Terra incognita
Tchernobyl, quarante ans après. L'épouvante version 2026.
I. Le laboratoire
Quarante ans après l’explosion du réacteur numéro quatre, on revenait encore travailler à Tchernobyl. Pas dans la centrale elle-même, ni dans les ruines couvertes par l’enceinte de confinement géante posée sur le sarcophage soviétique. Mais dans la zone — les deux mille six cents kilomètres carrés de forêts ensauvagées, de villages vidés, de bassins asséchés où la nature avait repris ce que les hommes avaient dû lui rendre. Cent dix kilomètres au nord de Kiev. Quatre-vingts kilomètres au sud de la frontière biélorusse. Le périmètre interdit, militarisé depuis 2022, traversé encore par quelques équipes scientifiques qui marchaient derrière des sapeurs pour étudier ce que personne, nulle part ailleurs au monde, ne pouvait étudier.
Olena Soroka, microbiologiste à l’Institut ukrainien de sûreté et de sécurité des installations nucléaires, à Kiev, avait dû tout reprendre, trois fois.
La première, en mai 2022, juste après le départ des troupes russes qui avaient occupé la zone pendant deux mois. Les corridors de l’Institut sentaient encore l’urine de soldat, les portes des bureaux pendaient sur leurs gonds. Elle avait passé deux semaines à ramasser, classer, photographier. Tout ce qui pouvait l’être. Un ordinateur fracassé d’un coup de crosse, à reconstituer carte mémoire par carte mémoire. Des cahiers manuscrits dont les pages avaient été arrachées, à recopier de mémoire. Des cultures bactériennes, mortes, à reprendre depuis zéro.
La deuxième, à l’hiver 2023, quand un missile russe avait pris pour cible la sous-station électrique qui alimentait l’Institut, et que le congélateur de stockage avait perdu dix-huit degrés en six heures. Tout ce qui n’était pas en azote liquide avait été perdu. Olena avait tout repris.
La troisième, c’était il y a quatorze mois. Elle était retournée dans la zone, à pied, avec deux étudiants et un sapeur de l’armée qui marchait devant. Ils avaient prélevé des échantillons de sol près des anciens bassins de refroidissement de la centrale — ces vastes étendues d’eau artificielle qu’on avait vidangées en 2014, et où la végétation, depuis, ramenait patiemment le strontium des profondeurs vers la surface. Ils étaient revenus avec onze sacs scellés et trois boîtes de Petri pleines de matière noire qui sentait le champignon.
Et maintenant, quatorze mois plus tard, dans le laboratoire reconstruit, Olena regardait un microscope qui lui montrait quelque chose qu’elle n’avait pas vu avant.
Les bactéries radiophages qu’elle étudiait depuis vingt ans avaient un comportement connu. Elles formaient des colonies en surface des milieux contaminés, métabolisaient les isotopes, se reproduisaient lentement, mouraient comme tout ce qui vivait. Leur intérêt scientifique tenait à leur capacité à fixer des éléments lourds — le césium, le strontium — dans des structures cellulaires stables, qu’on pouvait ensuite extraire et stocker en sécurité. Décontamination biologique. Une promesse d’avenir, pour Tchernobyl et au-delà.
Ce qu’elle voyait, dans la souche prélevée près des bassins quatorze mois plus tôt, n’était pas du tout cela.
Les colonies ne formaient plus une nappe. Elles formaient des filaments. De longues chaînes orientées dans une direction unique, comme aimantées. Et au bout de chaque chaîne, à l’extrémité distale, une concentration de matière qui apparaissait, sous fluorescence, comme une bille de lumière vert pâle.
Olena avait laissé la culture intacte sur la paillasse, microscope en place, et elle était sortie fumer une cigarette qu’elle s’était roulée dans le couloir. Elle ne fumait plus depuis 2018. Elle avait pris une cigarette à un collègue sans rien expliquer.
Elle revint. Elle regarda à nouveau. Les filaments étaient toujours là. Les billes de lumière, aussi.
Elle prit le téléphone, composa le numéro de Mykola Demianenko, directeur scientifique adjoint de l’Institut, son aîné de quinze ans, le seul homme à qui elle pouvait montrer ça sans avoir à expliquer pourquoi c’était grave. Trois sonneries.
— Mykola. Il faut que tu viennes.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Il vint. Il regarda dans l’oculaire pendant un long moment. Quand il se redressa, il avait le visage d’un homme qui essaye de se rappeler s’il a éteint le feu sous la casserole avant de partir au travail.
— C’est quelle souche ?
— Bassins. Mars dernier.
— Et tu en as combien, comme ça ?
— Onze échantillons. Pas tous présentent ce comportement. Six sur onze.
— Six sur onze, répéta Mykola.
Il alla à la fenêtre. Le laboratoire donnait sur une cour intérieure plantée de bouleaux. Les bouleaux étaient en feuille, c’était la fin avril.
— Olena. Combien de temps les soldats russes ont-ils dormi sur les berges des bassins ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle savait où il voulait en venir, et elle ne voulait pas y aller.
— Six semaines, finit-elle par dire. Mars-avril 2022.
— Et combien étaient-ils ?
— Deux à trois mille, selon les estimations.
Mykola hocha la tête, comme si on lui avait confirmé une mauvaise nouvelle qu’il attendait depuis trois ans. Il revint vers la paillasse, regarda une dernière fois dans l’oculaire, se redressa.
— Il faut qu’on retrouve les listes d’effectifs, Olena. Il faut qu’on sache où ils sont rentrés. Combien sont encore vivants. Et où ils sont, en ce moment précis.
Olena regarda la culture qui filamentait doucement sur sa paillasse, et la lumière verte qui pulsait au bout de chaque chaîne, et elle se mit à faire un calcul qu’elle aurait préféré ne pas faire.
II. Le retour
Le caporal Andreï Lavrov rentra à Tcheliabinsk le 11 mai 2022, après quatre-vingt-trois jours dans la zone de Tchernobyl et trente-sept jours dans un hôpital de campagne biélorusse pour ce que les médecins avaient appelé un syndrome respiratoire d’origine non identifiée mais probablement allergique. Il avait perdu douze kilos. On lui avait prescrit du repos, un mois sans tabac, un mois sans alcool. Il avait respecté un mois sans alcool. Le tabac, il avait recommencé dans le train qui le ramenait chez lui.
Il revit sa femme, sa fille de neuf ans, son chien. Le chien s’approcha de lui en remuant la queue, puis s’arrêta à un mètre, renifla longuement, et se mit à grogner. Andreï rit. Tu ne me reconnais plus, Borka ? Il s’agenouilla. Le chien recula, montra les dents, alla se coucher sous le canapé.
Sa femme dit que c’était l’odeur de l’hôpital. Elle dit ça d’une voix qui voulait y croire.
Le sergent Mikhaïl Khoudobine rentra à Saratov le 14 mai. Le major Roman Fedotov, à Kazan le 16. Le caporal Vladimir Lebedev, à Voronej le 19. Le soldat de première classe Iouri Stepanov rentra à Smolensk le 22, et trouva sa mère au seuil, et l’embrassa, et elle pleura.
Plusieurs centaines d’autres rentrèrent dans des dizaines d’autres villes, ce printemps-là. Ils avaient bu l’eau des puits autour des bassins. Ils avaient fait cuire leur ration sur des feux de bois coupé dans la forêt rouge. Ils avaient creusé des tranchées de couchage à quarante centimètres de profondeur, là où le sol tenait sa concentration la plus dense de strontium 90.
Et ils avaient inhalé, jour après jour, la poussière du sol asséché des bassins de refroidissement.
Six mois plus tard, à Tcheliabinsk, le chien d’Andreï Lavrov disparut. Andreï le chercha trois jours, dans la cour de l’immeuble, dans le parc voisin, près des bennes à ordures. Il finit par retrouver Borka mort sous un tas de cartons, derrière le supermarché. Le vétérinaire qu’il alla voir avec le corps lui dit qu’il s’agissait probablement d’un empoisonnement aux métaux lourds, vous savez, ces saletés qu’on jette n’importe où, et qu’il était désolé.
Andreï paya. Il rentra. Il dit à sa femme. Sa femme dit qu’il faudrait peut-être qu’il aille voir un médecin lui-même. Il dit qu’il n’avait rien.
Il toussa cette nuit-là dans son sommeil, et la nuit suivante, et la nuit d’après.
III. La chouette
Lieutenante Iryna Marchenko, brigade ukrainienne du génie, secteur de la réserve de biosphère. Trente et un ans. Démineuse depuis quatre ans et trois mois, dont les deux dernières dans la zone d’exclusion.
Le 23 avril 2026, à dix heures du matin, elle progressait dans une bande de terrain rouverte la veille par son équipe, à deux kilomètres au nord des anciens bassins. Le ruban blanc de balisage venait d’être posé. Elle portait sa combinaison standard, son détecteur, son masque sur le front parce qu’il faisait déjà chaud.
Elle entendit l’oiseau avant de le voir. Un froissement court, et un poids léger sur son épaule droite.
Elle s’immobilisa.
Une chouette. Une chouette hulotte adulte, brun fauve, l’œil rond, parfaitement immobile sur la sangle de son équipement. Elle posait là comme si elle avait toujours été là. Comme si l’épaule d’Iryna avait été conçue pour ça.
Iryna ne respira plus pendant trois secondes. Puis elle se mit à respirer très doucement, par le nez. Sa mère élevait des poules quand elle était petite, dans le village. Elle avait toujours aimé les oiseaux. Elle pensa, sans pouvoir s’en empêcher : Maman, tu ne vas pas le croire.
L’oiseau tourna lentement la tête. Cent quatre-vingts degrés, comme les chouettes savent le faire. Elle vit le profil, puis l’autre profil, puis le profil de nouveau. Le bec court et crochu. L’œil noir, immense, qui ne clignait pas.
— Salut toi, murmura Iryna.
Elle aurait voulu sortir son téléphone. Elle aurait voulu prendre une photo. Elle pensa à son binôme de l’unité, qui ne la croirait jamais. Elle pensa à sa mère qui était morte en 2023 et qui n’aurait pas vu ça. Elle pensa que c’était peut-être un signe.
L’oiseau picora le tissu de sa combinaison, près du col.
— Hé.
Il picora à nouveau. Plus précisément. Un coup sec qui fit un petit bruit de toc.
Iryna eut un rire bref, nerveux. Elle leva la main droite, lentement, pour le pousser doucement. L’oiseau ne bougea pas. Il regarda la main qui montait, l’évalua, et picora le dos de cette main au moment où elle arrivait à hauteur d’épaule.
Iryna sentit la peau s’ouvrir. Un point rouge de la taille d’un grain de riz.
Elle dit eh — un mot court qui n’était pas un mot, une expulsion d’air. Elle voulut secouer l’épaule pour le déloger. La chouette planta ses serres dans la sangle et tint bon. Et elle picora la joue.
Cette fois, ce ne fut pas une exploration. Ce fut un coup. Précis, vers l’os malaire, un coup qui visait l’œil et qui rata l’œil de deux centimètres. Iryna hurla et frappa l’oiseau du plat de la main. La chouette s’envola, fit un demi-cercle au-dessus de la clairière, et alla se poser sur un bouleau à dix mètres, où elle se remit à la regarder de son œil noir immense.
Iryna sentit le sang couler sur sa joue. Sa main saignait aussi. Elle voulut crier vers son équipe, mais son équipe était à trois cents mètres, derrière les arbres.
C’est en se retournant vers le ruban blanc qu’elle vit les autres oiseaux.
Une seconde chouette, posée sur un autre bouleau, à droite. Une troisième, plus loin, sur une souche. Une corneille, perchée sur un poteau de signalisation rouillé. Toutes immobiles. Toutes la regardant.
Et au sol, dans l’herbe haute, quelque chose bougeait. Plusieurs choses. Des dos roux qui filaient en ondulant. Iryna ne pouvait pas les compter. Cinq, dix, vingt rongeurs. Convergents.
Elle eut le réflexe de courir.
Elle courut.
Elle courut dans la direction où elle pensait que se trouvait le ruban blanc, mais dans la panique, dans l’oubli des secondes qui précèdent la chute, elle confondit la limite vérifiée de la veille avec la limite vérifiée de la semaine précédente, qui se trouvait quinze mètres plus à l’ouest. Quinze mètres.
À douze mètres, son pied gauche se posa sur quelque chose de dur sous trois centimètres de terre.
Elle eut le temps de comprendre. Elle eut le temps, peut-être, de penser à sa mère. La détonation fit s’envoler les chouettes, qui décrivirent un cercle large au-dessus de la clairière et revinrent se poser sur les mêmes bouleaux qu’avant, dans le même ordre. Au sol, les rongeurs continuèrent leur progression, indifférents au bruit.
Quand l’équipe d’Iryna arriva en courant, six minutes plus tard, ils trouvèrent le cratère, ce qu’il fallait trouver, et un nombre étonnant d’oiseaux qui s’envolèrent à leur approche dans un grand froissement multiple, et qui ne revinrent pas.
IV. L’hôpital
Le 24 avril 2026, à l’hôpital municipal de Tcheliabinsk, le docteur Alexeï Petrovitch Goremykine reçut dans son service de pneumologie un patient de quarante et un ans, ancien militaire, en détresse respiratoire aiguë, accompagné de son épouse.
Andreï Lavrov toussait depuis quatorze mois et la toux s’était aggravée. Il avait perdu encore neuf kilos. Il avait des sueurs nocturnes. Il avait, depuis trois semaines, des picotements dans les mains et les pieds qu’il n’arrivait pas à décrire autrement que comme des fourmis qui auraient des griffes.
Goremykine fit les examens habituels. Radiographie thoracique, scanner, gaz du sang, numération formule sanguine. Il commanda une biopsie pulmonaire que le laboratoire promit pour le lendemain.
La radiographie montrait des opacités diffuses dans les deux champs pulmonaires, organisées en filaments. Ce fut le mot que le radiologue employa au téléphone, et qui surprit Goremykine, parce que ce n’était pas un mot qu’on employait normalement pour décrire une atteinte pulmonaire. Filaments orientés, docteur. Comme aimantés. Je n’ai jamais vu ça.
Le scanner confirma. Les opacités n’étaient pas distribuées au hasard. Elles formaient des chaînes parallèles, toutes orientées dans la même direction, depuis la périphérie vers le hile, comme si quelque chose s’était organisé là-dedans.
Le bilan sanguin montrait une concentration anormalement élevée de strontium 90 et de césium 137, à des niveaux qui auraient justifié une déclaration immédiate aux autorités sanitaires si on avait été en zone contaminée. Tcheliabinsk n’était pas une zone contaminée. Tcheliabinsk était à mille six cents kilomètres de la centrale nucléaire la plus proche.
Goremykine demanda à Andreï s’il avait été exposé à des matières radioactives. Andreï dit qu’il avait été en Ukraine, en 2022, comme militaire. Goremykine demanda où, en Ukraine. Andreï dit le nom de la zone.
Goremykine resta silencieux un moment.
Il appela son chef de service. Son chef de service appela un collègue de Moscou. Le collègue de Moscou demanda si on pouvait isoler le patient et faire transférer un échantillon à l’institut Kourchatov pour analyse. Goremykine dit que oui.
Pendant que les démarches se faisaient, Andreï resta dans la chambre 412, sous oxygène, sa femme à son chevet. Il toussa beaucoup. Il dormit par à-coups. À deux heures du matin, l’infirmière de garde entra pour vérifier les constantes, et elle vit, à la lumière de sa lampe-stylo, quelque chose qui la fit reculer d’un pas.
Sur l’oreiller, près du visage du patient, quelque chose brillait faiblement. Une fluorescence vert pâle. Elle pensa d’abord à un reflet — la veilleuse, le moniteur. Elle approcha la lampe, l’éloigna, l’éteignit.
La lueur restait.
Elle était là, sur l’oreiller, dans une zone humide laissée par la salive du patient. Une fine traînée vert pâle qui pulsait très doucement, comme une bille de lumière qu’on aurait posée et qui aurait commencé à se déplier.
L’infirmière sortit de la chambre. Elle alla appeler le médecin de garde. Elle marcha vite dans le couloir. Elle ne courait pas, parce qu’à l’hôpital de Tcheliabinsk, on ne court pas la nuit. Mais elle marchait vite.
Dans la chambre, Andreï toussa. Une goutte de salive atterrit sur le drap, près de l’oreiller. Elle se mit à briller, elle aussi.
Et au plafond, dans l’angle, près de la conduite d’aération, quelque chose — ce n’était pas grand-chose, juste un reflet, juste une trace — quelque chose, qui n’était pas là quand l’infirmière était entrée, commença très doucement, très méthodiquement, à filer en direction de la grille.
Olena Soroka ne saurait jamais ce qui s’était passé à Tcheliabinsk. À Kiev, sur sa paillasse, les filaments continuaient de croître. Quatorze mois, c’était le temps qu’il avait fallu à la culture pour atteindre le stade qu’elle observait au microscope. Elle se demanda combien de temps, dans un poumon humain, dans des conditions thermiques constantes, le même processus prendrait. Elle fit le calcul. Elle eut, pendant un instant, la même expression que Mykola.
Elle décrocha le téléphone.
Elle ne savait pas qui appeler.
FIN
Ce récit extrapole à partir de faits documentés : les bactéries radiophages étudiées dans la zone d’exclusion de Tchernobyl, la remontée du strontium dans la végétation des bassins de refroidissement asséchés, l’occupation russe de la zone en 2022. Le reste est de la fiction.


