.
Diane commença l’appel.
Nom après nom.
Personne après personne.
— Bergeron?
— Ici.
— Curtis Bell?
— Présent.
— Zoé Bell?
— Présente.
— Ana Ribeiro?
— Présente.
— Milo Chen?
Mara répondit aussitôt.
— Avec l’équipe médicale. Stable. Compté.
Diane continua.
À chaque réponse, le bruit autour de la table semblait diminuer. Les conversations du gymnase s’éloignaient.
Elle arriva à la dernière page.
Noah avait ajouté au crayon les employés et les invités de la marina.
Diane prononça le dernier nom.
Une voix répondit au fond de la salle.
Elle regarda Noah.
Il compta une dernière fois les coches.
Puis il posa son crayon.
— Trois cent douze.
Judith vérifia avec sa propre liste.
— Trois cent douze.
Diane resta debout devant le registre.
Elle ne sourit pas. Pas tout de suite.
Elle referma le livre.
Personne ne manquait.
• • •
Elaine Cho arriva à Pine Creek à vingt-trois heures quarante.
Elle portait encore son gilet des mesures d’urgence et une radio à chaque épaule. Elle trouva Diane dans le corridor, devant un distributeur à café qui refusait de rendre la monnaie.
— J’ai votre compte, dit Elaine.
Diane abandonna le bouton du distributeur.
— Trois cent douze.
— Je sais.
Elaine la regarda quelques secondes.
— Vous avez pris une route que je vous avais demandé de ne pas prendre.
— Oui.
— Et si le pont avait cédé?
Diane pensa au bois qui vibrait sous les pneus, à la fissure dans l’approche, à la voiturette de Noah abandonnée sur l’autre rive.
— Vous auriez eu raison.
Elaine baissa les yeux.
— Ce n’est pas très satisfaisant.
— Non.
Un silence passa entre elles.
Elaine sortit une pièce, la glissa dans le distributeur. La machine fit tomber un gobelet.
— Vous avez choisi avec ce que vous aviez.
Diane prit le café qu’elle lui tendait.
— Oui.
Elaine acquiesça.
Cela suffit.
• • •
À l’aube, Judith trouva Diane et Étienne devant l’entrée de l’école.
Elle tenait son téléphone satellite comme on tient une chose devenue soudain trop lourde.
— J’ai reçu une image du poste régional.
Elle leur montra l’écran.
La photographie avait été prise depuis un hélicoptère après le passage du front.
Le lac Alder était encore là.
Noir sous la lumière grise.
La marina, elle, n’était plus qu’une ligne de quais brisés. Le toit de l’accueil avait disparu. Plusieurs rangées d’emplacements étaient couvertes de troncs couchés et de taches sombres. On distinguait la carcasse blanche du bateau d’Owen près de la rampe.
Diane agrandit l’image et chercha la maison où elle avait dormi la veille, le centre communautaire, le hangar.
Elle ne retrouva pas tout.
Étienne ne dit rien.
Judith reprit doucement l’appareil.
— Je suis désolée.
Les portes vitrées de l’école renvoyaient les mouvements du gymnase.
Derrière elles, des enfants dormaient sur des tapis de gymnastique. Mara parlait avec un médecin. Noah distribuait des céréales dans des bols en carton. Curtis avait finalement laissé Zoé s’endormir contre son épaule. Owen aidait un bénévole à déplacer des tables.
Diane glissa la main dans sa poche et en sortit la vieille clé de la barrière.
— Mon père me l’a donnée il y a vingt-cinq ans.
Étienne la regarda.
Diane posa la clé dans la paume d’Étienne.
— Il m’avait dit que je ne posséderais jamais le camping. Que j’en prendrais seulement soin jusqu’à ce que quelqu’un d’autre le fasse après moi.
Étienne referma les doigts sur le métal noirci.
— Il avait le sens de la formule.
— Je croyais qu’il parlait du terrain.
Diane regarda vers les portes vitrées de l’école.
— Il parlait peut-être de ça.
Étienne suivit son regard.
— Tu vas reconstruire?
Diane eut un petit rire sans joie.
— Il est six heures du matin.
— Donc tu ne sais pas.
— Non.
Elle le regarda.
— Et ça va.
Il hocha lentement la tête.
Le silence entre eux n’exigeait plus d’être rempli.
Après un moment, Diane demanda :
— Tu repars toujours mardi?
Étienne fit tourner la clé entre ses doigts.
— Oui.
Elle acquiesça.
Ni accusation ni tentative de le retenir.
Il ajouta :
— Je reviendrai quand on saura ce qu’il y a à faire.
Le ciel pâlissait au-dessus du stationnement.
— On choisira à ce moment-là.
Étienne sourit.
— Au prochain choix.
Elle lui donna un léger coup d’épaule.
— Ne deviens pas insupportable.
— Trop tard.
Pour la première fois depuis trois jours, Diane rit.
• • •
Dans la matinée, la lumière retrouva sa couleur.
Presque trop vite.
Les enfants sortirent les premiers. Certains levèrent les yeux, cherchant encore la masse brune qui avait recouvert la vallée. Il ne restait qu’un voile très haut, à peine visible.
À l’intérieur, Judith reçut un nouveau message de son ancienne collègue, accompagné d’une image satellite.
Un éclair issu du même système avait été détecté plusieurs centaines de kilomètres au nord-est pendant la nuit. Au sol, une petite colonne venait d’apparaître au-dessus d’une forêt sèche.
Judith regarda l’image, puis les fenêtres de l’école.
Elle n’appela personne tout de suite.
Le ciel au-dessus d’eux était redevenu bleu.
À six cents kilomètres de là, la fumée touchait déjà le premier nuage.
• • •
FIN DE L’ÉPISODE 4
FIN D’ORAGE DE FEU


