PRÉCÉDEMMENT
Au Northglass, le reportage de Mara sur le travail en hauteur a viré au sabotage. Suspendue devant le 2104, elle a été sauvée par Carl pendant qu’un inconnu glissait un petit module dans son harnais. Deux rues plus loin, un rendez-vous secret a été neutralisé. Sur le balcon du dix-neuvième étage, un homme armé d’un coupe-corde vient de leur barrer la route.
L’homme ne regarda pas leurs visages.
Il regarda leurs harnais.
Son regard passa de la corde coupée aux mousquetons, des mousquetons à la ceinture de Mara. Une fraction de seconde seulement, mais assez pour qu’elle comprenne que l’outil qu’il tenait n’était pas là pour les intimider.
Puis il avança.
Carl bougea avant elle. Il attrapa le poignet qui tenait le coupe-corde et le détourna vers l’extérieur. La lame recourbée frappa le garde-corps.
Un son sec.
Métal contre métal.
L’homme pivota aussitôt et enfonça son épaule dans la poitrine de Carl. Ils heurtèrent la baie vitrée. Mara recula.
Derrière la porte-fenêtre, la suite du dix-neuvième étage était presque vide. Des bâches translucides descendaient du plafond. Des panneaux de gypse étaient empilés contre un mur. Un chariot de chantier chargé de seaux et de rails d’aluminium occupait le centre de la pièce. L’odeur de poussière chaude remplaça d’un coup celle du vent.
Carl essaya de rabattre le bras de l’homme contre l’encadrement.
L’homme ne cherchait pas à le frapper.
Il cherchait à se dégager.
À revenir vers Mara.
À atteindre ce qu’elle portait.
Mara le vit tendre la main vers sa hanche.
— Recule ! cria Carl.
Elle recula d’un pas.
L’homme libéra son poignet. Le coupe-corde remonta.
Carl voulut passer entre eux, mais sa botte glissa sur la poussière de plâtre. Il tomba sur un genou.
La lame se leva.
Mara vit le chariot.
Elle ne pensa pas à son poids.
Ni aux roues.
Ni à la distance.
Son pied frappa la barre inférieure.
Le chariot partit. Un seau bascula. Les rails d’aluminium vibrèrent comme une poignée de cymbales avant que l’ensemble percute l’homme derrière les genoux.
Il plia.
Carl se jeta sur lui.
Le coupe-corde glissa au sol.
Deux secondes plus tard, l’homme avait le visage écrasé contre le béton, un bras replié dans le dos.
Mara resta debout, le pied encore légèrement levé. Son corps semblait attendre seulement maintenant l’autorisation de comprendre le geste qu’elle venait d’accomplir.
Carl leva les yeux vers elle.
— Ça va ?
Mara regarda le chariot renversé.
— J’ai fait ça ?
— Oui, répondit Carl.
— D’accord.
Il eut presque un sourire.
— Tu veux un reçu ?
Mara reprit son souffle.
— Plus tard.
Carl chercha autour de lui. Une sangle de transport pendait d’un paquet de panneaux. Il la tira, la passa autour des poignets de l’homme, serra, puis ajouta une longe récupérée sur son propre harnais.
Le prisonnier ne disait rien.
Pas une menace.
Pas une question.
Il respirait vite, les dents serrées, comme s’il avait déjà compris que parler ne faisait pas partie de ce qui allait se passer ensuite.
Carl ramassa le coupe-corde. Le manche noir tenait presque entièrement dans sa paume. Il regarda la lame crochetée, puis la portion de corde mutilée sur le balcon.
Même largeur.
Même logique.
— C’est avec ça, dit Mara.
Carl ne répondit pas.
Il fouilla la veste de l’homme.
Une radio.
Un téléphone noir sans logo.
Deux cartes d’accès.
Rien d’autre.
Carl clipsa la radio à une boucle de son harnais prévue pour accrocher du matériel.
Elle grésilla presque aussitôt.
Une voix parla.
Brève.
Calme.
— Dix-neuf. Façade ouest.
Carl et Mara se regardèrent.
La voix reprit :
— Confirmez.
L’homme au sol ferma les yeux.
Carl baissa le volume.
— Ils savent où on est, dit Mara.
— Ils savent où lui devait être, répondit Carl.
Elle désigna le prisonnier.
— Avec nous.
Carl tourna la radio entre ses doigts.
— Peut-être.
Mara s’accroupit près du mur.
Son harnais lui faisait mal aux hanches. Une sangle avait tourné pendant la descente. Elle passa la main dessous, vérifia le bloqueur, le mousqueton central, puis la petite pochette utilitaire fixée sur son côté droit.
Le rabat était mal refermé.
Elle l’ouvrit.
La batterie de secours était toujours là.
Le chiffon aussi.
Et quelque chose d’autre.
Mara retira un petit rectangle de métal gris.
Pas plus long que deux phalanges.
Plat.
Froid.
Sans marque.
Une rainure traversait l’une de ses extrémités.
— Carl.
Il continuait de surveiller l’homme au sol.
— Quoi ?
Mara lui montra l’objet.
— Ça.
Carl fronça les sourcils.
— C’est à toi ?
— Non.
Il se releva.
— À la caméra ?
— Non.
— Une batterie ?
— Non plus.
Mara retourna le rectangle entre ses doigts.
Aucune lumière.
Aucun bouton.
— Il n’était pas là en bas, dit-elle.
— Tu es sûre ?
Elle leva les yeux vers Carl.
Il corrigea aussitôt :
— Mauvaise question.
— Très mauvaise.
Carl prit le module entre deux doigts.
— Qui a touché ton harnais ?
Mara regarda le balcon. Le ciel se reflétait sur les vitres du vingt-et-unième.
— Toi.
— Quelqu’un d’autre ?
Elle pensa au sauvetage.
À son dos contre le verre.
À Carl presque collé à elle.
Au visage de l’homme du 2104.
Mais aucun geste précis ne revenait.
Seulement sa présence.
Trop près.
De l’autre côté.
— Lui, peut-être, répondit Mara.
Carl suivit son regard.
— L’homme derrière la vitre ?
Mara reprit le module.
— Il était à trente centimètres de moi.
— Derrière une vitre, rappela Carl.
— Oui.
Elle referma les doigts sur le métal, puis ouvrit la fermeture de la poche intérieure de sa veste, sous le harnais, et y glissa le module.
— Et maintenant j’ai ça.
La radio grésilla de nouveau.
Cette fois, une autre voix.
— Équipe deux en montée.
Carl remonta le volume.
— Dix-neuf ? demanda une voix.
— Dix-neuf, répondit l’autre.
Puis :
— Maintenir jusqu’à récupération.
Le silence revint.
Mara regarda l’homme immobilisé.
— Récupération de quoi ?
Le prisonnier ne bougea pas.
Carl se pencha vers lui.
— C’est l’objet qu’elle vient de trouver que vous cherchez ?
Aucune réponse.
— Qui est au 2104 ? insista Carl.
L’homme fixa le béton.
Mara entendit alors quelque chose qu’elle n’avait pas remarqué jusque-là.
Un tintement électronique.
Régulier.
Dans le vestibule de la suite, près de la porte donnant sur le corridor, un boîtier mural clignotait.
INTERPHONE — SÉCURITÉ.
Carl le vit aussi.
— On appelle, dit-il.
Mara tourna la tête vers lui.
— Qui ?
— La sécurité de l’hôtel.
— Tu sais si ces types font partie de la sécurité de l’hôtel ?
— Non, répondit Carl.
— Et tu sais si la sécurité de l’hôtel est de notre côté ?
Cette fois, Carl hésita.
— Non plus.
Il posa le coupe-corde sur un meuble, hors de portée du prisonnier.
— Mais je sais qu’on a un agresseur attaché au sol, une corde sabotée, une deuxième équipe qui monte et aucun moyen de rentrer par le toit.
Mara regarda l’interphone.
— Et tu veux quand même leur donner notre position.
— Ils l’ont déjà, répondit Carl.
Il pressa le bouton.
Une tonalité.
Puis une voix professionnelle :
— Sécurité, bonjour.
La normalité du ton fit presque plus peur à Mara que la radio. Pendant quelques secondes, l’hôtel redevint ce qu’il prétendait être : un endroit ordonné, avec des procédures, des employés et quelqu’un payé pour répondre lorsqu’un problème survenait.
Carl se présenta.
Nom.
Entreprise.
Numéro de permis temporaire.
Travail sur façade.
Il dicta l’étage.
La suite.
Le sabotage.
L’agression.
La personne immobilisée.
La voix au bout du fil demanda s’il y avait des blessés.
— Rien de grave, répondit Carl.
Mara regarda le sang séché sur le côté de sa main.
La voix reprit :
— Restez sur place, monsieur. Une équipe arrive.
Carl expira.
— Combien de temps ? demanda Carl.
— Moins de trois minutes, répondit la voix.
La communication se coupa.
Pendant une seconde, personne ne bougea.
Carl regarda la porte.
— On attend.
Mara ouvrit la bouche.
La radio attachée au harnais de Carl grésilla.
— Équipe deux, niveau vingt.
Puis :
— Dix-neuf dans trente secondes.
Carl regarda la radio.
Mara ne dit rien.
Il leva les yeux vers elle.
— Je sais.
— Je n’ai rien dit, répondit Mara.
— C’est pire.
Carl jeta un dernier regard au prisonnier, mais laissa le coupe-corde sur le meuble.
— On part.
*
Ils avaient à peine atteint le balcon qu’un frottement sourd descendit le long de la façade.
Carl s’arrêta.
Sa corde vibra.
Pas celle de Mara.
La sienne.
La dernière.
Il se pencha par-dessus le garde-corps.
— Non.
Au-dessus d’eux, quelque chose céda.
La corde fouetta le balcon.
Une boucle blanche tomba devant Mara.
Puis une autre.
La ligne entière se mit à filer. Elle passa sur le garde-corps dans un chuintement rapide, frappa la dalle inférieure et disparut vers la rue.
Mara se jeta en avant.
Carl la retint par l’épaule.
— Laisse.
La dernière extrémité glissa dans le vide.
Il ne resta qu’un mètre de corde coupée pendant depuis le mousqueton de Carl.
Le vent le fit danser.
Mara regarda vers le toit.
— Ils viennent de couper la tienne.
— Oui, répondit Carl.
— Donc on ne remonte plus.
— Non.
La radio grésilla contre son harnais :
— Niveau dix-neuf.
Carl poussa Mara vers la suite.
— Dedans.
Elle jeta un regard au vide.
Cinq minutes plus tôt, ce balcon lui avait paru être le premier endroit sûr de la journée. Le béton sous ses chaussures avait représenté le retour au monde solide, celui où les choses avaient un haut, un bas, une porte et une sortie.
Maintenant, elle éprouva une sensation absurde.
Elle regrettait la façade.
*
Ils franchirent la porte d’entrée de la suite.
Le corridor était vide.
Carl essaya la première porte de service.
Verrouillée.
Une plaque indiquait PERSONNEL AUTORISÉ.
Il sortit son badge temporaire.
Mara attrapa son poignet.
— Attends.
Carl se tourna vers elle.
— Quoi ?
Mara regarda la caméra au-dessus de la porte.
Petit dôme noir.
Immobile.
Elle hésita.
— Rien.
Carl passa le badge.
Bip.
Voyant vert.
La serrure se libéra.
Ils entrèrent.
Le couloir de service sentait la lessive et le métal chaud. Pas de moquette ici, pas de décoration destinée aux clients. Seulement des portes sans poignée, des panneaux techniques, des extincteurs et une lumière blanche qui rendait chaque surface plus plate qu’elle ne l’était.
La porte se referma derrière eux.
La radio grésilla presque aussitôt.
— Accès maintenance. Bloc ouest. Dix-neuf.
Carl s’immobilisa.
Mara regarda son badge.
Puis la porte.
— Ce n’est pas la radio qui nous suit.
Carl ne répondit pas.
— Carl.
— J’ai entendu.
Mara désigna le lecteur.
— Tu ouvres une porte, ils savent laquelle.
Il retira le badge de son cou.
— Alors on ne l’utilise plus.
Carl le glissa dans une poche fermée.
Mara sentit le petit rectangle de titane à travers le tissu de la poche intérieure de sa veste.
Un badge ouvrait.
Un badge signalait.
Un objet pouvait avoir deux fonctions.
Elle n’aimait pas la direction de cette pensée.
*
Le corridor de service déboucha sur une zone d’ascenseurs.
Deux employés poussaient un chariot de linge.
Un couple âgé attendait devant les portes.
Une femme en uniforme parlait dans son téléphone.
Du monde.
Mara sentit ses épaules descendre d’un centimètre.
Des témoins.
Carl ralentit.
Au plafond, une caméra motorisée pivota.
Mara la vit tourner.
Son corps bougea avant sa pensée.
Elle se décala derrière le chariot de linge.
Carl fit encore deux pas avant de remarquer qu’elle n’était plus à côté de lui.
Il se retourna.
— Quoi ? murmura Carl.
Mara leva les yeux vers la caméra.
Ce n’est qu’une fois à l’abri du chariot qu’elle comprit qu’elle avait bougé sans réfléchir.
— Rien, répondit-elle.
Un carillon retentit.
Une voix douce remplit le corridor.
— Mesdames et messieurs, en raison d’une intervention technique, les ascenseurs ouest sont temporairement indisponibles. Merci d’utiliser le bloc central.
Le couple âgé se détourna.
Les employés firent pivoter leur chariot.
La femme en uniforme raccrocha et se dirigea vers l’autre corridor.
Personne ne posa de question.
Une porte d’ascenseur s’ouvrit.
Tout le monde changea de direction.
En vingt secondes, l’espace se vida. Il n’y avait eu ni menace, ni sirène, ni ordre crié. Seulement une phrase courtoise sortie du plafond — et des corps qui lui avaient obéi.
Mara sortit lentement de derrière le linge.
— Ils viennent de nous enlever les gens.
— Ou les ascenseurs sont vraiment en panne, répondit Carl.
— Les deux peuvent être vrais.
Il regarda le corridor maintenant désert.
Au bout, une employée de chambre était restée immobile.
Petite.
Cheveux gris attachés.
Une pile de serviettes contre la poitrine.
Son regard passa du sang sur la main de Carl au harnais de Mara.
Puis à la caméra.
L’annonce recommença.
L’employée ne partit pas.
Elle ouvrit plutôt la porte derrière elle.
— Ici.
Carl hésita.
— Qu’est-ce que—
— Ici, répéta l’employée.
Elle les fit entrer dans une lingerie, referma, puis posa un doigt sur ses lèvres.
De l’autre côté de la porte, des pas pressés traversèrent le corridor.
L’employée regarda Mara.
— Vous êtes les gens des fenêtres ?
Mara hocha la tête.
— Oui.
— J’ai vu quelqu’un courir dans l’escalier avec des gants noirs.
La femme indiqua une autre porte au fond de la lingerie.
— Ça sort derrière les cuisines. Pas de badge.
Carl la regarda.
— Pourquoi vous nous aidez ?
L’employée haussa les épaules.
— Parce que vous saignez.
Puis elle repartit avec ses serviettes.
Mara la regarda disparaître.
— Très sophistiqué, ton système, dit-elle.
Carl ouvrit la bouche.
Mara leva une main.
— Je sais. On ne sait pas encore.
Il acquiesça.
— Voilà.
*
Dans la lingerie, le signal téléphonique revenait par intermittence.
Mara regarda son écran.
Six appels manqués.
Trois messages.
Tous de la rédaction.
Elle appuya sur le premier contact.
La réponse fut immédiate.
— Mara ?
La voix de Nora arriva trop fort.
Mara baissa le volume.
— Oui.
— Où tu es ? On essaie de te joindre depuis—
— Nora, écoute-moi, coupa Mara.
Elle entendit des claviers derrière la voix. Des gens parlaient. Quelqu’un riait au loin. Une rédaction normale : des bureaux, des écrans, des tasses de café, un monde où un incident devenait un dossier avant de devenir une menace physique.
— Le reportage a mal tourné, dit Mara.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Nora.
— Quelqu’un a saboté une ligne. On nous poursuit. Et j’ai trouvé un objet qu’on a placé dans mon équipement.
Silence.
Puis la voix de Nora changea.
Plus lente.
— Quel objet ?
— Je ne sais pas.
Mara sortit le module de la poche intérieure zippée de sa veste.
La lumière de la lingerie glissa sur le métal.
— Petit. Titane ou aluminium. Pas de marque. Je pense qu’il vient de l’homme du 2104.
— Tu peux m’envoyer une photo ? demanda Nora.
Mara leva son téléphone.
Carl secoua immédiatement la tête.
Elle le comprit.
— Pas maintenant, répondit Mara.
Nora n’insista pas.
— D’accord. Tu peux sortir ?
— Pas par les accès normaux.
— Écoute, dit Nora. On peut envoyer Marc au quai de livraison. Il est à six minutes. Il connaît le véhicule de la boîte. Il peut prendre ce que tu as et—
Mara sentit quelque chose se remettre en ordre dans sa tête.
Une personne connue.
Une voiture connue.
Une institution capable de dire : cette journaliste travaillait ici aujourd’hui.
Une chaîne de possession.
Une trace.
Un avocat au besoin.
Ce n’était pas parfait.
C’était réel.
— Quel quai ? demanda Mara.
— Côté sud. Niveau rue. Marc vient avec la fourgonnette grise. Je te donne les trois derniers chiffres de la plaque.
Mara les mémorisa.
Carl observait la porte.
— On y va, dit Mara.
Puis Nora ajouta :
— Attends. Il y a autre chose.
Mara se figea.
— Quoi ? demanda Mara.
— Quelqu’un de la sécurité de l’hôtel nous a appelés il y a cinq minutes.
Carl tourna la tête.
— Qu’est-ce qu’ils voulaient ? demanda Mara.
— Savoir si tu nous avais joints. Qui supervisait ton reportage. Où on récupérerait ton matériel si tu devais être évacuée.
Mara sentit son ventre se contracter.
— Vous avez répondu ? demanda Mara.
— Pas aux détails. J’ai confirmé que tu travaillais pour nous, c’est tout. Pourquoi ?
— N’envoyez personne, dit Mara.
Les mots sortirent avant le raisonnement.
Nora se tut.
Carl regarda Mara.
— N’envoie pas Marc, reprit-elle.
— Mara—
— Personne au quai. Personne à l’hôtel. Personne de la rédaction.
— Pourquoi ? demanda Nora.
Cette fois, Mara dut réfléchir.
Elle regarda le badge de Carl.
Le logo imprimé sur son propre sac.
Son nom dans la demande d’accès.
Le reportage planifié depuis une semaine.
— Parce qu’ils n’ont pas besoin d’écouter cet appel.
Nora resta silencieuse.
Mara poursuivit :
— Ils savent qui je suis. Ils savent pour qui je travaille. Si je transporte quelque chose que je dois sortir d’ici, où est-ce que je vais aller ?
Carl répondit avant Nora.
— Chez vous.
Mara hocha la tête.
— Exactement. Ils ne se contentent pas de suivre où je suis. Ils essaient de prévoir où j’irai ensuite.
Elle regarda le badge de Carl, maintenant enfermé dans sa poche.
Un badge leur avait dit par quelle porte il venait de passer.
Son nom à elle leur disait vers qui elle chercherait de l’aide.
Au téléphone, Nora souffla.
— Alors qu’est-ce que je fais ?
Mara regarda le module dans sa main.
Sa première impulsion fut de demander encore trente secondes.
De faire la liste.
De vérifier.
À la place, elle répondit :
— Rien. Pour l’instant, tu ne fais rien.
— Mara—
— Si quelqu’un appelle à mon sujet, tu notes l’heure, le numéro, les mots exacts. Tu ne confirmes plus rien.
— Et toi ? demanda Nora.
Mara regarda Carl.
— Je te rappelle quand je saurai.
Elle coupa.
Pendant une seconde, la lingerie redevint minuscule. Une laveuse industrielle occupait presque tout un mur. Des draps débordaient d’un chariot. L’odeur de détergent semblait beaucoup trop propre pour ce qu’ils venaient de vivre.
Carl tendit la main.
— Donne-moi le module.
Mara le regarda.
— Pourquoi ?
— Parce que si on nous sépare, je veux savoir où il est.
— Moi aussi.
— Mara.
Elle leva le module entre eux.
— Tu sais ce que c’est ?
Carl baissa les yeux.
— Non.
— Moi non plus. Mais je sais ce qu’on fait avec une source.
Il la fixa.
Mara rangea le module dans la poche intérieure zippée de sa veste et referma la fermeture.
Puis elle regarda les deux portes de la lingerie.
— Comment on sort d’ici ?
La main de Carl resta ouverte une seconde.
Puis il la referma.
Il examina la pièce.
Le plan d’évacuation.
Les tuyaux.
Les charnières.
La porte arrière.
— Derrière les cuisines, on va tomber sur un escalier de service. Ensuite, niveau technique.
— Sans badge ? demanda Mara.
— Si on a de la chance.
— Et si on n’en a pas ?
Carl posa une main sur la poignée.
— On utilisera ce qu’on a.
Mara hocha la tête.
Quelque chose venait de changer entre eux.
Pas une alliance déclarée.
Pas une confiance aveugle.
Seulement une différence presque imperceptible : Carl n’avait pas pris le module, et Mara venait de lui demander le chemin.
Pas assez pour avoir un nom.
Mais assez pour exister.
*
L’escalier derrière les cuisines descendait d’un demi-niveau avant de rejoindre un corridor coupe-feu.
Ils entendirent les poursuivants avant de les voir.
Deux voix.
Une porte claquée.
Des pas rapides.
Carl partit le premier.
Mara le suivit.
Son harnais frappait sa cuisse à chaque foulée.
Au bout du corridor, une lourde porte commença à se fermer automatiquement.
Carl passa.
Mara était cinq mètres derrière.
— Continue ! cria-t-elle.
L’ouverture diminuait.
Quatre mètres.
Trois.
Elle accéléra.
La porte était encore assez large.
Elle pouvait passer.
Carl revint quand même.
Il coinça son épaule dans l’ouverture et tendit le bras vers elle.
— Donne-moi ton harnais !
— Je passe ! cria Mara.
Il attrapa la poignée arrière au moment exact où elle franchissait le seuil par elle-même.
Le geste la tira de côté.
Son épaule heurta la sienne.
Ils perdirent une seconde.
Puis une autre.
Une main gantée apparut dans l’entrebâillement.
Carl frappa la porte de tout son poids.
Le battant écrasa les doigts du poursuivant.
Un cri.
La main disparut.
Carl poussa encore.
Dans le même mouvement, son épaule heurta violemment le chambranle.
La radio clipsée à son harnais sauta de sa boucle, rebondit sur le béton et glissa sous la porte.
— Merde.
Trop tard.
La porte se referma.
Verrouillage.
De l’autre côté, ils entendirent quelqu’un ramasser la radio.
Carl resta appuyé contre le battant.
Le visage tendu.
La respiration coupée.
Mara regarda son épaule.
— Tu t’es fait mal.
— Ça va, répondit Carl.
— Non.
— Ça va.
Mara regarda la poignée arrière de son propre harnais.
Puis Carl.
— Je pouvais passer.
— Je sais.
— Tu es revenu.
— Je sais.
— Pourquoi ?
Carl serra sa main contre son épaule.
— Pas maintenant.
Des coups frappèrent la porte.
Mara ne répondit pas.
Cette fois, ce n’était pas elle qui avait besoin de temps.
*
Le niveau technique n’avait plus rien de l’hôtel.
La moquette, les miroirs, les parfums d’ambiance et les portes identiques avaient disparu. Ici, le bâtiment montrait ses organes : béton brut, tuyaux enveloppés d’isolant, chemins de câbles, conduits de ventilation et panneaux gris couverts d’étiquettes. Rien n’était destiné à être vu par un client. Tout était destiné à faire fonctionner ce qu’il voyait.
Carl marcha jusqu’à une grille métallique.
Derrière s’ouvrait un passage de maintenance aménagé dans le vide technique : l’espace bas ménagé entre la dalle et le faux plafond du niveau inférieur. Des conduits de ventilation, des tuyaux et des chemins de câbles y couraient côte à côte. Un technicien pouvait s’y déplacer à quatre pattes pour atteindre les équipements invisibles depuis les pièces de l’hôtel.
Mara regarda l’ouverture.
— Sérieusement ?
Carl essaya de lever son bras blessé.
Son visage se contracta.
— Très sérieusement.
Il ouvrit une petite pochette fixée à son propre harnais et en sortit l’outil multifonction qu’il utilisait pour les réglages courants. Il déplia le tournevis plat et fit pivoter le verrou de la grille.
— Passe devant, dit-il.
Mara se tourna vers lui.
— Pourquoi moi ?
— Parce que si je coince mon épaule, tu ne pourras pas me pousser.
— Raisonnement charmant.
— Présentement, c’est mon meilleur.
Elle se glissa dans le passage de maintenance.
Le panneau métallique vibra sous ses genoux.
L’air y était plus chaud. L’odeur changeait tous les deux mètres : poussière, plastique, métal, parfois une bouffée de nourriture venue des cuisines. Ce n’était ni une pièce ni un corridor, plutôt l’épaisseur même du bâtiment — l’endroit entre les endroits.
Carl referma la grille derrière lui.
Ils avancèrent.
Plus de caméra visible.
Plus de lecteur de badge.
Plus de voyant vert ou rouge.
Seulement les vibrations de la tour.
Carl s’arrêta.
— Attends.
Mara se figea.
— Quoi ?
Il leva un doigt.
Une vibration sourde traversa la dalle.
Puis une autre.
— Ascenseur, dit Carl.
Mara fronça les sourcils.
— Comment tu sais ?
— Fréquence.
Il avança encore, posa la paume contre une paroi métallique.
— Ça, c’est la ventilation principale.
Mara le regarda.
— Tu entends tout ça ?
— Non, répondit Carl.
— Tu viens de—
— Je sens.
Elle sourit malgré elle.
— Très rassurant.
Ils reprirent leur progression dans le passage de maintenance.
Des voix apparurent sous eux.
Étouffées.
Puis plus proches.
Une porte s’ouvrit.
Un homme dit :
— Rien au bloc ouest.
Une autre voix répondit :
— Vérifiez les vides techniques.
Mara et Carl s’immobilisèrent.
Le silence dura.
Puis quelqu’un ordonna :
— Commencez par le vingt-et-un.
Carl tourna lentement la tête vers Mara.
Elle comprit.
Avant, les voix disaient :
dix-neuf, façade ouest.
accès maintenance, bloc ouest.
Maintenant :
vérifiez.
Ils ne savaient plus.
Pas exactement.
Mara se pencha vers Carl.
— Ils nous ont perdus.
— Non, murmura-t-il.
— Tu viens d’entendre.
— Ils savent qu’on est dans les espaces techniques.
— Mais pas où.
Carl acquiesça.
— Voilà.
Mara regarda le passage devant eux.
Le métal gris.
Les câbles.
La poussière.
L’endroit le plus laid de toute la tour.
Et pourtant, pour la première fois depuis la corde coupée, cet espace sans fenêtre, sans décoration et presque sans lumière lui donna une impression de refuge. À l’intérieur de la tour, tout ce qui avait été conçu pour être pratique, fluide et intelligible semblait pouvoir servir à les suivre. Ici, dans l’épaisseur du bâtiment, les poursuivants avaient dû recommencer à chercher.
Pour la première fois, Mara eut envie de rester dans ce qui ne se voyait pas.
*
Le passage de maintenance longeait le bloc de services du dix-neuvième étage avant de remonter légèrement vers les niveaux supérieurs.
Carl avançait plus lentement.
Son épaule se raidissait.
Mara entendait sa respiration changer chaque fois qu’il devait tirer son corps sur un appui.
— On s’arrête, dit-elle.
— Non, répondit Carl.
— Ton épaule.
— Elle est là.
— Très drôle.
— Merci.
Ils continuèrent.
Après quelques mètres, Carl leva la main.
Sous eux, une lumière passait par une grille d’aération intégrée au faux plafond d’une pièce.
Il se pencha.
Mara s’approcha à son tour.
À travers les lamelles, elle reconnut d’abord les bâches.
Puis le chariot renversé.
Les rails d’aluminium au sol.
Le balcon.
Le passage de maintenance venait de les ramener au-dessus de la suite du dix-neuvième étage. Ils n’étaient pas revenus dans l’appartement : ils se trouvaient dans l’espace de maintenance qui courait au-dessus de son plafond.
En dessous, l’agresseur qu’ils avaient immobilisé était toujours par terre.
Sa joue contre le béton.
Ses poignets attachés dans le dos.
La porte d’entrée s’ouvrit.
Deux hommes entrèrent.
Pas de course.
Pas de cris.
L’un referma la porte.
L’autre s’accroupit près du prisonnier.
— Où est-il ? demanda l’homme accroupi.
L’homme au sol parla trop bas pour que Mara entende.
L’homme accroupi lui saisit la nuque.
— Tu l’as ? insista-t-il.
Le prisonnier secoua la tête.
Le silence qui suivit fut minuscule.
L’homme resté debout sortit quelque chose de sa veste.
Carl posa une main sur le bras de Mara.
Elle comprit le message.
Ne bouge pas.
Ne fais pas de bruit.
En dessous, l’homme immobilisé leva les yeux.
Pas vers ses collègues.
Vers la fenêtre.
Comme si le ciel pouvait encore servir de sortie.
Un claquement bref.
Son corps se relâcha.
Mara cessa de respirer.
L’un des hommes fouilla aussitôt le harnais de celui qu’ils venaient d’abattre.
L’autre récupéra sur le meuble le coupe-corde que Carl y avait abandonné.
Aucune colère.
Aucun juron.
Aucune hésitation.
Le travail continuait.
Mara recula de la grille.
Son dos heurta une paroi.
Carl lui fit signe d’avancer.
Elle ne bougea pas.
Il approcha son visage du sien.
— Mara.
Elle regarda la poche intérieure de sa veste, celle où se trouvait le module.
— Ils viennent de tuer leur propre gars, souffla-t-elle.
— Oui, dit Carl.
Mara posa la main sur sa poitrine.
— Parce qu’il ne l’avait pas.
Carl ne répondit pas.
— Ce truc… reprit-elle. Ce n’est pas juste quelque chose qu’ils veulent récupérer.
Carl la regarda.
Mara posa la main sur la poche intérieure de sa veste.
— Quelqu’un a essayé de le faire sortir.
— Le gars du 2104 ?
— Oui.
Carl jeta un regard vers la grille, vers l’appartement en dessous.
— Et eux essaient de fermer la sortie.
Mara acquiesça.
Des voix montèrent dans le passage de maintenance.
Plus loin.
Une grille qu’on ouvrait.
Carl tourna la tête.
— Maintenant, dit-il.
Le mot eut le même ton qu’au toit.
Cette fois, Mara partit avant qu’il le répète.
*
Ils progressèrent plus vite.
Derrière eux, un panneau métallique claqua.
Puis un autre.
La fouille remontait.
Ou descendait.
Impossible de savoir.
Chaque ouverture faisait vibrer la structure autour d’eux.
Mara sentit soudain l’espace se rétrécir.
Pas physiquement.
Dans sa tête.
La tour entière semblait se refermer autour d’eux. Chaque corridor avait un nom. Chaque porte un lecteur. Chaque ascenseur un journal d’utilisation. Chaque badge une identité. Chaque caméra un angle. Même les gens pouvaient être déplacés par une phrase polie dans un haut-parleur.
L’aquarium.
Le mot revint.
Elle avait dit cela en riant, suspendue au vingt-septième étage.
On dirait un aquarium.
À ce moment-là, elle croyait que les gens derrière le verre étaient les poissons.
Elle s’était trompée sur le côté du verre.
— Arrête, murmura Carl.
Mara leva les yeux.
Devant eux, le passage de maintenance se divisait.
À gauche, le passage descendait vers les cuisines.
À droite, une trappe métallique portait une inscription presque effacée :
ACCÈS FAÇADE — MAINTENANCE.
Carl passa la main sur les fixations.
Mara demanda :
— Tu connais ?
— Non.
— Ça mène où ?
Il se tut et écouta.
Un filet d’air passait par le joint.
— Dehors, répondit Carl.
Mara eut un rire sans humour.
— Évidemment.
Derrière eux, un bruit de métal.
Plus proche.
Une voix ordonna :
— Ouvrez toutes les dérivations.
Carl examina le loquet.
Pas de badge.
Mécanique.
Il ressortit de la pochette de son harnais le même outil multifonction, força la languette avec le tournevis plat.
La trappe résista.
Son épaule trembla.
Mara posa la main sur le levier.
— Ensemble.
Carl ne protesta pas.
Ils poussèrent.
La trappe céda de trois centimètres.
Le vent entra.
Froid.
Brutal.
Mara ferma les yeux.
Elle connaissait ce son.
Le vide avait un son.
La trappe s’ouvrit davantage.
De l’autre côté, une corniche technique longeait la façade.
Quarante centimètres peut-être.
Moins par endroits.
Pas de garde-corps.
Sous eux, la ville.
Devant eux, du verre.
Derrière eux, des pas dans le passage de maintenance.
Mara baissa les yeux sur son harnais.
Toujours là.
Mousquetons.
Anneau ventral.
Bloqueur.
Descendeur.
Tout ce qui, une heure plus tôt, transformait le vide en procédure.
Carl portait le même équipement.
Mais aucune corde ne les reliait plus à rien.
Mara regarda la corniche.
Puis Carl.
— Sans corde ?
Carl écouta les poursuivants approcher.
Puis il regarda dehors.
— Sans corde.
FIN DE L’ÉPISODE 2
À suivre : Épisode 3 — Chute libre


