— Huit secondes.
Carl posa la raclette au bas de la vitre et regarda Mara comme s’il venait d’annoncer le record du monde du cent mètres.
— Huit secondes pour quoi ? demanda Mara.
— Une fenêtre, répondit Carl.
Il replongea le mouilleur — le manchon de tissu qui servait à savonner la vitre — dans le seau, l’essora d’une main, traça deux passages rapides sur le verre témoin installé devant l’entrée de service de l’Hôtel Northglass, puis reprit la raclette.
— Tu mouilles. Tu tires. Tu ne quittes jamais le verre. Tu vas jusqu’au coin.
La lame de caoutchouc glissa en un mouvement continu. L’eau sale se ramassa en une ligne mince, disparut sous le dernier passage. Carl fit pivoter le manche entre ses doigts.
— Sept secondes et demie, dit-il.
Mara regarda sa montre.
— Je n’ai pas déclenché le chrono.
— C’est parce que tu ne me fais pas confiance, répondit Carl.
Il avait dit cela sans sourire, juste assez longtemps pour qu’elle relève les yeux. Puis son visage se plissa.
— Je plaisante, ajouta-t-il.
Il avait cinquante ans à peu près, peut-être moins. Quinze années à travailler suspendu aux façades avaient tanné sa peau bien plus sûrement que le soleil. Son accent de Terre-Neuve-et-Labrador remontait surtout quand il se moquait d’elle. Depuis vingt minutes, Mara essayait de le faire parler de la peur, de la hauteur, de l’instinct qui pousse un humain normalement constitué à rester du bon côté d’une rambarde. Carl, lui, revenait toujours aux gestes.
Angle de raclette.
Pression.
Deux lignes.
Deux ancrages.
Jamais une main inutile.
Elle reprit le mouilleur.
— À moi, dit Mara.
Carl lui céda la place.
— Je te préviens, la télévision ne pardonne pas les traces.
— Heureusement que c’est pour le web, répliqua-t-elle.
Elle passa l’éponge trop haut. Une éclaboussure lui sauta au visage.
Carl éclata de rire.
— Six secondes et tu viens de laver tes lunettes.
Mara essuya l’eau du revers de la main.
— Je n’ai pas de lunettes.
— Alors tu progresses déjà, dit Carl.
Mara recommença. Elle tira la raclette vers elle, s’arrêta à trois centimètres du montant, revint corriger. Une traînée savonneuse resta au milieu de la vitre.
— C plus plus, déclara Carl.
— C’est une note ? demanda Mara.
— Une encouragement.
Elle leva un doigt.
— Un encouragement.
Carl lui adressa un salut de la raclette.
— On voit que c’est toi la journaliste.
Elle s’essuya la joue avec la manche de sa veste. Derrière Carl, la tour montait dans un ciel de septembre traversé de longues bandes grises. La façade réfléchissait les nuages avec une précision presque parfaite. À cette distance, elle ne semblait pas faite de fenêtres, mais d’un seul mur de lumière froide.
La caméra de Mara était posée sur un petit trépied, à côté du sac de son producteur. Ils avaient prévu quelques images au sol, puis une caméra corporelle pour la descente. Le principe du reportage tenait en une phrase : envoyer une citadine ordinaire tester un métier que la plupart des gens préféraient regarder depuis le trottoir.
Elle avait accepté avant de demander à quelle hauteur ils commenceraient.
C’était peut-être la première erreur.
La seconde fut de lever la tête.
— Trentième ? demanda-t-elle.
— Pour le toit, confirma Carl.
Mara répéta, plus bas :
— Pour le toit.
— Tu veux encore réfléchir ? demanda-t-il.
— Je veux savoir.
Carl posa la raclette.
— C’est pas pareil ?
— Pas toujours, répondit Mara.
Il considéra la réponse une seconde, puis désigna le matériel aligné sur une bâche : harnais, descendeur, mousquetons, cordes, bloqueur, casque — tout ce qui allait les soutenir, régler leur descente ou les arrêter sur les lignes.
— Alors viens savoir.
*
Le ton changea avec le harnais.
Au sol, la sangle ressemblait à une accumulation presque comique de boucles et de pièces métalliques. Une fois serrée autour des cuisses et de la taille, elle transforma chaque mouvement de Mara en rappel du poids qu’elle allait bientôt lui confier.
Carl tira sur l’anneau ventral.
— Celui-là ? demanda-t-il.
— Point central, répondit Mara.
Elle désigna le mousqueton.
— Charge maximale ?
— Beaucoup plus que toi, dit Carl.
— Ce n’est pas un chiffre.
— C’est le seul chiffre qui t’intéresse.
Mara le fixa.
— Carl.
Il soupira.
— Vingt-deux kilonewtons sur le matériel principal. C’est une mesure de force ; en clair, le matériel est prévu pour supporter bien plus que ton poids. Mais si tu commences à convertir ça en kilos dans ta tête, je te garantis que tu vas poser dix autres questions et qu’on ne montera jamais.
Mara fixa le mousqueton.
— Comment je vérifie qu’il est verrouillé ?
Carl lui montra. Elle le fit elle-même.
— Et la ligne de secours ? demanda-t-elle.
— Indépendante.
— Même point d’ancrage ?
— Non.
— Si le descendeur bloque ?
— Tu ne forces pas.
Mara fronça les sourcils.
— S’il ne bloque pas ?
— Il bloque.
— Je préfère les réponses qui commencent par « si », dit-elle.
Cette fois il ne plaisanta pas.
Il lui fit reprendre toute la séquence : ligne de travail, celle qui portait le poids ; ligne de vie, indépendante, prévue en secours ; bloqueur — la pièce qui se verrouille sur la corde — ; descendeur — celle qui règle la descente — ; signal d’arrêt ; procédure de transfert si l’un d’eux devait prendre la charge de l’autre.
Quand elle eut terminé, il corrigea seulement la position d’une sangle. Puis il fixa sur le côté droit du harnais une petite pochette utilitaire contenant la batterie de secours de sa caméra corporelle et un chiffon pour l’objectif. Un rabat souple en fermait l’ouverture.
— Encore une fois.
Elle recommença.
— Tu fais ça avec tous les débutants ? demanda Mara.
— Non.
— Pourquoi moi ?
— Parce que les autres m’écoutent quand je leur dis qu’ils sont prêts.
Mara leva les yeux.
— Je t’écoute.
Carl secoua la tête.
— Tu vérifies que tu m’as bien écouté.
— Nuance utile, dit-elle.
Carl posa les mains sur ses hanches.
— Tu sais ce qui tue les gens en hauteur ? demanda Carl.
— Les chutes ?
— Les réponses intelligentes.
Mara eut un rire bref.
— Sérieusement.
Le visage de Carl redevint neutre.
— Sérieusement, les habitudes. La vitesse. Le gars qui fait le même geste depuis dix ans et qui décide que cette fois il n’a pas besoin de regarder son mousqueton. Alors vérifie. Tant qu’on est ici, tu peux vérifier tout ce que tu veux.
— Et là-haut ? demanda Mara.
Carl ramassa son casque.
— Là-haut, quand je te dis « maintenant », tu fais maintenant.
Elle aurait pu lui demander dans quelles circonstances.
Elle se retint.
Ce fut assez rare pour qu’elle s’en aperçoive.
*
Dans l’ascenseur de service, Mara remit la caméra en marche.
— Quinze ans de métier, lança-t-elle. Combien de fois tu as eu peur ?
Carl regarda l’objectif fixé sur sa poitrine, puis les chiffres rouges qui grimpaient au-dessus de la porte.
14.
15.
16.
— Peur de quoi ? demanda Carl.
— De tomber.
— Tous les matins quand je cherche mes clés.
Mara eut un sourire.
— Tu esquives.
— C’est un talent de survie, répondit-il.
Elle ne lâcha pas.
— Tu n’as jamais eu un moment où tu t’es dit : je ne devrais pas être là ?
Les portes s’ouvrirent au trentième.
Pas de vent.
Un corridor de service, des murs peints en gris, une porte coupe-feu et, au-dessus, un capteur noir orienté vers le lecteur de badges.
Carl posa une main devant Mara pour l’empêcher de sortir trop vite.
— À partir d’ici, tu ranges la journaliste deux minutes.
Il passa son badge devant le lecteur. Un voyant vert s’alluma.
— Tu restes derrière moi. Tu ne touches à rien. Tu ne dépasses aucune ligne jaune. Quand je te parle sécurité, tu ne fais pas une entrevue avec ma réponse.
Mara coupa sa caméra.
— D’accord.
Ils traversèrent le corridor, montèrent une courte volée de marches et atteignirent la dernière porte technique.
Carl l’ouvrit.
Cette fois, le vent entra.
— Tu vois ? Tu peux.
Le toit technique était un autre bâtiment posé sur le premier.
Depuis la rue, l’Hôtel Northglass avait l’air lisse. Là-haut, tout était saillies, rails, caissons, ancrages, conduits, treuils, gaines et portes verrouillées. Carl se déplaçait entre eux sans ralentir. Il vérifia les plaques des ancrages, tira sur les sangles, passa les cordes dans ses mains gantées.
Mara regardait chaque geste.
Une caméra noire, fixée sous un coffret métallique, pivota lentement avec un bruit presque imperceptible.
Elle suivit Carl.
Rien de plus.
Dans un hôtel, les caméras regardaient les portes. Les badges ouvraient les accès. Les ascenseurs savaient quel étage on demandait.
Tout cela faisait partie du monde.
Carl s’agenouilla devant son système.
— Ligne de travail.
Mara vérifia.
— Vérifiée.
— Ligne de vie.
Elle recommença.
— Vérifiée.
Carl lui montra son mousqueton. Mara s’approcha et le toucha.
— Verrouillé.
— Tu vois, j’aurais pu le faire tout seul.
— Et moi, j’aurais pu croire que tu l’avais fait, répondit-elle.
Il la regarda.
— Tu vas être fatigante longtemps ?
— Ça dépend de ce qui arrive ensuite.
Carl grimaça.
— Mauvaise réponse.
Il se releva.
— Rien n’arrive ensuite. On descend. On lave. On remonte.
*
La rambarde lui arriva à la taille.
Trois cents pieds plus bas, Toronto avait perdu tout rapport avec sa taille réelle.
Les voitures ne roulaient plus : elles glissaient.
Les gens avaient disparu.
Le lac Ontario occupait l’horizon comme une plaque de métal.
Mara posa les deux mains sur le garde-corps.
Son corps comprit avant elle.
Ses doigts se crispèrent. Ses épaules remontèrent. Une contraction lui serra le ventre, pas exactement une peur, plutôt un ordre venu de beaucoup plus loin que sa pensée : ne passe pas de l’autre côté.
Carl avait déjà basculé.
Assis dans sa sellette — le siège de travail qui soutenait son bassin dans le harnais —, les pieds contre le mur, il attendait à deux mètres sous la corniche.
— Ne regarde pas en bas, dit Carl.
Mara serra le garde-corps.
— Tout le monde dit ça.
— Parce que tout le monde a raison.
Elle vérifia son mousqueton.
Puis le bloqueur.
Puis l’ancrage.
— Mara.
— Une seconde, répondit-elle.
Elle tira sur la sangle de la ligne de vie.
— Je viens de le faire, dit Carl.
— Je sais.
Elle regarda l’attache.
Puis Carl.
Il ne lui demanda pas de se dépêcher.
Le vent souleva une mèche de cheveux sous son casque.
— Fais confiance à ton équipement, dit-il.
Elle inspira.
— Facile à dire.
— Fais confiance à ton partenaire.
Cette fois il ne souriait pas.
Mara passa une jambe par-dessus la rambarde.
Tout son poids resta du bon côté.
Elle passa la seconde.
Pendant une fraction de seconde, elle se retrouva à cheval sur le béton, une jambe dans le monde solide, l’autre au-dessus de rien.
Puis elle s’assit dans le harnais.
La corde prit son poids.
Son corps descendit de quinze centimètres.
La rambarde remonta devant son visage.
Et disparut.
Le vide n’avait pas d’odeur.
Il avait un son.
Un sifflement continu qui entrait sous les vêtements, entre les sangles, dans les oreilles. Le vent effaçait la ville. Il ne restait que le nylon tendu, le froid du métal et les battements trop rapides de son cœur.
— Regarde-moi, dit Carl.
Elle tourna la tête.
— Tu es suspendue, dit Carl.
— J’avais remarqué.
— Maintenant, lâche la corde.
Mara le regarda.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle ne te tient pas mieux quand tu la serres.
Elle ouvrit lentement les doigts.
— Encore.
Sa main gauche lâcha.
La sellette bougea d’un centimètre.
Son estomac descendit de trois étages.
Carl rit.
— Félicitations.
— Pour quoi ? demanda Mara.
— Tu n’es pas morte.
— Très haute ambition journalistique.
— Attends la première fenêtre, répondit Carl.
*
Au vingt-septième étage, Mara nettoya son premier verre.
Il lui fallut trente-deux secondes.
Carl compta tout haut.
— Vingt-neuf. Trente. Trente et une…
Mara lui lança un regard.
— Tu nuis à ma concentration.
Carl consulta son chrono.
— Trente-deux. Très prometteur si l’immeuble compte quatre fenêtres.
— J’aimerais te voir interviewer quelqu’un avec deux cents pieds sous les chaussures.
— J’aimerais te voir nettoyer un coin, répliqua-t-il.
Elle recommença.
Cette fois, elle atteignit le montant sans lever la raclette.
— Vingt-six, annonça Carl.
— Je viens de gagner six secondes.
— À ce rythme-là, demain tu as fini.
Elle riait encore quand une rafale les repoussa tous les deux contre le verre.
Pas fort.
Juste assez pour rappeler que rien n’était fixé sauf leurs cordes.
L’épaule de Mara heurta la vitre. Elle tourna la tête.
De l’autre côté du verre, à quelques centimètres de son visage, une femme en robe de chambre posait une tasse sur une table sans les avoir remarqués. Plus loin, un homme travaillait devant trois écrans. Un employé poussait un chariot dans un corridor.
Tout était silencieux.
Intérieur.
Plat.
Les gens vivaient derrière le verre comme si le dehors n’existait pas.
Mara se vit dans leur reflet : casque blanc, harnais noir, visage trop pâle.
— On dirait un aquarium, dit-elle.
Carl tourna la tête.
— Quoi ?
Le vent mangea la réponse de Mara.
Elle secoua la tête.
Ils continuèrent à descendre.
*
Entre le vingt-deuxième et le vingt-et-unième, le descendeur s’arrêta.
Net.
Mara baissa les yeux vers sa main.
Elle avait relâché la poignée exactement comme Carl lui avait montré. Elle la reprit. Pression légère. Rien.
— Carl.
Il était deux panneaux de façade plus loin.
— Ne force pas, cria Carl.
— Je ne force pas.
— Ton bloqueur ?
Mara vérifia.
— En place.
— Charge ? demanda-t-il.
Mara tira légèrement sur la corde.
Elle sentit quelque chose qu’elle n’avait encore jamais senti.
Pas du mou.
Pas une tension normale non plus.
La ligne était trop dure, presque immobile.
— Elle tire bizarrement, dit Mara.
Carl s’immobilisa.
— Ne touche plus à rien.
— Tu viens de dire que—
— Je sais ce que j’ai dit, coupa-t-il.
Il tira sur sa propre corde pour se rapprocher d’un panneau de façade.
Mara regarda au-dessus d’elle.
La ligne disparaissait contre le bandeau métallique, puis remontait vers le toit.
— Ça peut coincer là-haut ? demanda Mara.
— Oui.
— À cause de quoi ?
Carl leva les yeux vers la ligne.
— Mara.
— Une arête ? Un rail ? Le vent ?
— Arrête, dit-il.
Elle arrêta.
Il se déplaça encore.
Le silence entre eux n’existait pas vraiment. Il y avait le vent, la respiration de Mara dans son casque, le petit cliquetis de ses mousquetons qui s’entrechoquaient.
Puis un bruit sec claqua au-dessus.
La corde descendit de vingt centimètres.
Mara poussa un cri.
Son harnais la saisit brutalement aux cuisses. Son épaule heurta la vitre. Le monde bascula, se remit droit.
— Carl !
— Je te vois, répondit-il.
Elle voulut saisir le descendeur.
— Non !
Sa main s’arrêta.
— Ne touche pas au système, ordonna Carl.
— Qu’est-ce qui vient de lâcher ?
— Je ne sais pas encore.
Elle aurait voulu que le dernier mot n’existe pas.
*
Une silhouette apparut derrière la vitre.
Appartement 2104.
Un homme.
Bras de chemise. Téléphone à la main.
Mara tourna la tête vers lui.
Il regarda d’abord l’écran de son téléphone.
Pas assez longtemps pour composer un numéro. Plutôt comme quelqu’un qui vérifiait si quelque chose avait changé.
Puis il leva les yeux.
Son regard passa au-dessus de Mara, vers la corde.
Revint sur elle.
Descendit jusqu’à la petite caméra fixée sur sa poitrine.
Quelque chose changea dans son visage.
Pas de soulagement.
Pas exactement de la peur non plus.
Une attention plus aiguë.
Comme si Mara venait soudain de devenir autre chose qu’une laveuse de vitres maladroite suspendue devant chez lui.
L’homme recula d’un demi-pas.
Il regarda vers le plafond de la pièce, légèrement sur sa gauche. Mara suivit son regard. À travers les reflets, elle distingua un petit dôme sombre près de l’entrée du salon.
Une caméra, peut-être.
L’homme resta immobile une seconde.
Puis il se remit en mouvement, mais plus lentement. Il contourna une table au lieu de marcher droit vers la baie. S’arrêta hors de l’axe du petit dôme. Attendit encore.
Mara fronça les sourcils.
Pourquoi prendre autant de précautions pour traverser son propre salon ?
L’homme s’approcha enfin de la vitre.
— Monsieur ! cria Mara.
Inutile.
Le vitrage avala sa voix.
Il leva de nouveau son téléphone.
— Appelez quelqu’un !
Il ne composa rien.
Ses yeux quittèrent l’écran, passèrent à la corde, puis revinrent à Mara.
— Mara !
Carl avait gagné un panneau de façade.
— Regarde-moi, ordonna-t-il.
Elle regarda encore l’homme.
Il fixait maintenant moins la corde que la distance entre Mara et le montant d’aluminium à sa droite.
— Il y a quelqu’un ici, lança Mara.
— Je me fous de qui est derrière la vitre, répondit Carl.
Elle insista :
— Il nous regarde.
— Moi aussi, je te regarde. C’est moi que tu écoutes.
Mara chercha les lèvres de l’homme.
Il disait quelque chose.
Trois mots, peut-être.
Puis il désigna très légèrement le montant, un mouvement si court qu’elle ne sut pas si elle l’avait réellement vu.
Elle se rapprocha malgré elle de la vitre pour essayer de comprendre.
— Mara !
Le ton de Carl changea.
Elle tourna la tête.
— Ta corde principale est endommagée, dit Carl.
Le mot mit une seconde à atteindre son sens.
— Endommagée comment ?
— Je vois la gaine, l’enveloppe extérieure de la corde.
Mara cligna des yeux.
— Quoi ?
— Elle est pelée. Tu ne bouges plus.
Mara leva les yeux.
Une petite poussière blanche tomba du bord supérieur de la façade et rebondit sur son casque.
Puis une autre.
Carl planta une ventouse contre le verre pour prendre appui et commença à se balancer vers elle.
— Tu vas faire quoi ? demanda Mara.
— Te prendre.
— Sur ta ligne ?
— Oui.
Elle le fixa.
— À deux ?
— Oui.
— Elle est prévue pour—
— Mara, coupa Carl.
Elle se tut.
Pour la première fois depuis le début du reportage, elle n’avait plus de question utile.
*
La vibration commença dans ses cuisses.
Très faible.
Régulière.
Scritch.
Pause.
Scritch.
Mara baissa les yeux vers la corde.
Scritch.
Ce n’était pas le vent.
Le nylon lui transmettait quelque chose.
Un contact.
Métallique.
Répété.
Carl s’immobilisa une fraction de seconde dans son mouvement.
Lui aussi l’avait senti.
Son visage changea.
Ce ne fut pas de la peur.
Ce fut pire.
La disparition immédiate de tout ce qui n’était pas nécessaire.
— Regarde-moi, ordonna Carl.
— Quelqu’un—
— Regarde-moi.
Mara obéit.
— Je viens vers toi. Quand je te touche, tu ne fais rien sans que je te le dise.
Scritch.
— Carl—
— Rien.
Il poussa sur la vitre, prit un balancement, revint. À la deuxième oscillation il gagna encore un mètre.
Mara sentit sa bouche devenir sèche.
Derrière le verre, l’homme du 2104 était maintenant tout près.
Il avait baissé son téléphone.
Il regarda de nouveau vers le petit dôme sombre à l’intérieur.
Puis vers Mara.
Puis vers le montant d’aluminium.
Son visage ne ressemblait plus à celui d’un spectateur.
Il calculait quelque chose.
Carl revint dans son balancement.
L’homme ne bougea pas encore.
Il attendit que le corps de Carl commence à masquer Mara au regard de la pièce.
Alors seulement sa main descendit vers le montant.
Carl la heurta à l’épaule.
Le choc leur arracha à tous les deux un souffle.
— Je t’ai, souffla Carl.
Il accrocha un mousqueton à l’anneau central de son harnais.
— Je vais prendre ta charge.
Mara jeta un regard à sa ligne secondaire.
— Et ma ligne de vie ?
— Elle reste jusqu’au transfert.
— Et si—
— Pas maintenant, coupa Carl.
Il passa entre eux une longe courte — une sangle de liaison conçue pour relier deux points du harnais.
— Quand je te dis « laisse », tu laisses ton poids venir sur moi.
— D’accord, répondit Mara.
Le mot sortit trop vite.
Elle aurait voulu le reprendre, le vérifier.
Scritch.
Au-dessus, quelque chose céda.
Un filament blanc descendit lentement dans le vent.
— Carl.
— Je sais, dit-il.
Il sortit son couteau.
*
De l’autre côté de la vitre, l’homme du 2104 fit coulisser une étroite trappe de service intégrée au large montant d’aluminium qui séparait deux panneaux de verre.
L’ouverture n’avait pas la largeur d’une main entière. Juste celle d’un poignet.
Mara ne la vit pas.
Carl venait de rapprocher son corps du sien et son épaule lui bouchait presque toute la vue.
Quelques secondes plus tôt, elle se trouvait trop loin du montant.
Le mouvement de sauvetage venait de la placer exactement là où l’homme en avait besoin.
— Maintenant.
Elle relâcha.
Son poids bascula vers lui.
La longe se tendit.
Au même instant, l’homme passa la main par la trappe. Son poignet pouvait à peine franchir l’ouverture.
Entre deux doigts, il tenait un rectangle de titane gris, plus petit qu’un briquet.
La hanche droite de Mara se trouvait presque contre le montant. L’homme souleva du bout des doigts le rabat souple de la petite pochette utilitaire fixée à son harnais, celle où Carl avait rangé la batterie de secours. Il poussa le module à l’intérieur, entre la batterie et la doublure, puis rabattit le tissu.
Mara ne sentit rien. Tout son poids venait de basculer sur Carl.
La trappe se referma.
— Tiens-toi !
La voix de Carl écrasa tout le reste.
Deux rues plus loin, un homme attendait dans un café presque vide.
Il avait choisi une table près de la vitre, avec vue sur la porte d’entrée et, dans le reflet, sur le comptoir au fond.
Devant lui : un espresso refroidi, un journal plié, un téléphone éteint.
Le rendez-vous était pour 10 h 45.
À 10 h 42, il regarda l’entrée.
À 10 h 43, il retourna son téléphone face visible.
Rien.
À 10 h 44, une femme en imperméable beige entra et commanda un café sans lui prêter attention.
Au même moment, dans la vitre, il aperçut le reflet d’un homme en veste sombre qui venait de prendre position près de la porte.
Le client comprit.
Il se leva d’un coup.
La femme se retourna.
— Monsieur.
Il poussa la table vers elle.
La tasse bascula. L’espresso éclaboussa le journal. Le téléphone glissa sous une chaise.
Le client pivota vers le fond du café et se précipita dans le corridor menant à la porte arrière.
L’homme en veste sombre entra au même instant.
Le client atteignit le corridor, mais pas la sortie.
Une main le saisit au bras, une autre à l’épaule. En deux mouvements secs, l’homme le plaqua contre le mur, le bras immobilisé dans le dos.
Le client essaya de se dégager.
La prise se resserra.
— Ne faites pas ça, souffla l’homme qui le maintenait.
La femme en imperméable contourna tranquillement la table renversée.
Elle se pencha, ramassa le téléphone sous la chaise, puis rejoignit les deux hommes dans le corridor.
Son collègue maintenait toujours le client contre le mur.
La femme écarta le pan de la veste du client et fouilla sa poche intérieure.
Elle en retira un petit carton plastifié.
Le client cessa de lutter.
Cette fois, il avait compris.
La femme regarda l’écran noir du téléphone, revint vers la salle, le posa sur l’angle de la table et l’écrasa d’un coup sec.
Derrière le comptoir, personne n’intervint.
Le café continua de servir.
— Laisse !
Carl trancha.
Pendant une demi-seconde, Mara tomba.
Pas beaucoup.
Peut-être quarante centimètres.
Son corps, lui, ne mesura pas la distance.
Il mesura seulement qu’il n’y avait plus rien.
Puis la ligne de Carl se tendit.
Le choc les écrasa l’un contre l’autre.
Un grognement sortit de la gorge de Carl.
Le mousqueton vibra sous la charge.
Mara sentit son casque cogner son épaule.
Le vide s’ouvrit sous eux, immense, calme, indifférent.
Ils oscillèrent.
Une fois.
Deux fois.
Carl passa un bras autour de son torse pour bloquer leur rotation.
— Respire, dit Carl.
Mara essaya.
— Respire, Mara.
L’air entra enfin.
— Mon ancrage tient.
Elle regarda au-dessus d’eux.
— Tu en es sûr ?
Carl eut presque un rire.
— Non.
Le mot la frappa.
Il verrouilla son descendeur.
— Mais il tient maintenant.
Elle regarda son visage.
Il n’avait plus rien du gars qui chronométrait une raclette cinq minutes plus tôt.
— On descend au dix-neuvième, annonça Carl.
— Pourquoi pas le vingt ?
— Pas de balcon exploitable.
Mara regarda leur unique ligne.
— Et ta ligne supporte—
— Elle supporte.
— Tu viens de dire—
— Mara.
Elle se tut.
— J’ai besoin de tes jambes. Pas de tes questions, dit Carl.
Il indiqua le balcon plus bas.
— Quand on arrive, tu plies. Tu ne cherches pas à te mettre debout. Tu encaisses et tu me laisses te retenir.
Elle hocha la tête.
Derrière le verre du 2104, l’homme avait disparu.
Mara chercha sa silhouette.
Rien.
Seulement son propre reflet, collé à celui de Carl.
Deux corps suspendus sur une même corde.
— Prête ? demanda Carl.
Mara pensa à demander : à quoi ?
Elle ne le fit pas.
— Oui.
Carl ouvrit le descendeur.
Ils chutèrent.
Pas en chute libre.
Assez vite pourtant pour que l’étage vingt disparaisse comme une bande de lumière.
Le métal chauffa.
Le vent changea de tonalité.
— Jambes !
Le balcon du dix-neuvième remonta vers eux.
Leurs bottes frappèrent le garde-corps.
Mara plia trop tard.
Son corps bascula en avant.
Carl la saisit par la poignée arrière du harnais et la tira contre lui.
Ils roulèrent tous les deux sur le béton.
Puis plus rien.
Le sol.
Du vrai sol.
Mara resta à quatre pattes.
Elle posa la paume sur le béton rugueux.
Le contact lui parut obscène de solidité.
Elle aurait pu embrasser la poussière.
À la place, elle leva les yeux.
— L’homme du 2104, commença Mara.
Carl respirait trop fort pour répondre.
Elle poursuivit :
— Il avait un téléphone. Il ne faisait rien. Il regardait la corde, puis moi, puis la caméra dans la pièce. Et juste avant que tu arrives, il—
— Tu saignes ? coupa Carl.
— Quoi ?
Il lui prit le menton et tourna son visage.
— Non.
Il passa une main sur son casque, ses épaules, le long du harnais.
— Carl.
— Ton épaule ?
— Ça va.
— Ta jambe ?
Mara repoussa sa main.
— Carl.
— Bouge les doigts.
Elle bougea les doigts.
— Maintenant tu m’écoutes ? demanda-t-elle.
Il s’agenouilla près de la portion de corde qu’il avait réussi à ramener avec eux.
Mara regarda vers le vingt-et-unième.
La baie 2104 renvoyait le ciel.
Impossible de distinguer quoi que ce soit derrière.
— Je crois qu’il essayait de me dire quelque chose, dit Mara.
Carl ne releva pas la tête.
— Et moi je crois que quelqu’un vient d’essayer de te tuer.
Elle se retourna.
Carl avait retiré son gant.
Il faisait glisser la gaine entre ses doigts.
Son visage se ferma.
— Quoi ? demanda Mara.
Carl lui montra la corde.
— Regarde.
Les fibres n’étaient pas écrasées.
Pas brûlées.
Pas arrachées au hasard.
Sur plusieurs centimètres, la gaine portait une succession de morsures parallèles.
Mara sentit le froid revenir, mais cette fois il ne venait pas du vent.
— Ça peut arriver contre une arête ? demanda Mara.
Carl secoua la tête.
— Pas comme ça.
— Donc quoi ?
Il releva les yeux.
— Quelqu’un l’a travaillée.
Mara répéta le mot.
— Travaillée ?
— Sciée. Coupée. Je sais pas encore avec quoi.
Le mot resta entre eux.
Coupée.
Au-dessus, un morceau de corde libre fouetta la façade.
Mara pensa à la vibration.
Scritch.
Scritch.
Scritch.
— Il savait, dit-elle.
Carl tourna la tête.
— Qui ?
— L’homme derrière la vitre. Il regardait exactement l’endroit où ça lâchait.
Il suivit son regard vers le vingt-et-unième.
— Il faut rentrer.
— Pour aller où ? demanda Mara.
— À l’intérieur. Appeler la sécurité. Fermer les accès au toit. Trouver qui était là-haut.
— Et l’homme du 2104.
Carl secoua la tête.
— Après.
— Carl—
— Après, répéta-t-il.
Encore une fois, il avait déjà décidé de l’ordre.
D’abord la sécurité.
Ensuite ses questions.
Mara ouvrit la bouche.
Un clic résonna derrière eux.
Ils se retournèrent ensemble.
La porte-fenêtre du logement donnant sur le balcon venait de se déverrouiller.
Un filet d’air tiède passa par le joint.
La baie coulissa de quelques centimètres.
Puis davantage.
Une silhouette apparut dans l’ouverture.
Gants noirs.
Veste sombre.
Dans sa main droite : un coupe-corde professionnel au manche noir. Une courte lame recourbée formait un crochet, dentelé sur sa face intérieure — un outil conçu non pour poignarder, mais pour saisir une corde et la trancher d’une seule traction.
La gorge du crochet avait à peu près la largeur de leur ligne.
Carl se releva lentement.
Mara regarda l’outil.
Puis la corde coupée à ses pieds.
Cette fois, elle n’eut pas besoin de poser la question.
FIN DE L’ÉPISODE 1
À suivre : Épisode 2 — L’aquarium


