PRÉCÉDEMMENT
À l’intérieur du Northglass, Mara et Carl ont découvert que les parcours ordinaires les rendaient lisibles : badges, caméras, accès, identité professionnelle. Le module retrouvé dans le harnais de Mara semble être ce que leurs poursuivants veulent récupérer. Après avoir vu ces hommes abattre l’un des leurs, Mara et Carl se sont réfugiés dans les passages de maintenance. Ils ont maintenant perdu toutes leurs cordes. Devant eux : la façade, sans protection.
— Sans corde.
Carl passa le premier.
Il ne posa pas immédiatement le pied sur la corniche.
Il s’assit sur le seuil de la trappe, les jambes dehors, puis descendit lentement une botte jusqu’au ressaut — une étroite saillie métallique — qui courait sous la façade.
Il appuya.
Relâcha.
Appuya encore.
Mara le regardait depuis le passage de maintenance.
— Tu testes quoi ? demanda-t-elle.
— Tout ce que je peux.
La corniche n’était pas un balcon. Pas même vraiment une corniche au sens où Mara l’aurait imaginée depuis la rue. C’était ce ressaut, assez large pour poser les deux pieds, pas assez pour faire un pas sans penser au vide.
À gauche : le verre.
À droite : rien.
Quarante centimètres à certains endroits.
Moins ailleurs.
Carl posa la deuxième botte.
Il se redressa avec précaution.
Son épaule blessée resta légèrement plus basse que l’autre.
— Tu peux revenir ? demanda Mara.
Carl regarda la trappe derrière lui.
— Oui.
— Tu en es sûr ?
Il lui jeta un regard.
— Non.
Mara faillit sourire.
La réponse ressemblait trop à celle qu’il lui avait donnée plus tôt sur son ancrage.
Derrière eux, quelque chose frappa une grille dans le passage de maintenance.
Une voix.
Plus proche.
Carl leva la main.
— On fait simple, dit-il. Je regarde les pieds. Toi, tu regardes les fenêtres, les trappes, tout ce qui peut s’ouvrir derrière nous.
— Et si je vois quelque chose ?
— Tu dis « stop ».
— Et toi ?
— Je m’arrête.
— Sans poser de question ?
— Sans poser de question.
Mara passa une jambe dehors.
Le vent la prit immédiatement à la cuisse.
Elle s’immobilisa.
Carl ne lui tendit pas la main.
Il attendit.
Mara posa le pied sur le ressaut.
Puis l’autre.
Le monde se remit à basculer.
Pas à cause de la hauteur.
À cause de l’absence de système.
Son harnais était toujours autour d’elle. Les mousquetons étaient toujours là. Son bloqueur. Son descendeur. Tout ce qui, depuis le toit, avait donné au vide un vocabulaire et des règles.
Mais rien de tout cela n’était relié à quoi que ce soit.
Le métal sous ses chaussures était désormais l’unique différence entre elle et la rue.
Carl se tourna légèrement vers elle.
— Prête ?
Mara regarda le verre.
Puis la ville.
— Non.
— Parfait.
Il commença à avancer.
*
Ils progressaient de côté.
Carl devant.
Mara derrière.
Une main sur les montants verticaux de la façade vitrée, l’autre libre.
À certains endroits, de petits points d’ancrage étaient intégrés à la façade. Carl y accrochait brièvement une courte longe, franchissait un rétrécissement, se décrochait, avançait de nouveau.
Entre deux points, rien.
Mara s’interdit de regarder vers le bas.
Pas par peur.
Parce que regarder en bas ne lui apprenait rien d’utile.
Elle fixa plutôt les vitres.
À travers l’une d’elles, une femme était assise devant un ordinateur.
Plus loin, une salle de réunion vide.
Puis une chambre.
Un lit défait.
Une valise ouverte.
Des vies entières séparées d’eux par quelques millimètres de verre.
Carl posa le pied sur une jonction plus étroite.
— Ici, dit-il, tu passes une chaussure après l’autre. Ne croise pas les jambes.
— Pourquoi ?
— Parce que si tu croises, ton bassin tourne vers le vide.
— J’aime beaucoup quand tu expliques les conséquences.
— Je travaille mon sens pédagogique.
Mara avança.
Un pas.
Puis un autre.
Une fenêtre s’ouvrit trois étages plus haut.
Elle ne vit d’abord qu’un rectangle noir apparaître dans la façade.
Puis une tête.
— Stop.
Carl s’immobilisa instantanément.
Aucune question.
Mara se plaqua contre le verre.
Carl fit la même chose.
Au-dessus, quelqu’un regarda dehors.
Pas dans leur direction.
Une main apparut sur le rebord.
Puis la fenêtre se referma.
Mara attendit encore une seconde.
— OK.
Carl repartit.
Elle le suivit.
Deux mètres plus loin, il dit :
— Bien vu.
Mara répondit :
— Tu as obéi.
— C’était la règle.
— C’est nouveau.
Carl ne se retourna pas.
— Profites-en.
*
La corniche se rétrécit devant un large montant d’aluminium.
Carl le contourna le premier.
Mara dut se coller entièrement au vitrage pour lui laisser la place de passer.
Le module dans la poche intérieure de sa veste pressa contre ses côtes.
Un petit choc.
Rien de douloureux.
Mais le contact du métal, le verre contre son épaule et le reflet de Carl superposé au sien produisirent quelque chose.
Une image.
Pas nouvelle.
Ancienne.
L’homme du 2104.
Il regardait la corde.
Mara ferma les yeux.
Le demi-pas en arrière.
Comme s’il attendait.
Son regard vers le plafond.
Le petit dôme sombre.
Une caméra, peut-être.
Son téléphone levé sans qu’il compose.
Puis, plus tard, le téléphone abaissé.
Encore ce regard vers le dôme.
Puis vers elle.
Et cette expression.
Pas celle d’un spectateur.
Celle de quelqu’un qui attendait une fenêtre.
Mara s’arrêta.
Carl sentit immédiatement son absence derrière lui.
— Mara ?
Elle ne répondit pas.
Le souvenir continuait.
Pas de trappe.
Pas de main.
Pas de geste qu’elle pouvait soudain prétendre avoir vu.
Seulement ce qu’elle avait réellement observé.
La corde.
La caméra.
L’attente.
Le moment choisi.
Et maintenant, contre ses côtes, le petit rectangle de titane qu’elle avait retrouvé dans son harnais.
— Il ne me regardait pas, dit-elle.
Carl se retourna lentement.
— Qui ?
— L’homme du 2104.
— Mara—
— Il regardait la caméra. Puis la corde. Puis moi.
Carl resta immobile.
— On peut continuer en parlant, dit-il.
— Attends.
Elle sentit son esprit repartir exactement là où il aimait aller.
Pourquoi ce moment ?
Pourquoi elle ?
Avait-il su qu’elle serait là ?
Avait-il prévu Carl ?
Combien de temps avait-il préparé—
— Mara.
Cette fois, le ton de Carl n’était pas autoritaire.
Seulement urgent.
— On n’a pas besoin de tout comprendre maintenant.
Elle le regarda.
Il ajouta :
— Qu’est-ce que tu sais de plus qu’il y a trente secondes ?
Mara posa la main contre sa poche.
— Que l’extérieur n’était pas un accident.
Carl ne bougea pas.
— Continue.
— Il attendait un moment où la caméra ne regardait pas. Ou regardait ailleurs. Je ne sais pas comment il a mis le module sur moi.
— Mais ?
— Mais il avait utilisé l’extérieur pour le faire.
Carl hocha la tête.
— Ça, on peut l’utiliser.
Des bruits métalliques retentirent derrière eux.
Une trappe.
Puis une autre.
La fouille avançait.
Mara inspira.
— D’accord.
Elle passa le montant.
*
La façade tournait légèrement vers le nord.
Le vent changea.
Carl ralentit.
Puis s’arrêta.
Il regardait sous eux.
Pas la rue.
La structure.
— Quoi ? demanda Mara.
Il se pencha légèrement vers le verre.
— Ce rail.
Mara suivit son regard.
Un profilé métallique courait horizontalement quelques mètres plus bas, presque invisible depuis la rue.
— Qu’est-ce qu’il a ?
Carl posa deux doigts sur un joint.
— J’ai déjà travaillé ici.
Mara le fixa.
— Ici ici ?
— Cette tour.
— Tu aurais pu le mentionner.
— Ça ne semblait pas très important ce matin.
— Ça l’est devenu.
Carl regarda de nouveau vers le bas.
— Il y a quatre ans. Après une réfection de façade. Mon équipe a participé aux essais du système d’accès extérieur.
Mara resta silencieuse.
Il continua :
— Il y avait une plateforme de lavage sur rail. Elle pouvait stationner sur cette face. Le système avait une commande de secours locale.
— « Avait » ?
— Oui.
— Mot que je préfère de moins en moins.
Carl chercha du regard le décroché inférieur.
— Si elle est toujours là, on peut descendre.
Mara regarda la façade.
— Et si quelqu’un sait que tu as travaillé ici ?
Il se tourna vers elle.
Elle poursuivit :
— Ils connaissent ton badge. Ton nom. Ton entreprise. S’ils ont accès aux dossiers de la tour…
Carl termina :
— Ils peuvent savoir que je connais ce système.
— Et deviner que tu vas l’utiliser.
Il acquiesça.
— Alors il faut le faire avant eux.
Son passé venait d’ouvrir une porte.
Et, au même instant, Mara comprit qu’il venait peut-être d’allumer une lumière au-dessus de cette porte.
*
Ils atteignirent un renfoncement de façade.
La plateforme était là.
Six ou sept mètres plus bas.
Suspendue par ses câbles.
Une longue structure métallique étroite, conçue pour porter deux ou trois travailleurs devant les vitres.
Elle oscillait légèrement.
Vers l’immeuble.
Puis vers le vide.
Vers l’immeuble.
Puis le vide.
Mara regarda Carl.
— On descend comment ?
— On ne descend pas.
— Pardon ?
Il désigna la plateforme.
— On saute.
Mara regarda de nouveau.
— Voilà un verbe que je n’aime pas.
Carl s’accroupit avec précaution.
Son épaule le fit grimacer.
— Elle revient vers nous toutes les huit ou neuf secondes.
— Tu comptes ?
— Oui.
— Depuis combien de temps ?
— Assez.
Il observa une oscillation.
La plateforme revint vers la façade.
Puis repartit.
— Encore, dit Carl.
Il compta à voix basse.
Mara surveillait les fenêtres derrière eux.
La plateforme revint.
— Huit secondes, dit-elle.
Carl leva les yeux vers elle.
— Tu vois ? Tu apprends.
— Je préférerais recommencer avec une raclette.
Il sourit à peine.
Puis son visage redevint sérieux.
— Tu vas passer la première.
Mara se figea.
— Pourquoi ?
— Mon épaule est mauvaise. Si je saute d’abord et que je tombe mal, je ne pourrai peut-être pas stabiliser la plateforme pour toi.
— Et si moi je tombe mal ?
— Tu auras tes deux bras.
— Formidable.
Carl lui montra un petit levier rouge sur le côté intérieur de la plateforme.
— Une fois en bas, tu bloques ça. Pas avant d’être stable.
— Et toi ?
— Je saute après.
Mara regarda le vide entre eux et la plateforme.
— Et si je la manque ?
Carl resta silencieux.
— Carl.
— Si tu la manques, je ne saute pas après toi.
Elle le fixa.
— Tu viens vraiment de dire ça ?
— Oui.
— Et tu ferais quoi ?
— Je chercherais une autre solution.
Mara comprit ce que cette phrase lui coûtait.
L’homme qui, quelques minutes plus tôt, était revenu dans une porte coupe-feu pour la tirer alors qu’elle pouvait passer seule venait de formuler une règle qui lui interdisait de sauter à son tour si Mara manquait la plateforme.
— D’accord, dit-elle.
Carl observa encore une oscillation.
— Pas maintenant.
Ils attendirent.
Le vent poussa la plateforme.
Elle revint.
— Encore une.
Mara sentit le temps changer de nature.
Attendre n’était plus hésiter.
Attendre était agir.
Carl comptait.
Le métal revenait.
Repartait.
Revenait.
Puis il dit :
— La prochaine.
Mara descendit sur le bord inférieur du ressaut.
Ses jambes tremblaient.
Pas beaucoup.
Assez pour le savoir.
— Tu me dis d’y aller ? demanda-t-elle.
Carl la regarda.
Il aurait pu répondre oui.
Il aurait pu reprendre l’ancien monde entre eux : lui qui décide, elle qui exécute.
Il ne le fit pas.
— Je peux te donner la distance, dit Carl. Le moment. Où poser les pieds.
Mara attendit.
— Mais celle-là, je ne peux pas la prendre pour toi.
Elle regarda la plateforme.
Elle aurait voulu une certitude.
Un chiffre.
Une garantie.
Quelque chose qui transforme le choix en simple conséquence logique.
La plateforme repartit.
Puis revint.
Mara fléchit les genoux.
Elle sauta.
*
Le métal remonta vers elle.
Ses bottes frappèrent le plancher.
Une douleur sèche lui traversa les chevilles.
Elle bascula en avant.
Ses mains agrippèrent le garde-corps.
La plateforme repartit vers le vide sous son poids.
— Frein ! cria Carl.
Mara chercha le levier rouge.
Le trouva.
Le tira.
Un choc mécanique secoua toute la structure.
Elle se plaqua contre le garde-corps.
La plateforme ralentit.
— Je suis là ! cria-t-elle.
Carl descendit sur le bord.
— Stable ?
— Assez.
Il attendit l’oscillation.
Puis sauta.
Mara vit son visage se contracter au moment de l’impact.
Son épaule encaissa malgré lui.
Il tomba sur un genou.
Elle tendit instinctivement les deux mains.
Puis s’arrêta.
— Tu veux que je t’aide ?
Carl leva les yeux.
Une demi-seconde.
— Oui.
Elle le tira par son bon bras.
Ils se redressèrent ensemble.
Une balle frappa la rambarde à cinquante centimètres d’eux.
Mara sursauta.
Un deuxième tir arracha un éclat de peinture au montant.
Carl leva les yeux.
Une fenêtre de maintenance venait de s’ouvrir plusieurs étages plus haut.
Puis une autre.
Une silhouette apparut.
— Ils nous ont trouvés, dit Mara.
— Oui.
— Grâce à toi ?
Carl regarda les ouvertures.
— Grâce à mon passé.
Une troisième balle frappa le plancher métallique.
— Descends ! cria Mara.
Carl se jeta vers le panneau de commande.
Il ouvrit un capot.
À l’intérieur : deux boutons, un sélecteur, un levier mécanique.
Il tourna la commande.
Rien.
— Carl !
— Je sais.
Un autre impact.
Il bascula un interrupteur.
La plateforme tressaillit.
Puis chuta.
Mara cria.
La plateforme plongea. Les étages se mirent à défiler vers le haut de part et d’autre d’eux.
*
La descente n’avait rien d’un ascenseur.
Pas de cabine.
Pas de plancher stable.
Pas de murs.
Seulement un rectangle métallique qui plongeait le long du verre.
Mara agrippa la rambarde.
Les étages passaient.
Dix-huit.
Dix-sept.
Seize.
Trop vite.
— C’est normal ? cria-t-elle.
Carl fixait le panneau.
— Non.
— J’adore la constance de tes réponses.
Il tira sur un levier.
Rien.
Puis un autre.
La plateforme accéléra encore.
Le vent remontait maintenant sous eux comme une matière.
Carl frappa le capot.
— Ils ont changé le système.
— Depuis quatre ans ?
— Apparemment.
Il reprit le premier levier.
— Avant, le secours mécanique limitait automatiquement la vitesse.
— Et maintenant ?
— Maintenant, il ne limite rien du tout.
Mara regarda le panneau.
Deux commandes étaient accessibles du côté de Carl.
Une troisième se trouvait plus bas, près de son genou droit.
Il essaya de l’atteindre.
Son épaule lâcha.
Il grogna.
— Là ! cria Mara.
Carl regarda dans la direction de son doigt.
— Le levier jaune ?
— Oui.
— Tire vers toi. Pas jusqu’au bout.
Mara lâcha une main de la rambarde.
La plateforme vibrait sous ses pieds.
Elle se pencha.
— Combien ?
— Un tiers.
— Un tiers de quoi ?
— Mara !
— D’accord !
Elle attrapa le levier.
Tira.
La plateforme donna un coup brutal.
Carl faillit tomber.
— Trop !
Mara repoussa légèrement.
— Comme ça ?
— Garde-le là !
La vitesse diminua.
Pas beaucoup.
Mais assez pour que les étages cessent de se transformer en bandes continues.
Carl respira.
— Voilà.
Mara resta penchée sur le levier.
— Tu savais que ça ferait ça ?
— Non.
— Mais tu m’as dit quoi faire.
— Je savais ce que le levier faisait. Pas comment ils l’avaient réglé.
Mara le regarda.
— Nuance utile.
— Très.
Un choc secoua soudain la plateforme.
Les lumières du panneau s’éteignirent.
Le moteur se tut.
La structure descendit encore deux mètres.
Puis se bloqua.
Silence.
Mara resta accrochée au levier.
— Ça, c’était toi ? demanda-t-elle.
Carl regarda le panneau mort.
— Non.
— Eux ?
— Peut-être.
Il leva les yeux.
Puis vers le côté.
— Mais ils viennent de nous rendre service.
À leur hauteur, à quelques mètres, une terrasse technique avançait depuis le socle inférieur de l’hôtel.
*
Ils avaient quitté le vingtième étage depuis longtemps.
Le sol n’était plus une abstraction.
On distinguait les taxis.
Les gens.
Les arbres en pots.
Les portes tournantes.
Cela aurait dû rassurer Mara.
Au lieu de quoi la proximité du sol rendait chaque chute plus imaginable.
Carl passa par-dessus le garde-corps de la plateforme.
Mara le retint par la manche.
— Attends.
Il se tourna.
— Quoi ?
— Ton épaule.
— Elle fonctionne.
— Elle ment.
Carl regarda le petit écart entre la plateforme et la terrasse.
— Je passe et je te—
— Non.
Il se tut.
Mara désigna son propre corps.
— J’ai deux épaules.
Puis le sien.
— Tu en as une et demie.
— Une et trois quarts.
— Très bien. Je passe.
Elle franchit le garde-corps.
Le saut jusqu’à la terrasse était court.
Moins d’un mètre.
Mais il fallait atterrir sur une surface légèrement plus basse.
Mara passa.
Se retourna.
— Pied droit sur la traverse. Ensuite tu pousses avec la jambe. Pas avec le bras.
Carl la regarda.
— Tu viens de m’expliquer mon propre métier ?
— Oui.
— Moment important.
Il suivit son indication.
Ils rejoignirent la terrasse.
Au bout, une marquise métallique — le grand auvent au-dessus de l’entrée principale — avançait depuis la façade de l’hôtel.
Des gens levaient déjà les yeux.
Certains filmaient.
Mara regarda l’épaule de Carl.
Puis la marquise.
— Je descends la première.
— Pourquoi ? demanda-t-il.
— Parce que si tu prends le choc avec ton épaule—
— Non.
Mara fronça les sourcils.
— Non quoi ?
— Tu ne décides pas ça pour moi.
— Je ne décide pas pour toi. Je—
Carl la coupa.
— Tu viens exactement de décider pour moi.
Elle ouvrit la bouche.
Il ajouta :
— On venait de faire quoi, là-haut ?
Mara regarda la marquise.
— On avait une méthode.
— Oui.
— Elle n’était pas parfaite.
— Non.
— D’accord.
Elle inspira.
— Qui passe en premier ?
Carl regarda la distance.
Puis son épaule.
Puis elle.
— Toi.
Mara le fixa.
— Tu vois ? demanda-t-il. Maintenant c’est ma décision.
Malgré elle, elle sourit.
— Insupportable.
— Dépêche-toi.
*
La marquise vibra sous son poids.
Mara s’accroupit.
Carl arriva derrière elle.
En dessous, l’entrée de l’hôtel était devenue une scène.
Un taxi freinait.
Un voiturier criait quelque chose.
Trois personnes filmaient déjà.
Un homme en complet regardait vers le haut en reculant.
Deux employés sortaient par les portes principales.
La foule.
Mara revit le corridor du dix-neuvième : une simple annonce sortie du plafond, et presque tout le monde qui avait changé de direction sans poser de question.
Ici, rien n’était coordonné.
Quelqu’un approchait.
Quelqu’un reculait.
Une femme tirait son enfant.
Un homme levait son téléphone au lieu de partir.
Un chauffeur klaxonnait sans raison.
Un employé faisait signe de ne pas bouger alors qu’un autre leur criait de descendre.
Désordre.
Humain.
Carl regarda la partie basse de la marquise.
— Là.
Ils glissèrent jusqu’au bord.
Deux mètres environ jusqu’au toit d’un auvent secondaire.
Puis un dernier saut au niveau rue.
Mara descendit.
Carl derrière elle.
Quand ses bottes touchèrent enfin le trottoir, le monde eut un mouvement étrange.
Pas de soulagement.
Trop de bruit.
Trop de gens.
Trop de surfaces.
Une femme s’approcha.
— Est-ce que vous êtes blessés ?
Carl répondit :
— Pas assez.
Mara le regarda.
— Très rassurant.
Un homme leur barra presque involontairement le passage en filmant.
Un autre le poussa.
Une porte de taxi s’ouvrit.
Un employé de l’hôtel cria :
— Par ici !
Mara ne savait pas s’il voulait les aider ou les ramener à l’intérieur.
Elle choisit l’autre direction.
Carl la suivit.
Ils ne coururent pas en ligne droite.
Ils traversèrent le flot.
Entre deux taxis.
Derrière un groupe de touristes.
Sous un auvent.
Un homme leur ouvrit une porte vitrée parce qu’il les avait vus arriver.
Il ne demanda même pas pourquoi.
Mara et Carl entrèrent dans une galerie qui menait au réseau souterrain.
Pour la première fois, être parmi les autres les protégeait mieux que n’importe quel système de sécurité.
*
Ils descendirent un escalier.
Le bruit de la rue s’effaça.
Mara s’arrêta dans un vestibule où plusieurs dizaines de personnes circulaient entre commerces et accès au métro.
Elle posa la main sur sa poitrine.
Le module.
Toujours là.
Carl surveillait les entrées.
— On doit savoir ce qu’il veut de nous, dit Mara.
— Ce qu’il voulait de toi.
— Tu es encore là.
— Erreur persistante.
Elle sortit le module.
Le rectangle gris semblait presque ridicule au milieu de tout ce qu’ils venaient de traverser.
Mara le retourna.
La petite rainure à une extrémité accrocha son ongle.
Elle poussa.
Un capuchon coulissa.
Sous le métal apparut un connecteur USB-C, le même format que celui de nombreux téléphones.
Carl regarda.
— Ça, au moins, je reconnais.
— Miracle.
Mara sortit son téléphone.
Puis s’arrêta.
— Mode avion.
Carl hocha la tête.
Elle coupa les connexions.
Puis inséra le module.
L’écran s’alluma.
Aucune application ne s’ouvrit.
Après deux secondes, une fenêtre locale — ouverte directement depuis le module, sans passer par Internet — apparut.
Fond noir.
Texte blanc.
NŒUD ZÉRO
Puis :
CLÉ RECONNUE
ARCHIVE INTACTE
Une dernière ligne apparut :
CONNEXION EXTERNE REQUISE
Mara regarda Carl.
— Nœud Zéro.
— Ça te dit quelque chose ? demanda Carl.
— Rien.
Elle observa encore l’écran.
Aucun document.
Aucun nom.
Aucun fichier lisible.
Seulement la confirmation qu’un ensemble de fichiers chiffrés — protégés pour qu’on ne puisse pas les lire sans la bonne clé — était bien présent dans le module et qu’une destination préparée l’attendait ailleurs.
Carl désigna l’écran.
— Une boîte aux lettres ?
Mara réfléchit une seconde.
— Mieux. Un coffre-fort. Il reçoit le paquet, vérifie qu’il est authentique et le garde ailleurs.
— Sans le publier ?
— C’est ce que ça semble dire.
Elle releva les yeux vers lui.
— Une autre façon de le mettre à l’abri.
Carl regarda autour d’eux.
— Pas ici avec ton réseau habituel.
— Non.
Elle retira le module.
— Il nous faut une connexion qui ne soit ni l’hôtel, ni la rédaction, ni mon cellulaire.
— Et du monde.
Mara comprit.
— Pour qu’ils ne puissent pas agir ouvertement.
— Et plusieurs sorties.
Ils regardèrent tous les deux vers les portes du métro.
Mara dit :
— On descend.
*
Ils avaient maintenant une méthode.
Pas une confiance absolue.
Une méthode.
Mara gardait le module.
Carl surveillait l’espace.
Elle déciderait si elle lançait le transfert vers Nœud Zéro.
Lui déciderait comment les sortir si quelque chose tournait mal.
Avant d’entrer dans la station, ils ajoutèrent une règle.
— Si je dis « coupe », dit Carl, tu coupes.
— Même si je suis à deux secondes de finir ?
— Surtout si tu crois être à deux secondes de finir.
Mara réfléchit.
— Et si c’est moi qui dis « coupe » ?
Carl répondit :
— Je coupe.
— Sans poser de question ?
— On a déjà fait ce test.
Ils passèrent les tourniquets avec des billets achetés en espèces à une machine.
Pas de carte personnelle.
Pas de téléphone.
Ils descendirent.
Sur le quai, une rame venait de partir.
La suivante était annoncée dans quatre minutes.
Mara repéra le réseau public.
— Ici.
Ils se placèrent près d’un pilier, assez loin des caméras principales pour ne pas être exactement dans leur axe, mais sans chercher un angle impossible.
Carl surveillait.
Mara réactiva uniquement le Wi-Fi.
Se connecta au réseau public.
Puis rebrancha le module.
L’interface revint.
NŒUD ZÉRO
PRÊT À RECEVOIR
Une ligne apparut :
VÉRIFIER ET TRANSFÉRER L’ARCHIVE ?
Mara ne toucha pas l’écran.
Carl la regarda.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Si j’appuie, on commence le transfert vers le coffre-fort.
— Et tu ne sais toujours pas exactement ce qu’il y a dedans.
— Non.
Mara regarda Carl.
— Tu le ferais ?
Il resta silencieux un instant.
— Je peux te dire ce que ça risque.
— Je t’écoute.
— Ça peut révéler qu’on a le module. Ça peut créer une trace. Ça peut déclencher quelque chose qu’on ne pourra pas reprendre.
Mara regarda le bouton.
— Et tu le ferais ?
Carl secoua la tête.
— Je ne peux toujours pas prendre celle-là pour toi.
Elle sentit une irritation monter.
Pas contre lui.
Contre l’absence de garantie.
Elle voulait encore une confirmation.
Une raison supplémentaire.
Un détail.
Puis elle pensa à l’homme du 2104.
À son regard vers la caméra.
À l’attente.
Il avait choisi un moment sans pouvoir savoir si elle comprendrait.
Mara posa le doigt sur l’écran.
— J’en sais pas assez.
Carl ne répondit pas.
Elle ajouta :
— Mais j’en sais assez pour essayer ça.
Elle appuya.
CLÉ RECONNUE
Puis :
ARCHIVE INTACTE
Une nouvelle ligne apparut :
NŒUD ZÉRO — CONNEXION ÉTABLIE
Mara retint son souffle.
Le téléphone confirma ensuite :
COFFRE-FORT PRÊT
Mara leva les yeux vers Carl.
— Ça marche.
— Continue, répondit-il.
Une dernière ligne apparut :
VÉRIFICATION D’ORIGINE…
Mara fronça les sourcils.
— Pourquoi il vérifie encore ?
Carl regarda l’écran.
— Pour être sûr que ce que tu envoies est vrai ?
— Oui.
Une seconde passa.
Puis l’écran changea brutalement.
CONNEXION INTERROMPUE
Mara relança.
Cette fois :
NŒUD ZÉRO — INACCESSIBLE
Encore.
Même réponse.
Carl surveillait déjà les alentours.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il.
Mara fixa les mots.
Puis elle comprit.
— Pour vérifier que l’archive était vraie, Nœud Zéro a dû demander confirmation au système d’origine qui l’avait signée numériquement — celui qui avait apposé son sceau informatique.
Carl la regarda.
— Il a appelé la maison.
— Oui.
Mara sentit le froid lui revenir dans le dos.
— Et la maison a vu qui appelait.
Carl regarda le module.
— Le coffre-fort.
— Le seul coffre-fort.
Mara tenta encore une connexion.
NŒUD ZÉRO — INACCESSIBLE
Ils avaient atteint la voie.
Elle avait répondu.
Elle avait reconnu la clé.
Elle avait confirmé que l’archive était intacte.
Puis la vérification destinée à prouver que la preuve était authentique avait révélé l’endroit où ils voulaient la mettre.
Le dernier gardien unique venait de disparaître.
Mara retira le module.
— C’est fini.
— Nœud Zéro ? demanda Carl.
— Oui.
— On peut essayer ailleurs ?
Mara secoua la tête.
— Pas ce coffre-fort.
Elle rangea le module.
— Il est mort.
*
La rame arriva.
Ils montèrent dans une voiture à moitié pleine.
Pas trop près d’une porte.
Pas tout au fond.
Carl resta debout.
Mara s’assit.
La fatigue la frappa d’un coup.
Ses mains tremblaient.
Elle les posa entre ses genoux.
Le train partit.
Une station.
Puis une autre.
Ils avaient quitté la tour.
Cette phrase aurait dû signifier quelque chose.
Elle n’en signifiait presque plus rien.
Un adolescent assis en face regardait une vidéo sur son téléphone.
Mara reconnut d’abord la marquise.
Puis elle se vit tomber.
Elle-même.
Casque.
Harnais.
Carl derrière elle.
La vidéo tremblait.
Quelqu’un avait filmé depuis le trottoir.
Le titre disait :
JOURNALISTE ET LAVEUR DE VITRES FUYANT LE NORTHGLASS ?
Un autre utilisateur avait ajouté son nom.
Mara détourna les yeux.
Son futur avait déjà commencé à circuler sans elle.
Une annonce retentit.
— En raison d’un incident opérationnel, tous les passagers devront descendre à la prochaine station et suivre les indications vers le quai de correspondance.
Autour d’elle, des corps bougèrent immédiatement.
Un homme rangea son téléphone.
Une femme se leva.
Deux personnes se rapprochèrent de la porte.
Mara se leva aussi.
Puis s’arrêta.
Elle regarda ses propres jambes.
Elle se rassit.
Carl la vit faire.
— Quoi ?
— J’ai obéi avant de réfléchir.
Il regarda les autres passagers.
Presque tous étaient maintenant debout.
La rame ralentissait.
Carl se pencha vers la vitre.
Le quai apparut.
Deux hommes étaient immobiles près de l’escalier principal.
Pas devant leur voiture.
Pas devant une porte précise.
Près de l’unique passage vers lequel les panneaux lumineux et l’annonce dirigeaient la foule.
Carl se rassit à côté de Mara.
— Ils ne savent pas où on est dans le train, murmura-t-il.
— Non.
— Ils savent où tout le monde va sortir.
Mara regarda les passagers déjà massés devant les portes.
La méthode venait de changer d’échelle. Au Northglass, une annonce avait vidé un corridor. Ici, une autre remplissait le même escalier.
La rame ralentit encore.
L’annonce répéta :
— Tous les passagers doivent descendre à la prochaine station.
Les portes allaient s’ouvrir.
Mara posa la main sur la poche intérieure de sa veste.
Ils avaient quitté la tour.
Mais pas le modèle.
L’aquarium venait de s’agrandir.
FIN DE L’ÉPISODE 3
À suivre : Épisode 4 — Le point zéro


