STOCKWALKER
Après la chute, le vide… sans préavis
Le café n’a pas encore fini de couler.
Jean-Sébastien regarde la cafetière comme on regarde un sablier. Le quatre-et-demie est silencieux, Drummondville dort encore, et sur l’écran du portable resté ouvert sur la table de cuisine, une ligne verte trace le prix du baril de brut comme un électrocardiogramme au repos. Soixante-dix-huit dollars. Soixante-dix-huit dollars et quarante-deux cents. Ça ne bouge presque pas. C’est l’heure creuse, celle où le marché asiatique ferme les yeux et où l’Europe ne les a pas encore ouverts.
Il verse le café. Il s’assoit. Il ouvre l’application de son courtier — Disnat, interface sobre, chiffres petits — et il regarde ses positions comme un pêcheur regarde ses lignes à l’aube. Trois options d’achat sur le pétrole brut, échéance dans six semaines. Il les a payées quatre mille deux cents dollars au total, de l’argent qu’il n’aurait pas dû mettre là, mais qu’il a mis quand même parce qu’il sait. Il sait, depuis des semaines, que ça va péter au Moyen-Orient. Il a lu les analyses, les fils Twitter, les rapports que des comptes anonymes partagent sur Discord à deux heures du matin. Il a regardé les cartes du détroit d’Ormuz sur Google Earth, mesuré le goulot avec l’outil de distance — trente-neuf kilomètres à l’endroit le plus étroit, la largeur d’une autoroute à l’échelle du monde.
Trente-neuf kilomètres à travers lesquels passe un cinquième du pétrole de la planète.
Il boit son café. Il attend.
REUTERS 05:12 GMT — Des explosions ont été signalées dans la province de Hormozgan, dans le sud de l’Iran. Aucune confirmation officielle. Les forces armées iraniennes ont déclaré un état d’alerte maximale dans la région du détroit d’Ormuz.
Keith n’a pas dormi. Mais ça ne se voit pas, ça ne se voit jamais. Il est assis à son poste depuis quatre heures du matin, heure de Chicago, dans l’espace vitré du quatrième étage qui donne sur le trading floor du CME — le Chicago Mercantile Exchange, la plus grande bourse de matières premières du monde. Son écran principal affiche le carnet d’ordres sur le contrat à terme du pétrole brut WTI, le West Texas Intermediate, celui sur lequel l’Amérique fixe le prix de son énergie. Quatre écrans en tout. Le premier pour les prix. Le deuxième pour les positions du desk — les contrats que son équipe détient ou doit au marché. Le troisième pour les nouvelles. Le quatrième pour l’algorithme.
L’algorithme, c’est le sien. Pas qu’il l’ait codé — ça, c’est le travail de Priya, la quant de l’équipe, trente et un ans, docteure en mathématiques appliquées, qui ne lève presque jamais les yeux de son terminal. Mais Keith l’a pensé. Il a dessiné l’architecture de la couverture, les règles qui disent : si le prix monte de tant, on vend de tant ; si la volatilité dépasse tel seuil, on réduit l’exposition ; si le marché s’emballe, on coupe tout. Des disjoncteurs. Keith aime ce mot. Des disjoncteurs, comme dans une maison : quand le courant devient fou, ça saute, et tout s’éteint avant de brûler.
La question, c’est toujours la même : à quel seuil ?
Il a fixé le dernier disjoncteur à cent quatorze dollars le baril. Au-delà, l’algorithme ferme toutes les positions, sans demander la permission. Keith a choisi ce chiffre il y a trois mois, dans le calme, avec des données historiques, des simulations de scénarios. Cent quatorze, ça correspond à un choc majeur mais gérable — une perturbation d’Ormuz partielle, quelques tankers détournés, une semaine de panique puis un retour à la normale.
Le problème, c’est que Keith a modélisé une perturbation. Pas une guerre.
Le café est fini. Jean-Sébastien a les deux mains autour de la tasse vide et il fixe l’écran comme un homme qui vient de voir passer un cerf sur l’autoroute — figé, le cœur vif. Le baril vient de passer à quatre-vingt-neuf dollars. En douze minutes. C’est un bond de onze dollars, c’est énorme, c’est un spasme, et le fil Reuters sur son écran dit le mot explosions sans dire le mot guerre.
Il regarde ses options. Elles valent déjà le double de ce qu’il les a payées. Huit mille dollars de gain théorique. Théorique, parce que tant qu’il ne vend pas, ce n’est qu’un chiffre. Un chiffre qui pourrait monter encore ou redescendre à rien si le marché décide que c’était une fausse alerte.
Jean-Sébastien ouvre Discord. Le canal #trading-fr est en éruption.
Discord — #trading-fr — 05:24 EST
barildor_99 : les gars vous voyez le WTI ???
xena_trades : c’est les Américains. check Reuters
JS_drum : j’ai des calls depuis trois semaines. JE VOUS L’AVAIS DIT
petroQC : attends avant de crier victoire. si ça redescend t’es mort pareil
JS_drum : ça redescendra pas. Ormuz c’est fini.
barildor_99 : comment tu sais ça toi
JS_drum : je le sais.
Il ne le sait pas. Il le sent. C’est différent, et c’est la faille que Jean-Sébastien ne voit pas en lui-même — cette confusion entre une intuition et une certitude. Il avait raison sur le quoi. Le pétrole allait bouger. Mais avoir raison ne suffit pas. Il faut avoir raison au bon moment, dans le bon véhicule, et surtout il faut savoir quand sortir. Or Jean-Sébastien ne pense pas à sortir. Il pense à rester. Il pense à cent dollars le baril, à cent vingt, à cent cinquante. Il pense à l’argent qu’il va gagner, et cet argent n’est pas abstrait — c’est le loyer de six mois, c’est le dentiste qu’il repousse depuis octobre, c’est la preuve qu’il avait raison de quitter son emploi pour faire ça.
Il serre la tasse vide. La ligne verte sur l’écran monte comme une fièvre.
Keith regarde le même chiffre depuis Chicago et il voit autre chose. Là où Jean-Sébastien voit une confirmation, Keith voit un danger. Le baril à quatre-vingt-neuf dollars, c’est une dislocation — le prix qui s’éloigne de tout ce que les modèles considèrent comme normal. Sur son quatrième écran, l’algorithme travaille déjà : il vend des contrats pour réduire l’exposition du desk, automatiquement, par tranches, comme un chirurgien qui cautérise. Mais le carnet d’ordres est en train de se vider. Ça, c’est le signe qui inquiète Keith plus que le prix lui-même.
Un carnet d’ordres, c’est la liste de tous les acheteurs et vendeurs à chaque niveau de prix. En temps normal, cette liste est dense, profonde — il y a du monde partout, prêts à acheter un peu plus bas, prêts à vendre un peu plus haut. Ça crée un coussin. Ça amortit les chocs. Quand le carnet se vide, ça veut dire que les gens retirent leurs offres. Ils ne veulent plus être là. Plus personne ne veut promettre un prix, parce que personne ne sait quel sera le bon prix dans cinq minutes.
C’est comme un filet de sécurité qui se retire sous un funambule.
Et Keith, en ce moment, est le funambule.
Il décroche le téléphone. La voix de son chef, à l’autre bout, est calme mais serrée, comme une corde de guitare qu’on a montée d’un ton.
— On en est où ?
— L’algo déroule. On réduit. Mais le book s’assèche, il n’y a plus de profondeur.
— Tu coupes si ça touche cent ?
— Le disjoncteur est à cent quatorze.
— Keith. Si ça touche cent, tu coupes.
Il raccroche. Il regarde le prix. Quatre-vingt-treize.
REUTERS 06:01 GMT — Le Pentagone confirme une opération conjointe israélo-américaine ciblant des installations nucléaires iraniennes. Plusieurs sites dans les provinces d’Ispahan et de Bushehr auraient été touchés. L’Iran annonce la fermeture immédiate du détroit d’Ormuz à tout trafic maritime.
La ligne verte n’est plus une ligne. C’est une verticale.
Jean-Sébastien est debout. Il ne se souvient pas de s’être levé. Le baril est à cent trois dollars et l’écran de Disnat n’arrive plus à rafraîchir assez vite — les chiffres clignotent, hésitent, sautent. Ses options valent maintenant plus de dix-neuf mille dollars. Il a commencé la journée avec quatre mille deux cents dollars et un café. C’est irréel. C’est le matin de sa vie.
Et il ne vend pas.
Il ne vend pas parce qu’il pense que ce n’est que le début. Il ne vend pas parce que le canal Discord explose de majuscules et d’emojis fusée et que l’énergie collective lui monte dans le sang comme un alcool. Il ne vend pas parce que vendre maintenant, ce serait admettre qu’il a peur, et Jean-Sébastien ne veut pas avoir peur, pas ce matin, pas le matin où il a enfin raison.
Il ouvre le site de Radio-Canada dans un autre onglet. Édition spéciale. La voix du journaliste est grave, contrôlée, mais Jean-Sébastien n’écoute pas les mots. Il regarde les chiffres. Le baril continue. Cent cinq. Cent huit.
Il pense à son père, qui travaillait chez Cascades, qui n’a jamais mis un dollar en bourse, qui disait le marché c’est pour les riches, nous autres on travaille. Jean-Sébastien est en train de lui prouver le contraire. Avec un portable sur une table de cuisine, à Drummondville, un mardi à six heures du matin.
Cent onze.
Keith ne respire plus avec tout le corps. Seulement avec le haut de la poitrine, de petites gorgées d’air. Il le sait parce que son Apple Watch lui envoie des alertes de fréquence cardiaque élevée, et il les ignore. Le baril vient de franchir cent onze dollars et son algorithme vend, vend, vend, mais il vend dans le vide — il envoie des ordres de vente et ils mettent trois, quatre, cinq secondes à trouver un acheteur. En temps normal, c’est instantané. Cinq secondes, sur un marché de commodités, c’est une éternité. C’est un marché qui se noie.
Cent douze. Cent treize.
Il a la main sur la commande manuelle. Le bouton qui court-circuite l’algorithme et liquide tout, immédiatement, à n’importe quel prix. Son chef a dit cent. On est à cent treize. Il aurait déjà dû couper. Pourquoi il n’a pas coupé ?
Parce qu’une partie de Keith — la partie qui a connu la criée, le bruit, l’animalité du floor — cette partie-là refuse de croire que le modèle est mort. Le modèle dit que cent quatorze est le seuil. Le modèle a été pensé dans le calme, avec des données, de la raison. Si Keith coupe avant cent quatorze, il admet que le modèle ne vaut rien. Que les trois mois de calibrage, les simulations, les nuits à ajuster les paramètres avec Priya — tout ça ne vaut rien face à un coup de téléphone d’un chef paniqué.
Le modèle ou l’instinct. La machine ou l’homme. Le disjoncteur automatique ou la main qui tremble.
Cent quatorze.
L’algorithme coupe tout.
Alerte Disnat — 06:38 EST
Cher client, en raison de la volatilité extrême sur les marchés de l’énergie, les exigences de marge sur les options WTI ont été relevées avec effet immédiat. Veuillez vous assurer que votre compte dispose des fonds suffisants pour maintenir vos positions. À défaut, vos positions pourraient être liquidées sans préavis.
Le chiffre sur l’écran ne veut plus rien dire.
Jean-Sébastien le regarde et il ne comprend pas. Ses options affichent un gain de vingt-six mille dollars. Vingt-six mille. Mais à côté, un autre chiffre est apparu en rouge — un chiffre qu’il n’avait jamais vu, dans une colonne qu’il n’avait jamais regardée : marge requise. Le courtier veut qu’il dépose neuf mille huit cents dollars de plus pour garder ses positions ouvertes. De l’argent qu’il n’a pas. De l’argent qui n’existe nulle part dans sa vie — pas dans son compte chèques, pas dans son CELI, nulle part.
C’est le paradoxe obscène du marché : Jean-Sébastien est en train de gagner et il est en train de perdre en même temps. Ses options montent, mais le courtier exige une caution plus grosse à cause du risque, et s’il ne la fournit pas, on lui prend tout. C’est comme gagner une course et se faire disqualifier parce qu’on n’avait pas les bons souliers.
Il tape sur Discord, les doigts moins sûrs.
Discord — #trading-fr — 06:41 EST
JS_drum : les gars, Disnat me demande 9 800 $ de marge supplémentaire. C’est quoi cette marde ?
petroQC : appel de marge mon gars. bienvenue dans la cour des grands
xena_trades : vends une partie de tes calls pour couvrir la marge. maintenant.
JS_drum : mais si je vends c’est justement maintenant que ça monte le plus
xena_trades : JS. vends. crisse.
Il ne vend pas.
Keith regarde ses écrans s’éteindre. Pas les écrans physiques — ceux-là brillent toujours de leur lumière bleue, fidèles. Ce qui s’éteint, c’est l’information. Les prix. Le flux de données qui, depuis vingt-deux ans qu’il fait ce métier, n’a jamais cessé d’affluer, pas une seule seconde, pas même le 11 septembre, pas même en 2008 — le flux qui est le marché, parce que sans prix il n’y a pas de marché, il n’y a que des gens dans une pièce qui ne savent pas ce que les choses valent.
Le carnet d’ordres sur le WTI affiche un message qu’il n’a jamais vu :
TRADING HALTED — MARKET DATA INTERRUPTION — AWAIT FURTHER NOTICE
À côté de lui, Priya enlève ses lunettes. C’est le premier geste humain qu’il la voit faire de la journée, et c’est celui-là qui lui dit que c’est grave.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— On a perdu le feed.
— Quel feed ?
— Tous les feeds.
Plus tard — des heures, des jours — on apprendra ce qui s’est passé. Un câble sous-marin dans le Golfe persique, le FLAG Europe-Asia, cent vingt mille kilomètres de fibre optique reliant l’Asie à l’Europe, a été sectionné. Dommage collatéral des frappes, accident, sabotage — personne ne saura vraiment, pas tout de suite. Mais le résultat est immédiat et total : une partie massive du flux de données financières entre l’Asie, le Moyen-Orient et l’Occident vient de s’interrompre. Les bourses du Golfe — Dubaï, Abu Dhabi, Riyad — sont devenues muettes. Les cotations du brut Brent, fixées à Londres mais nourries de données moyen-orientales, clignotent et se figent. Par effet domino, le CME suspend les échanges sur le WTI dans l’attente de données fiables.
Le prix du pétrole n’existe plus.
Non pas qu’il soit à zéro, ou à l’infini. Il n’est nulle part. Il n’y a plus de chiffre. Plus de ligne verte, plus de ligne rouge. Plus de tick.
Jean-Sébastien rafraîchit la page. Rafraîchit encore. Appuie sur F5 comme on appuie sur le bouton d’un ascenseur qui ne vient pas, avec une insistance qui confine à la prière. L’application de Disnat affiche un message qu’il doit lire trois fois :
Les opérations sur les contrats à terme et options sur le pétrole brut sont temporairement suspendues. Veuillez consulter les avis du marché pour plus d’informations.
Il ouvre Discord. Personne ne comprend.
Discord — #trading-fr — 07:14 EST
barildor_99 : le WTI est gelé???
xena_trades : suspendu. données coupées.
petroQC : j’ai jamais vu ça. jamais.
JS_drum : ça veut dire quoi pour mes options ?
JS_drum : les gars ?
JS_drum : ÇA VEUT DIRE QUOI POUR MES OPTIONS
xena_trades : ça veut dire qu’elles existent encore mais que personne peut les acheter ou les vendre. T’es dans le formol.
Dans le formol. Jean-Sébastien reste assis devant un écran qui ne bouge plus et il réalise quelque chose qu’il n’avait jamais envisagé. Il avait pensé à tout — au pétrole qui monte, au pétrole qui descend, à l’appel de marge, au gain, à la perte. Il n’avait jamais pensé au rien. À l’absence de prix. À la possibilité que le marché cesse simplement d’exister, non pas parce que quelqu’un l’a fermé, mais parce que l’information dont il se nourrit a été physiquement coupée quelque part au fond d’un golfe, dans un câble dont il ne connaissait même pas l’existence.
Le marché n’était pas un lieu. C’était un flux. Et le flux s’est tari.
Ses options valent peut-être cent mille dollars. Ou peut-être zéro. Les deux sont vrais en même temps, et aucun des deux n’est réel, parce que réel suppose un prix, et il n’y a plus de prix. Jean-Sébastien est riche et ruiné dans le même souffle, comme le chat de Schrödinger de la finance — vivant et mort tant que personne n’ouvre la boîte. Et personne ne peut ouvrir la boîte.
Il se lève. Il va à la fenêtre. Drummondville, dehors, est exactement pareille. Les lampadaires s’éteignent un par un dans l’aube grise de mars. Une voiture passe sur le boulevard Saint-Joseph. Quelqu’un promène un chien. Le monde est intact. Le monde ne sait pas.
Keith est debout au milieu du floor. Pas à son poste — debout, au milieu, là où autrefois il y avait la criée, les hommes en vestes colorées qui hurlaient des prix avec des gestes de sémaphore. Maintenant c’est un espace vide avec de la moquette grise et des rangées de terminaux muets. Il y a peut-être vingt personnes autour de lui, toutes immobiles, toutes tournées vers des écrans qui affichent la même chose — rien. Le même message. Trading halted.
Keith pense à une chose étrange. Il pense à un jour, il devait avoir sept ou huit ans, où une panne de courant avait frappé tout le quartier à Schaumburg, la banlieue où il avait grandi, en plein hiver, et son père était resté assis dans le salon sombre sans rien faire, sans allumer de bougies, sans bouger, et Keith lui avait demandé Dad, what do we do? et son père avait dit We wait, bud. That’s all you can do when the lights go out. You wait.
Il attend.
Mais attendre, quand on est responsable d’un portefeuille de sept cents millions de dollars en positions énergétiques et que le marché qui donne un prix à ces positions n’existe plus — attendre, c’est un acte d’une violence intérieure que peu de gens peuvent imaginer. Chaque seconde sans prix est une seconde où la perte potentielle est infinie et le gain potentiel est infini et les deux se confondent dans un vertige qui n’a rien à voir avec l’argent. C’est le vertige de ne plus savoir où est le sol.
Le plancher.
Keith a passé sa carrière à construire des planchers. Des modèles, des couvertures, des disjoncteurs — tout ça pour pouvoir dire : si le pire arrive, voilà le fond, et ce fond est vivable. Et ce matin, il découvre qu’il n’y a pas de fond. Qu’il n’y en a jamais eu. Que le fond, c’était de la donnée qui circulait dans un câble, et que le câble était au fond d’un golfe, dans une zone de guerre, et que personne — personne — n’avait pensé à se demander ce qui arriverait s’il cassait.
Son téléphone vibre. Un message de sa femme, Laura.
J’ai vu les nouvelles sur l’Iran. Tu vas bien ?
Il regarde le message longtemps. Il ne sait pas quoi répondre. Il va bien. Il est debout. Son cœur bat. Mais le mot bien ne veut plus dire grand-chose quand on vient de découvrir que le monde dans lequel on travaille depuis vingt-deux ans tenait à un fil — littéralement, physiquement, un fil de verre au fond de l’eau.
Il écrit : Je suis là.
Il n’arrive pas à écrire plus.
REUTERS 08:22 GMT — Plusieurs câbles sous-marins reliant le Moyen-Orient à l’Europe et à l’Asie auraient été endommagés. Des perturbations majeures dans les flux de données financières sont signalées. La bourse de Dubaï a suspendu toutes ses opérations. Le CME Group annonce un arrêt temporaire des échanges sur l’ensemble de ses contrats énergétiques.
Jean-Sébastien est assis par terre dans sa cuisine. Le dos contre le réfrigérateur, le portable sur les genoux. Discord est devenu lent — peut-être que les serveurs eux-mêmes souffrent de la coupure, peut-être que tout est lié à tout, les câbles, les données, les forums, les vies. Le canal affiche un message toutes les trente secondes maintenant, là où il en affichait dix par seconde une heure plus tôt.
Le silence est pire que la tempête.
Il essaie de calculer dans sa tête. Si le marché rouvre à cent vingt, ses options pourraient valoir quarante mille dollars. Si le marché rouvre à quatre-vingts — si les frappes cessent, si Ormuz rouvre, si tout ça n’était qu’un spasme — ses options vaudront presque rien, et il aura perdu quatre mille deux cents dollars qu’il n’avait pas les moyens de perdre. Et si le marché ne rouvre pas avant l’échéance ? Si la suspension dure des jours, des semaines ?
Il ne connaît pas la réponse. Personne ne connaît la réponse. Et c’est ça, le fond de l’affaire — Jean-Sébastien découvre que la finance, ce jeu auquel il croyait jouer depuis quatre ans, n’était pas un jeu entre lui et le marché. C’était un jeu entre lui et une infrastructure dont il ignorait l’existence. Des câbles. Des serveurs. Des protocoles de données. Il croyait parier sur le pétrole. Il pariait, sans le savoir, sur la continuité du signal. Sur le fait que l’information circulerait toujours. Que l’écran afficherait toujours un chiffre. Que le monde resterait connecté.
Son père avait tort, pense-t-il soudain. Le marché, c’est pas pour les riches. Le marché, c’est pour personne. C’est un système qui se maintient tant que tout le monde fait semblant de croire qu’il existe, et qui s’effondre dès qu’on coupe le courant.
Il regarde son écran. Disnat ne répond plus. Même l’application de son courtier a cessé de fonctionner. Il ne reste que la page de Radio-Canada, qui charge lentement, par blocs, comme au temps du dial-up.
Il repose le portable. Il reste assis par terre. Le réfrigérateur bourdonne contre son dos — un bruit régulier, continu, mécanique, absurdement rassurant. Au moins, le frigo fonctionne. Au moins, quelque chose fonctionne encore.
Keith est sorti de l’immeuble. Il est sur le trottoir de South Wacker Drive, devant le CME, et il fait froid, ce froid de Chicago qui entre dans les os par le col et les poignets, et il ne sent rien. Il regarde la rivière Chicago, verte et opaque, qui coule sous les ponts comme si de rien n’était.
Il y a des gens autour de lui. D’autres traders, sortis prendre l’air, fumer, appeler quelqu’un. Certains ont encore leur badge autour du cou. Un homme plus jeune, en veste Patagonia, parle dans son téléphone avec une voix trop haute :
— Non mais c’est physique, maman, c’est un câble, un vrai câble dans l’eau, et il est cassé, et tant qu’il est cassé on peut rien faire—
Keith l’entend et quelque chose se serre dans sa poitrine. Pas de la peur. Quelque chose de plus vieux que la peur. La reconnaissance. La reconnaissance qu’il a passé vingt-deux ans dans un métier dont la matière première — le prix, le chiffre, le tick — dépendait d’un objet physique posé au fond d’un océan, vulnérable aux bombes, aux ancres, aux tremblements de terre, aux dents de requin pour ce qu’il en sait, et que jamais, pas une seule fois en vingt-deux ans, il n’y avait pensé.
Le vent se lève sur la rivière. Keith remonte son col.
Il pense au boursicoteur quelque part — il ne sait pas que c’est à Drummondville, il ne sait pas que c’est un homme de trente-deux ans avec un café froid et des options sur le WTI, mais il sait qu’il existe, il sait qu’il y en a des milliers, des dizaines de milliers, assis devant des écrans morts, à attendre un chiffre qui ne vient pas. Et il sait qu’en cet instant précis, lui, Keith, avec ses vingt-deux ans d’expérience et ses quatre écrans et son algorithme et ses sept cents millions de book — il est exactement dans la même position que ce type. Exactement. Ils sont tous les deux dans le noir. La seule différence, c’est l’échelle de ce qu’ils ont à perdre.
Et même ça, il n’en est plus sûr.
Dernière entrée visible — Discord — #trading-fr — 08:07 EST
xena_trades : les câbles c’est pas juste la bourse. c’est internet. c’est tout. on est en train de se déconnecter les uns des autres.
petroQC : …
barildor_99 : est-ce que quelqu’un sait combien de câbles il y a
Connexion perdue. Tentative de reconnexion…
Tentative de reconnexion…
Tentative de reconnexion…
Jean-Sébastien regarde le plafond de son quatre-et-demie. Une fissure fine court du luminaire jusqu’au coin de la pièce, une fissure qu’il n’avait jamais remarquée, ou qu’il avait toujours ignorée. Il la suit des yeux, lentement, d’un bout à l’autre.
Le silence est complet. Pas de notification, pas de ding, pas d’alerte. Le portable est muet. L’écran est gris.
Et Jean-Sébastien pense, avec une clarté qui lui fait mal : je ne saurai peut-être jamais combien j’ai gagné ou perdu. Peut-être que cette question n’a plus de sens. Peut-être que le chiffre, quand il reviendra, sera un chiffre d’après — un chiffre d’un monde qui aura changé pendant le silence, un monde où les règles ne seront plus les mêmes, où son courtier n’existera peut-être plus, où ses options seront peut-être invalidées, où le pétrole vaudra peut-être mille dollars ou peut-être dix.
Dehors, Drummondville continue. Le chien revient avec son maître. Les lampadaires sont éteints maintenant — le jour s’est levé, un jour ordinaire, gris, avec cette lumière plate du Québec en mars qui ne promet rien.
Jean-Sébastien se relève. Il pose le portable, écran vers la table. Il ouvre le frigo. Il reste du lait, des œufs, un restant de pâté chinois dans un plat en pyrex. Il ne sait pas pourquoi c’est ça qui le fait craquer. La vue du pâté chinois, le plat que sa mère faisait, que tout le monde fait ici, un plat de deux dollars cinquante qui nourrit une famille — la preuve que le monde réel, celui qui se mange, qui se touche, qui sent la viande réchauffée, ce monde-là ne dépend d’aucun câble.
Il ferme le frigo. Il s’assoit à la table. Il attend.
Quelque part à Chicago, Keith attend aussi.
Ils ne se connaissent pas. Ils ne se connaîtront jamais. Mais ce matin, dans le silence laissé par un câble rompu au fond du Golfe persique, ils partagent la même découverte — immense, glaciale, définitive :
Tout tenait à un fil.
Tentative de reconnexion…
FIN


