Quarante minutes
On ne choisit pas toujours, même quand on choisit.
Avant
On m’a laissé quarante minutes. Je le sais parce que j’ai compté. Un homme qui compte, c’est un homme qui a déjà renoncé à agir.
Je vais te les raconter, Jean. Une par une. Tu es le seul à qui je peux le dire, parce que tu es le seul qui n’est pas revenu.
Le matin de ce jour-là, on avait mis ton grand-père en terre. Le village est de l’autre côté du lac. L’hiver, on traverse à pied. L’été, on prend le canot. Mais c’était avril, et avril n’est ni l’un ni l’autre. C’est le mois où le lac ne se décide pas.
Le curé offrait un lit. J’aurais pu attendre une nuit, deux nuits, le temps que le lac se calme. Mais j’avais les bêtes à soigner. Et j’avais surtout cette chose dans la poitrine : l’envie d’être chez moi, loin du cercueil, loin de la face de mon père sous le couvercle.
Un homme qui vient d’enterrer son père veut rentrer retrouver ses fils. C’est bête. C’est comme ça.
J’ai regardé le lac longtemps, sur la grève. Entre les plaques de glace, il y avait des chenaux d’eau libre, assez larges pour le canot. Je connaissais ce lac comme ma main. Je me suis dit : je connais ce lac.
C’est la phrase que je me répète depuis. Je connais ce lac.
Je vous ai fait monter, ton frère et toi, dans le canot d’écorce de ton grand-père mort. Thomas devant. Toi au milieu. Moi derrière. J’ai poussé sur la grève.
La minute zéro
Le premier quart d’heure, on a glissé entre les glaces comme dans un rêve. Le soleil traînait sur l’horizon, et il posait une bande orange en travers du lac. C’était beau. Je m’en souviens : c’était beau, et ça n’avait pas le droit.
Tu traînais ta mitaine dans l’eau noire. Je t’ai dit d’arrêter. Tu as arrêté. Tu m’écoutais toujours, toi.
Puis deux grandes plaques se sont approchées, lentement, comme deux paumes. Elles ont pris le canot par les flancs. Le bois a gémi. La coque s’est coincée, s’est soulevée d’un bord, et tout a basculé.
Ça n’a pas duré une seconde. Le canot s’est couché sur le flanc. Ce qui n’était pas attaché est parti à l’eau : les provisions, l’aviron. Et vous deux, qui n’aviez rien pour vous tenir dedans.
Moi, j’avais les mains sur les plats-bords. C’est ça qui m’a sauvé d’être jeté à mon tour. Et c’est ça qui m’a condamné.
J’ai lancé mes deux bras. Je n’ai pas décidé qui j’attrapais. Ma main droite est partie vers le plus proche — Thomas. Ma main gauche t’a rattrapé, toi, plus bas, par le poignet.
Plus tard, j’ai compris ce que ça voulait dire, cette main droite et cette main gauche. Pas ce soir-là. Ce soir-là, je croyais encore que j’allais vous sauver tous les deux.
Les premières minutes
Le canot, couché, coincé par la glace, ne coulait pas tout à fait. Il restait là, à demi sorti de l’eau. Vous étiez accrochés au plat-bord, le torse contre la coque, les jambes dans l’eau noire. Et moi je vous tenais, chacun par un poignet, pour vous empêcher de glisser.
Le froid de cette eau-là, on ne peut pas le dire à quelqu’un qui ne l’a pas senti. Ce n’est pas du froid. C’est une main qui te serre la poitrine et qui ne te laisse plus respirer. Pendant une minute, on ne fait que cela : chercher de l’air qui ne rentre pas.
Thomas a réussi à parler le premier. Papa, l’eau, papa. Toi, tu n’as rien dit. Tu hoquetais. Tu n’as jamais beaucoup parlé, et là encore, tu te taisais.
J’ai crié vers la rive. Une fois. Deux fois. À l’aide. Y a quelqu’un. Le lac a pris ma voix et l’a posée quelque part où personne n’écoutait.
Il n’y avait personne. Il n’y avait jamais personne, sur ce lac, en cette saison. Je le savais en criant. Je criais quand même, pour que vous voyiez votre père faire quelque chose.
Après, j’ai cessé de crier. Chaque cri était de la chaleur que je perdais. Un homme apprend vite, dans l’eau glacée, à ne plus gaspiller.
À la cinquième minute
Le soleil a touché l’horizon. Il est devenu une pièce de cuivre posée sur la ligne des arbres, puis il a commencé à s’enfoncer.
Vos manteaux de laine se sont gorgés d’eau. La laine, ça garde un peu de chaleur, même mouillé. Mais gorgée, elle pèse. Elle tirait vers le fond. Ce qui vous couvrait vous noyait.
Thomas claquait des dents. Il a dit : j’ai froid, j’ai tellement froid. Toi, tu as dit un seul mot. Papa. Puis plus rien pendant longtemps.
Je vous ai menti. J’ai dit : quelqu’un nous a vus, ça s’en vient. Il n’y avait personne, et je le savais, mais un père ment à ses fils quand la vérité ne sert plus à rien.
Je tenais vos deux poignets. Mes mains commençaient à perdre leur nom. Je les sentais comme du bois.
À la dix-huitième minute
Le soleil était parti. Il restait une clarté bleue, sans source, partout sur la glace. C’est l’heure où le silence laisse entrer les voix d’avant.
Le froid était rendu dans mes coudes, et un souvenir m’a sauté à la gorge.
C’était un été, des années plus tôt. On marchait tous les trois sur le chemin du quai. Tu avais cinq ans. Tu as voulu ma main. Tu as pris la gauche.
Pas parce que tu préférais la gauche. Parce que la droite était déjà prise. Thomas la tenait. Thomas tenait toujours ma droite.
Je n’avais jamais remarqué. On ne remarque pas ces choses-là. On a deux mains, deux fils, on se dit que ça tombe juste. Mais dans le canot, à la dix-huitième minute, je l’ai vu d’un coup, et ça m’a fait plus mal que le froid.
Ma main droite avait toujours été à Thomas. Toujours. Et il te restait la gauche. Celle qui agrippe moins bien. Celle dont je suis moins sûr.
Je ne dis pas que je t’aimais moins. Je n’ai pas le droit de dire ça, et je ne le dirai pas. Je dis seulement que mes mains, elles, avaient choisi il y a longtemps. Et que ce soir-là, sur le lac, elles n’ont fait que répéter un geste vieux de dix ans.
À la vingt-quatrième minute
Vos visages sont devenus des masques pâles. Je distinguais encore tes yeux, deux points qui me cherchaient. Puis tes yeux ont commencé à se fermer.
Tu as dit, la voix traînante : j’ai sommeil.
J’ai crié. Dors pas. Jean. Dors pas. Serre ma main. Serre.
Tu as serré, un peu. Par à-coups. Comme on rappelle qu’on est encore là.
Je ne sentais plus l’eau. Je ne sentais plus que le poids. Le poids de Thomas, à droite, qui pesait à peine. Et le tien, à gauche, qui tirait vers le bas. Tu avais toujours pesé plus lourd à mon bras, toi. Tu demandais toujours un peu plus que ton frère.
À la trente et unième minute
Il faisait presque noir. Je ne voyais plus très bien laquelle de mes mains tenait lequel de mes fils. Je le savais, c’est tout. Les yeux ne servaient plus à rien.
C’est là que ton frère a parlé. Tout bas. Il a dit : prends Jean, papa.
Je n’ai pas répondu.
Il l’a dit encore. Papa. Prends Jean.
Thomas avait treize ans, et il me demandait de le laisser couler pour te garder, toi. Le fils que je tenais de ma main sûre m’offrait sa place.
Et je n’ai pas pu. Ma main droite ne s’est pas ouverte. Mon ventre la tenait fermée, contre ce que mon fils me demandait. J’ai juste dit : tais-toi. Tais-toi, Thomas.
Tu comprends, Jean ? Il m’a offert de mourir à ta place. Et mon silence a été ma réponse. Le silence d’un père, c’est parfois le plus fort des choix.
À la trente-sixième minute
Il faisait noir pour de bon. Je ne voyais plus vos visages. Deux taches, un peu plus claires que l’eau.
Il ne me restait que vos deux mains. La droite, sûre, posée. La gauche, qui tremblait, qui redemandait.
Le froid était monté jusqu’aux coudes. Mes bras n’étaient plus à moi. Je vous tenais avec quelque chose qui n’avait presque plus de force, et je vous disais, je vous répétais : vous deux. Vous restez tous les deux. Tous les deux.
Je le promettais au noir. Je savais déjà que c’était une promesse que mes mains ne pouvaient pas tenir.
À la trente-huitième minute
Et puis ta petite main a desserré.
Doucement. Doigt après doigt. Sans secousse. Sans un cri.
Je n’ai jamais su, Jean.
Je n’ai jamais su si c’est le froid qui a ouvert ta main.
Ou toi.
Ton frère a crié dans le noir :
— Jean. Jean, non. Ne fais pas ça.
Puis il n’y a plus eu que l’eau.
J’ai serré le vide. La gauche était vide. Le vide, ça a un poids. Il pèse plus lourd qu’un enfant.
Et ma main droite, elle, tenait toujours. Elle n’avait pas eu à choisir.
La quarantième minute
Le froid avait cessé de faire mal. C’est pire. Je ne sentais plus rien.
Il faisait nuit pleine. Je ne distinguais que la forme du fils qui restait. Thomas respirait, à ma droite, et chaque souffle m’accusait.
J’ai dit ton nom, une fois, dans le vide. Jean. Pas un appel. Je savais que tu ne répondrais pas. C’était juste un constat. Une façon de vérifier que le monde avait vraiment changé de forme.
J’ai ramené Thomas à la rive avant le matin. Je traînais le canot brisé sur le gravier, un seul enfant contre moi. Deux ombres, là où il en fallait trois.
Après
Voilà. Tu sais maintenant pourquoi j’ai gardé Thomas. Parce que ma main droite l’a saisi sans que je le décide, et qu’elle ne s’est jamais ouverte. Parce que mon corps avait choisi avant moi, il y a longtemps, sur un chemin de quai. Ce n’est pas une raison. C’est la vérité, et la vérité n’est pas obligée d’être une raison.
Longtemps, je me suis consolé avec un mensonge. Je me disais : Jean serait mort à la guerre, de toute façon. Elle est venue quatre ans après le lac. Elle a pris les hommes jeunes, par villages entiers.
Mais tu n’aurais pas eu l’âge, toi. Tu aurais eu seize ans. Trop jeune pour les tranchées.
C’est Thomas qui avait l’âge. C’est Thomas qu’elle a pris.
Tu comprends ce que ça veut dire, Jean ? J’ai gardé ton frère hors de l’eau pour le donner aux tranchées. J’ai cru, ce soir-là, sauver un fils. J’en ai perdu deux, à quatre ans d’écart.
Le canot n’aura sauvé personne.
J’ai cru longtemps avoir survécu à une noyade. J’ai compris, vieux, que j’avais survécu à un sacrifice. Le tien. Tu avais neuf ans. Et je veux croire que tu as été le seul, dans ce canot, à comprendre ce qu’il fallait faire.
Ne fais pas ça, qu’il a crié, ton frère.
Je l’entends encore. Je l’entendrai jusqu’à la fin.
— fin —


